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La Fayette et Mirabeau

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Vie à Paris

La vie à Paris a gardé son entrain, son brillant, les a même accrus, grâce à la fièvre générale. Les rues sont d’une animation merveilleuse. Des affiches multicolores, où les partis s’invectivent , tapissent les murs, des enseignes patriotiques nouvellement peintes partout attrapent l’œil. A tous les carrefours des chanteurs de complaintes, des vendeurs de menus objets, sur toutes les places des arbres de la Liberté couverts de banderoles aux trois couleurs. La ville regorge d’oisifs, de curieux, qu’attirent les événements, la soif de l’eau trouble. Les costumes, plus simples, n’ont pas cessé d’être élégants. Beaucoup de robes blanches, d’habits de couleur. Au chapeaux de grosses cocardes, aux boutonnières des flots de ruban dont la nuance varie avec les convictions. Des patriotes portent en breloques de petites lanternes ou de petites Bastilles. On se coiffe à la citoyenne sans poudre, ou à la contre-révolution à grand renfort de frisures.

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Le café Alexandre - par Arrivet - Musée Carnavalet

Le Palais-Royal est devenu le Forum de Paris. Les orateurs populaires, les crieurs de nouvelles amassent autour d’eux dans le jardin une foule incessamment renouvelée. Les filles règnent dans les galeries. La prostitution s’y étale, agressive. C’est aussi le royaume du jeu. La Bourse est installée au Perron où des centaines d’agioteurs s’emploient à détraquer la monnaie, à échanger les assignats contre du numéraire, à escompter des traits et des billets. A tous les étages, des tripots, accessible aux classes les plus diverses, depuis les tapis-francs jusqu’aux salons somptueux où l’on fait sauté des banques de dix mille louis. On y soupe, on y danse, on y détrousse provinciaux et étrangers.

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Au Palais-Royal, des élégants se font coudre au chapeau la cocarde tricolore - Lavis de L. -L. Boilly- Musée d'Epinal

Les cafés, surtout le café de Foy, le café de Chartres, ceux aussi du boulevard, ne désemplissent pas. Les restaurants font florès. On boit beaucoup, on mange admirablement. On fait le siège des tables d’hôte, des cabarets réputés. Jamais la chère n’a été si fine et n’a atteint pareils prix.

Sans doute la France n’a pas connu encore d’époque aussi vivace, aussi débridée. Il semble que chacun veuille user les heures à présent si incertaines dans l’excès du plaisir. Les théâtres sont combles ; souvent leurs salles servent de champs clos. Aristocrates et patriotes s’y collettent, pour soutenir les acteurs de leur parti. La Révolution est montée sur la scène avec le Charles IX de Marie-Joseph Chénier qui s’est imposé à la Comédie-Française malgré les protestations des évêques. Les « drames nationaux » sont en train de détrôner la tragédie et la comédie traditionnelles. L’art subit la tendance commune. Peinture et sculpture au Salon retournent à l’antique. David y règne, qui a quitté les grâces de sa première manière pour ne plus montrer que des Philopœmen, des Brutus et des Virginie.

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Une scène du Charles IX de Marie-Joseph Chénier - "Le cardinal de Lorraine bénissant les assassins de la Saint-Barthélemy" - d'après Moitte

Les femmes, des Halles aux Tuileries, tiennent dans leurs mains la plupart des ressorts secrets. Beaucoup, engouées de la Révolution, veulent jouer un rôle politique. Brochures, pamphlets traînent sur les toilettes, dans les alcôves. Les grandes dames rejoignent là et même dépassent les bourgeoises. Rancunes, ambitions, vanités blessées s’épanchent dans des déclamations délirantes contre la cour et le pouvoir royal. Les salons ont pris une importance qu’ils n’eurent jamais en leurs plus beaux jours, ceux de la société polie. On y vient aux nouvelles, on y traite mille affaires, on s’y concerte en prévision des événements.

Salon bleu et or de Mme de Genlis où la maîtresse du lieu, très fardée, les yeux durs et sournois, l’air dangereux, s’occupe de régénérer l’Eglise en la dépouillant. Elle a pour habitués Camille Desmoulins, Choderlos de Laclos, Brissot, Barère, même son mari Sillery. C’est l’antichambre du Palais-Royal. Salon gris de Mme Necker, alourdi de l’encens qu’on balance au nez du Genevois.

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Une conférence de Madame de Staël - gravure de Debucourt

Deux fois la semaine s’y assemble une nombreuse compagnie. On y trouve, autour de Mme de Staël qui trône et pérore, Syeyès, Talleyrand, Clermont-Tonnerre, Narbonne, Grimm et des poètes comme Parny et l’abbé Delille. Salon scientifique et athée de Condorcet où passent les voyageurs de marque, les philosophes et savants des deux mondes. Salon parlementaire d’Adrien Duport qui réunit les Lameth, Barnave, Roederer, Mirabeau, Target, Dupont de Nemours. Salon de Mme Helvétius à Auteuil, chapelle de l’Encyclopédie consacrée naguère par Franklin. S’y rejoignent Volney, Sieyès, Cabanis, Chamfort, Manuel.

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Dance autour d'un arbre de la Liberté - gravure populaire

Salon de Mme Panckouke où viennent Marmontel, Sedaine, La Harpe, Fontanes, Garat, Barère. Salon royaliste de la marquise de Chambonas où Rivarol, Champcenetz, le vicomte de Mirabeau, Tilly aiguisent leurs flèches contre les démagogues. Salon de Broglie où paraissent chez eux Barnave et les Lameth, salon de Mme d’Angivilliers où Laclos est roi, salon de la maréchale de Beauvau, tout à Necker et à l’Assemblée nationale, salon de Mme de Tessé, tout à Bailly. Salons mondains de Mme de Sabran, où brillent Ségur et Boufflers, de Mme de Beaumont, fille de Montmorin, salon artiste et galant de Julie Talma où passent Ducis, Chénier, Greuze, Lavoisier, Roucher, Lebrun, Bitaubé, où passeront Vergniaud, Roland, Ducos, salons démocrates de Mme de Coigny, de Mme de Vauban, de Mme de Simiane, de la princesse de Hohenzollern, hantés par les députés « du côté gauche ».

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Plantation d'un arbre de la Liberté - dessin à la plume relevé d'aquarelle par Pourcelly - collection particulière

Tout cela s’agite, bruit, disserte, déclame, plaisante. Paris entier se moque et rit. Les aristocrates brocardent les gardes nationaux et leurs uniformes, les assignats, Bailly, roi de la Lune, le « marquis blondinet », général des « bluets »... Les patriotes ont moins d’esprit, mais plus d’âcreté. Ils menacent l’abbé Maury de la guillotine, Cazalès du gibet de Favras, ils houspillent le ministère, fustigent la reine et le roi.

A les vivre au jour le jour, bien peu de ces gens aperçoivent la pente inexorable des événements. De si près tout semble heurté, confus et disparate. Puis il y a chez les hommes un tel besoin de détente et d’insouci. Dès que dans le désert qu’ils sont condamnés à franchir, ils aperçoivent une oasis, ils s’y jettent, oubliant qu’il leur faudra demain traîner de nouveau leurs pas sur le sable brûlant, sous le soleil assassin. Dessellant leurs montures ils s’étendent à l’ombre d’une palme, boivent et chantent, sans paraître se douter qu’au devant d’eux, dans la solitude, galope la mort.

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