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La Fayette et Mirabeau

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Mirabeau acheté par la cour

Au reste les Tuileries ont, en ce début de 1790, des inquiétudes plus immédiates, celle entre autres qui s’attache au Livre rouge, le registre secret des largesses du roi. En novembre 1789 , Camus a dénoncé son existence à l’Assemblée. Sans réfléchir, celle-ci en a voté l’impression. Louis XVI et Necker discutent longtemps avant de le livrer. Un autre prince s’y fût refusé ou l’eût détruit, d’autant que la première partie du répertoire mettait en cause son prédécesseur. Mais l’on croit tout gagner en gagnant du temps. Ainsi l’on perd tout. Subterfuges et prétextes s’effondrent devant l’opiniâtreté de Camus et de son Comité des pensions. Attaqué à la tribune le 5 mars, Necker doit se rendre. Le Livre rouge est remis au Comité ; il est publié le 1er avril.

Baliste puissante contre la monarchie, ses ennemis vont savamment la mouvoir. Sur les deux cent vingt-huit millions qui ont été distribués par Louis XVI depuis son achèvement jusqu’au 16 août 1789, il est des sommes, assez amples, qui ont servi à récompenser de vrais mérites. Mais que d’abus, quelle dilapidation du Trésor, dans une époque de pénurie, où le roi, seul maître, avait à faire face à tant de besoins nationaux ! Monsieur et le comte d’Artois, sous le seul ministère de Calonne, ont reçu - à titre de « secours extraordinaires » - 28.364.000 livres. Les princes et princesses du sang, par eux-mêmes si riches, ont bénéficié de 2.550.000 livres de pensions. La famille de Polignac de plusieurs millions de libéralités diverses. Les Noailles émargeaient pour près de deux millions par an. Le maréchal de Ségur, non content de ses 98.000 livres de traitement et de pension, a réclamé un duché-pairie et 60.000 livres de plus par an. On lui en a donné 30.000. Un Longchamp, régisseur des postes, a reçu 740.000 livres, le fils de Saint-Priest 200.000, la comtesse de Maurepas 160.000, Sartine 200.000. Beaucoup de pensions cumulatives ou ridicules.

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Le Livre rouge : la reliure et une de ses pages -  Archives Nationales

Un M. de La Tour en touche trois, la première comme premier président et intendant, la seconde comme intendant et premier président, la troisième « pour les mêmes considérations que ci-dessus ». Un coiffeur, Ducrot, a été gratifié de 1.700 livres de pension « pour avoir coiffé une fille du comte d’Artois », morte dans sa première enfance. Une quantité de dons, de cadeaux prodigués par faveur, sans cause sérieuse ou honorable. Publié en dix numéros du Moniteur, reproduit par la presse patriote avec des considérants injurieux, le Livre rouge, par l’effet immense que sa divulgation produit à Paris et en province, rend comme dit Loustalot « toute contre-révolution impossible ». Pour un peuple qui vit de ses impressions, il justifie avec éclat la mise en lisières du pouvoir royal.

A cette heure étroite, excédés de la tutelle parfois cavalière de La Fayette, encore qu’ils paraissent différer à ses avis, désireux aussi de trouver un appui qui leur permette de renvoyer Necker, leur bête noire, Louis XVI et Marie-Antoinette regrettent d’avoir repoussé naguère le concours de Mirabeau.  Le « comte plébéien » à présent est bien revenu des enivrements démocratiques. En mars, La Marck est rappelé de Bruxelles par Mercy-Argenteau qui lui annonce que les souverains désirent entrer en rapport avec Mirabeau. Mercy y a beaucoup poussé, d’ordre de son maître, l’empereur Léopold.

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Désespoir des pensionnés à la publication du "Livre rouge" - gravure du temps

La Marck voit le tribun qui lui remet le 10 mai une lettre pour le roi. Il s’y montre opposé à une contre-révolution, mais il promet de faire rendre « sa plénitude au pouvoir exécutif ». Il demande qu’on lui accorde un crédit entier, qu’on ne le juge que sur l’ensemble de sa conduite sans regarder aux détails. Certes Louis XVI et Marie-Antoinette n’aiment pas Mirabeau. Ils le méprisent pour sa vie dissolue, lui reprochent son rôle aux 5 et 6 Octobre, la part qu’il a prise aux décrets sur les biens ecclésiastiques, mais aujourd’hui il leur paraît le moindre mal. Sans discuter ils acceptent ses demandes : pension de 6.000 livres par mois, apurement de ses dettes : 208.000 livres, promesse d’un million payable à la clôture de l’Assemblée. Mirabeau empoche l’argent du roi en disant avec son rire impudent : « On peut bien m’acheter, je ne me vends pas. »

Un des droits essentiels de l’exécutif, aux yeux de Mirabeau, c’est celui de déclarer la guerre et de faire la paix. A l’Assemblée la droite le réclame pour le roi seul, les patriotes, Triumvirat en tête, pour l’Assemblée. La question est soulevée à la tribune le 15 mai par Lameth. Le débat dure quatre jours, véritable duel entre Mirabeau et le Triumvirat. Jamais peut-être le Provençal n’a-t-il été plus éloquent. Sa peau est grise de fatigue, la grêle de sa face, sous la chevelure en marteaux, fait un masque affreux. Parfois il porte la main à sa gorge comme s’il allait étouffer...

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Mirabeau - par Dabos - collection particulière

De cette gorge sortent des sons d’abord graves, un peu rauques, puis leur volume s’enfle, la voix monte et tout d’un coup emplit, claire et profonde, la longue salle. Elle frappe chaque auditeur au visage, remue en lui d’étranges fibres. Un ascendant physique et intellectuel à la fois ébranle, pénètre, domine peu à peu tous les auditeurs. Ses secrétaires, ses amis ont pu lui brocher son discours ; la trame lui appartient et surtout l’expression, l’action vraiment originale, incomparable, qui font de lui le premier orateur du temps.

Mirabeau semble devoir l’emporter. Point si vite ! Le Triumvirat le guette. Barnave le lendemain monte à la tribune. Il parle avec une netteté sèche, en s’interdisant l’émotion, parce qu’il sait que sur ce terrain Mirabeau avec ses coups de clairon, son tonnerre, prévaudra toujours. Il accuse en face - ou presque - Mirabeau de servir contre l’intérêt du pays, l’intérêt du souverain. Le droit de guerre, il exige qu’il reste à la nation, c’est-à-dire à l’Assemblée. Les tribunes applaudissent. L’Assemblée se taît. Bernave est porté sur les épaules de la foule à la sortie. Dans les rues on vend un pamphlet : La grande trahison du comte de Mirabeau et le peuple s’attroupe autour d’un arbre où l’on réclame que le tribun soit pendu.

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La Fayette - dessin anonyme - B. N. Estampes

Celui-ci ne veut pas s’émouvoir. Le jour suivant il réplique. Il se plaint, non sans lourdeur, des rivalités politiques qui livrent les bonnes volontés et les talents « aux préventions populaires ». Puis l’arc se tend, le reproche bondit : « Et moi aussi on a voulu, il y a peu de jours, me porter en triomphe, et maintenant on crie dans les rues la « trahison » du comte de Mirabeau... Je n’avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu’il est peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne, mais l’homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu ».

Quelques mots amers et superbes sur la calomnie qui essaye de le souiller et il attaque en face Bernave ; il montre combien est creuse sa rhétorique : « Prétendez-vous, parce que la royauté a des dangers, nous faire renoncer aux avantages de la royauté ?... Dites-nous qu’il ne faut pas de roi, ne nous dites pas qu’il ne faut qu’un roi impuissant, inutile... » Et, victorieux, Mirabeau descend de la tribune. Pourtant, malgré l’appui qu’il reçoit de La Fayette, son projet de décret n’est adopté par l’Assemblée qui décidera de la guerre ou de la paix, sur la proposition du roi.

Mirabeau en somme n’a remporté qu’un succès apparent. Il se rapproche encore de La Fayette dont l’appui est nécessaire, puisqu’il tient dans sa main la force armée de Paris. « Soyez Richelieu, lui mande Mirabeau le 1er juin, je serai le capucin Joseph. » En même temps, écrivant au roi, à la reine, il le dénigre, dénonce son ambition. La Fayette n’est pas dupe. Edifié sur la moralité de Mirabeau, il sourit à ses flatteries et laisse tomber le rameau qu’on lui tend.

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Barnave - buste de Houdon - Musée Carnavalet

Le 3 juillet Mirabeau obtient la grâce que depuis longtemps il souhaite : une entrevue privée avec le roi et la reine. De grand matin, en secret, elle lui est accordée à Saint-Cloud dans un pavillon du parc en présence de l’archevêque de Toulouse, Fontanges. Quand Mirabeau paraît, Marie-Antoinette ne peut réprimer un mouvement de répulsion. Il se montre si respectueux, si modeste même, et lui, l’audacieux, si timide, que la froideur des souverains fond un peu. D’ailleurs il ne fait sans doute que répéter les assurances qu’il a déjà données. Mais cette fois le cœur parle chez lui plus que l’esprit. D’une voix qu’il sait rendre caressante, il dit son respect et son dévouement, exprime avec délicatesse son regret des violences passées, avec ferveur son espérance dans un avenir de réparation. Le roi répond peu de chose. La reine est émue et le laisse voir.

Mirabeau s’enivre des regards, de l’attention de cette femme belle et lointaine qui pour la première fois l’écoute, demande ses avis, les discute et quand, sur sa prière, elle lui a offert sa main à baiser, il se relève les yeux brillants de joie et s’écrie : « Madame, la monarchie est sauvé ! »

Elle pourrait l’être encore, et la fête de la Fédération va le montrer. Elle pourrait l’être, si Louis XVI et Marie-Antoinette étaient capables d’adopter enfin une attitude franche, ferme et de s’y tenir, s’ils consentaient à utiliser sans arrière-pensée les deux seuls hommes qui aient autorité et pouvoir, La Fayette et Mirabeau. Mais ils vont continuer de ballotter d’une résolution à une autre, avec le vœu secret d’une réaction impossible. Ils accepteront à contrecœur les services de La Fayette, feront miner Mirabeau à l’Assemblée par les députés royalistes, gâteront ainsi à plaisir ces deux ressources, ces deux précieux instruments. Et La Fayette va continuer de s’user, de se compromettre sans profit. Et Mirabeau dans neuf mois aura disparu...

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