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La Fayette et Mirabeau

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Guerre à l’Eglise : les biens nationaux - La constitution civile du clergé (12 juillet 1790)

Les difficultés financières sont devenues effroyables. La « contribution patriotique » n’a presque rien donné. En vain d’humbles gens portent-ils à l’Assemblée le peu qu’ils ont de précieux. Gouttes à la mer. Necker, devant l’agonie de la Caisse d’Escompte, pense - et l’idée est bonne, Bonaparte la reprendra plus tard - à la transformer en une Banque nationale. La Constituante, mise en défiance par Mirabeau, repousse ses propositions.

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Le pressoir - gravure populaire sur la confiscation des biens du Clergé

Où trouver de l’argent ? Il existe une richesse collective énorme, les biens d’Eglise, qu’on peut engager, vendre, éparpiller. C’est le moyen de lier d’innombrables intérêts privés à la cause de la Révolution, à sa permanence, à son progrès. Politique plus encore que financière, l’idée est ancienne, de nombreux publicistes ont réclamé cette « appropriation » par l’Etat, Calonne l’a admise, certains cahiers même la recommandaient.

L’absolutisme temporel brisé, il était logique que la Révolution se tournât contre l’absolutisme spirituel. La Constituante compte un grand nombre de libres penseurs, de protestants, de jansénistes; la majorité de ses membres sont francs-maçons. Ils haïssent Rome, ils sont tout prêt pour la guerre à l’Eglise.

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L'Abbé Maury - d'après Bernard d'Agescy

D’abord ils vont la détrousser. Un évêque, Talleyrand, leur ouvre les voies. Evêque de nom seulement, car il est l’un des hommes les plus corrompus de mœurs et d’esprit de son siècle. Ce grand seigneur qui cache son abîme sous l’impassibilité d’un visage blondasse, composé, dédaigneux, est doué d’un esprit subtil et d’une persévérance froide. Il veut diriger les affaires, pour y trouver l’argent qu’il faut à son luxe, à ses vices, dont le principal sera toujours un jeu dévorant. Discret, bénin, comme s’il s’agissait d’une bagatelle, il propose le 10 octobre d’affecter l’ensemble des biens d’Eglise au paiement de la dette nationale. Le clergé sera pensionné et doté. La nation se chargera de l’assistance, de l’instruction, des frais du culte.

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Talleyrand - par Bonneville - Musée Lambinet

Un débat s’institue. Mirabeau appuie la motion de Talleyrand. L’abbé Maury lui réplique par un discours violent :

- C’est aux agioteurs, dit-il, qu’on veut livrer les biens des pauvres.

Et il lance cette menace :

- Vous nous conduirez à la loi agraire. Toutes les fois, sachez-le, que vous remonterez à l’origine des propriétés, la nation y remontera avec vous !

La malchance veut que cet abbé Maury, sans conteste le meilleur orateur du clergé, d’une éloquence variée, abondante, riche en saillies, souvent brutale, ne soit qu’un personnage méprisable, une espèce d’aventurier du sacerdoce. Bâti comme un portefaix, il a aussi du portefaix les habitudes. Tous les péchés sur le visage, une ambition passionnée dans le cœur.

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Le triomphe de la finance - gravure satirique du temps

L’éclat de sa voix l’a tiré d’une échoppe de savetier pour le mener à l’Académie. Venant du peuple, il pourrait lui inspirer moins de défiance, mais il semble qu’il ait pris à tâche de compromettre la cause qu’il sert à force d’insolence et d’orgueil. Son attitude tempétueuse, ses phrases agressives, son obstruction systématique exaspèrent les débats, mécontentent les modérés, enragent la gauche et la jettent au pire.

Ce qu’il a dit est excellent, même prophétique, mais il l’a dit sur un tel ton d’invective qu’à la fin les protestations couvrent sa voix. D’autres prêtres, l’abbé Dillon, l’abbé Gouttes, par une générosité aveugle, approuvent la confiscation. Thouret, Treilhard, avec des arguties de juristes, prétendent en établir la légitimité. Mirabeau-Tonneau, homme de plaisir à face bourgeonnée, mais qui garde la cervelle assez nette et retrouve parfois un écho de l’éloquence fraternelle, parle en faveur du clergé.

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Assignat de cinquante livres

L’Archevêque d’Aix, Boisgelin, esprit clairvoyant, calme et mesuré, prêt à toutes les concessions possibles, montre le droit de l’Eglise à conserver un patrimoine mérité par ses bienfaits, constitué par de libres dons et que depuis dix siècles elle a mis en valeur. Il offre une avance du clergé à l’Etat de quatre cent millions.

Le siège de l’Assemblée est fait ; elle veut aboutir. Le jour des Morts, 2 novembre, sous la présidence de Camus et dans la salle de l’archevêché de Paris, le décret mettant à la disposition de la Nation les biens ecclésiastiques est voté, par cinq quarante-six. Trois cents députés de la droite et du centre sont absents. Sachant le péril de l’Eglise, ils n’ont pas pris la peine de se déranger !...

On décide, pour commencer, de mettre en vente quatre cent millions de biens qui gageront une égale somme de papier-monnaie émis sous le nom d’assignats (19 décembre 1789). Bien qu’une grande inquiétude dès lors saisisse la plupart des prêtres et des fidèles, surtout dans les campagnes, le roi, si dévot, a donné sans difficulté sa sanction à la confiscation des biens du clergé. En a-t-il compris l’importance ? Il n’est pas certain. Il a dû voir d’abord l’affreux dénuement des finances, il approuve qu’on y pare avec tous les moyens. Cela ne suffit point à l’Assemblée : il semble qu’elle sente déjà monter vers elle la réprobation de la vraie France. Pour donner plus d’éclat à son accord, elle réclame une visite du roi.

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Discours de Louis XVI à l'Assemblée le 4 février 1790 - d'après Borel

Louis, troublé par le procès de Favras, se laisse convaincre par La Fayette. En simple habit noir, il vient le 4 février au Manège, accompagné des ministres et de quelques officiers. On lui a réservé le fauteuil du président, revêtu pour la circonstance d’une housse fleurdelysée. Accueilli par des vivats, il lit debout un discours composé par Necker sur les idées de La Fayette. « Il est temps, dit-il, que je m’associe plus intimement et d’une manière encore plus expresse et plus manifeste à l’exécution et à la réussite de tout ce que vous avez concerté pour l’avantage de la France. » Il invite ceux qui ont eu à consentir de grands sacrifices matériels ou moraux à chercher un dédommagement comme lui-même dans le bonheur accru de la nation. Il est fort applaudi. Un député, Barère de Vieuzac, ne retient pas ses larmes et s’écrie :

- Ah, quel bon roi ! Il faut lui élever une trône d’or et de diamants !

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Serment prêté par le maire de Nantes devant sa commune le 8 février 1790 - dessin à la plume de Lemaignau

Ce Barère, on le retrouvera... Le roi sorti, les députés, toujours enclins aux scènes à orchestre où ils noient leurs défaillances, prêtent serment à la Nation, au Roi, à la Loi, et s’engagent à maintenir la Constitution. Ce « serment civique », sans lequel personne ne dois plus être admis à une fonction publique, cinq députés seulement le refusent, parmi lesquels Bergasse qui abandonne l’Assemblée et se retire en Suisse, et Mirabeau-Tonneau qui, hors de la salle, tire son épée et la rompt sur ses genoux en criant : « Quand au roi brise son sceptre, ses serviteurs doivent briser leur épée ! » Quelques jours après il reparaîtra à l’Assemblée.

La guerre à l’Eglise se poursuit. Sollicitée par les patriotes : Bernave, Pétion, La Rochefoucauld-Liancourt, le 13 février, l’Assemblée abolit les vœux monastiques et les ordres religieux. Une faible pension de quatre cents à mille livres, selon l’âge et l’ordre, est accordée aux religieux rendus au siècle.

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L'abolition des Ordres religieux - " j'ai perdu mes bénéfices, rien n'égale ma douleur" - gravure populaire

Ce n’est pas assez. Le 14 avril, la nationalisation pure et simple des biens ecclésiastiques est votée. L’assignat, définitivement couvert par l’énorme masse de biens dont la vente va commencer, reçoit le caractère de monnaie légale, avec cours forcé. Pour la gauche de l’Assemblée, l’assignat et son corollaire : la vente des biens nationaux doivent consommer la ruine de l’ordre ancien. L’anarchie monétaire a toujours facilité l’anarchie politique. Cette monnaie de papier qui va si vite s’enfler et s’avilir a plus fait qu’aucune « journée » pour assurer la Révolution. Convertible en biens fonciers, elle lui donne la masse des ruraux toujours avides de terres et qu’aucun accroissement ne rassasie jamais.

La vente des domaines ecclésiastiques, la dissolution des ordres monastiques ont produit en province une stupeur qui bientôt se change en agitation, en colère. Les curés portent l’anathème sur les acheteurs éventuels des biens du clergé. Des évêques, tel l’évêque de Tréguier, vont plus loin, ils condamnent la Révolution elle-même et réclament pour la France « le retour aux anciennes lois et le rétablissement de l’ordre ancien ». A Montauban, on dit pour la religion menacée les prières des « quarante heures ». La foule proteste contre l’inventaire des couvents. On relève des tués, de nombreux blessés.

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Le serment civique à Saint-Etienne-Du-Mont, le 5 février 1790 - gravure de Guyot - B.N. Estampes

A Toulouse, se multiplient les processions de pénitents ; à Nîmes, protestants partisans de l’Assemblée et catholiques parés de la cocarde blanche en viennent aux mains. La région entière prend feu. Les héritiers des Camisards descendent des Cévennes sur la ville et massacrent les catholiques : trois cents morts. La garde nationale de Montpellier, accourue, a grand’peine à rétablir l’ordre. Le sang coule aussi à Avignon qui a chassé l’administration papale et élu une municipalité révolutionnaire. Des échauffourées se produisent en Alsace où les villes regrettent leurs anciens privilèges, en Flandre, en Artois, en Bretagne où la foi est simple et profonde. L’Assemblée ne s’en émeut pas. Au même moment elle discute et vote une refonte systématique de l’Eglise française qui va jeter le pays dans le plus terrible désordre d’âme qu’il ait encore connu.

Les spoliateurs de l’Eglise n’en veulent pas seulement à sa fortune, ils en veulent à son essence. C’est avant tout la revanche des jansénistes. Camus est leur chef. Cet ancien avocat du Clergé semble sortir de Port-Royal. Cultivé, calme, pieux, sûr de soi, très désintéressé, très rigoureux, il exerce sur la question religieuse l’influence la plus regrettable, sans avoir jamais, semble-t-il, bronché dans sa bonne foi.

Le Concordat qui, depuis François 1er, lie la France à Rome, sera dénoncé. L’Eglise française deviendra une Eglise nationale et, s’il le faut, schismatique. Evêque, vicaires épiscopaux , curés seront désignés par les électeurs de département et de district, qu’ils soient ou non catholiques, comme les autres magistrats, car on ne voit en eux que des « magistrats de la morale ». L’institution canonique sera conférée aux évêques par leurs métropolitains, sans intervention du Saint-Siège. Une simple lettre de l’2vêque nouvellement élu au Pape l’assurera qu’il se tient dans sa communion. En somme séparation comparable à celle de l’Eglise anglaise sous Henri VIII.

La discussion dure six semaines, du 29 mai au 12 juillet, date à laquelle le décret sera voté. Elle est ardente, mais la résistance des ecclésiastiques assis sur les bancs de l’Assemblée est d’une singulière faiblesse. La plupart sont gallicans de cœur. Il se bornent souvent à formuler des critiques de détail. Contre si piètres défenseurs, triomphent aisément ces procéduriers déistes, ces fils d’adversaires de la bulle Unigentus, ces réformés repliés dans le souvenir de la révocation de l’Edit de Nantes...

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Massacres des patriotes à Montauban, le 10 mai 1790 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

La sanction de Louis XVI est demandée dès le 12 juillet. Pris d’angoisse, il supplie Pie VI de le guider : « Si je refuse de sanctionner la Constitution civile du clergé, il s’élève une cruelle persécution, j’augmente les ennemis du trône et de l’autel, je fournis un prétexte à la révolte, je double les maux de la France. Si j’accorde ma sanction, quel scandale dans l’Eglise ! » On imagine dans ses Tuileries obscures le pauvre roi qui va, vient, soupire et ne sait à quoi se résoudre, dans ce débat entre la nécessité politique et sa conscience de chrétien.

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