La fin de Versailles
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Les premières insurgées arrivent à Versailles - Louis XVI reçoit une délégation - Sanction des décrets - Cromwell ?
Le soir tombe quand Maillard et ses femmes débouchent de lavenue de Paris. Le temps est affreux. La pluie, mauvaise dordinaire aux insurrections, exaspère cette fois les insurgées. Exténuées, crottées jusquaux yeux, quelques-unes très ivres, ces malheureuses disent aux Versaillais qui les regardent passer :
- Voyez comme nous sommes arrangées, nous sommes comme des diables, mais la bougresse nous le paiera ! Morte ou ivre, nous lemmènerons à Paris !
Dautres crient à un garde du corps :
- Tu vas au château ? Dis à la reine que nous venons pour lui couper le cou.
Relève de la Garde à Versailles - gouache de Lespinasse - Collection particulière
Elles entourent lhôtel des Menus où siège toujours lAssemblée. Toutes veulent entrer dans la salle. Maillard difficilement les refoule. Quinze seulement sont admises, avec lui et un garde-français qui le matin à Paris a sonné le tocsin. Lune delles au bout dune perche porte un tombour de basque. Le soldat pérore dabord :
- Nous venons demander du pain et la punition des gardes du corps qui ont insulté la cocarde nationale.
Maillard parle ensuite, avec âpreté.
- Depuis trois jours le pain manque à Paris. Les aristocrates veulent nous faire périr de faim.
Maillard - croquis de Gabriel - Musée Carnavalet
Il réclame la poursuite des accapareurs dont plusieurs, dit-il, sont des ecclésiastiques. Des femmes dénoncent larchevêque de Paris, vocifèrent :
- A bas les calotins ! Il nous faut le pain à six liards la livre, la viande à huit sous ! Une courte accalmie se produit : on annonce que les gardes du corps ont pris la cocarde tricolore quils avaient jusqualors refusée. Les tribunes et les députés applaudissent. On entend même crier : « Vivent messieurs les gardes du corps ! » Mais Maillard, demeuré à la barre, tend de nouveau les nerfs en exigeant dune voix rude le renvoi du régiment de Flandre. Robespierre, à deux reprises, intervient pour le soutenir. Pressé par la majorité de lAssemblée que la crainte aiguillonne, Mounier part à la tête dune délégation pour réclamer du roi la sanction pure et simple des fameux décrets et la promesse dun prompt ravitaillement de Paris.
Lévêque de Langres La Luzerne le remplace au fauteuil. Plusieurs centaines de femmes forcent alors les portes, viennent sasseoir parmi les députés, montent à lestrade du président, crient, chantent, se contorsionnent. Des scènes plus indécentes encore se déroulent. Certains députés, des royalistes surtout, tel, le vicomte de Mirabeau, frère cadet du tribun, que son embonpoint a fait surnommer « Mirabeau-Tonneau », attirent les plus jolies insurgées, les lutinent, les chiffonnent. Le vacarme est effrayant. Le pauvre évêque essaie en vain de rétablir lordre. On le raille, on linjurie : « Mets les pouces sur le bureau, calotin ! » Et comme il obéit, deux filles le baisent sur chaque joue, aux rires outrageants du public. Des poissardes réclament : « La petite mère Mirabeau » qui sest esquivée fort à propos. Excédé, La Luzerne finit par lever la séance. La salle reste livrée aux envahisseurs.
Arrivée des femmes à Versailles le 5 octobre 1789 - aquatinte de Guyot
Sous les rafales de pluie, Mounier, allant vers le palais, passe à travers une multitude qui lui met ses piques au visage. Une douzaine de femmes ont exigé de laccompagner. Une patrouille de gardes du corps bouscule la députation quelle a prise pour une colonne dinsurgés. Le groupe dispersé se reforme dans la boue et, ayant enfin franchi la grille, entre au château. Quatre femmes pénètrent avec les députés. Le roi les reçoit avec sa placidité coutumière. Les femmes ont choisi pour orateur Louison Chabry, su délurée. Mais, trop émue, elle ne peut dire que deux mots : « Du pain ! » et sévanouit. Louis sempresse. Il lui fait donner un peu de vin dans un gobelet de vermeil.
Quand elle est remise, la jeune ouvrière veut lui baiser la main. Il lembrasse disant « quelle mérite mieux que ça ». Il promet aux femmes de faire venir de Senlis et de Noyon le grain nécessaire ; en attendant, on leur donnera tout le pain quon pourra ramasser à Versailles. Elles partent, enchantées, criant.
- Vive le roi ! Vive sa maison !
Les mégères qui les attendent, pressées contre la grille, les reçoivent fort mal. La parole du roi ne leur suffit pas ; elles veulent un écrit. « Louison sest vendue à la cour. Cest une coquine... A la lanterne ! » Deux harengères saisissent la pauvreté et vont létrangler avec une jarretière quand des gardes du corps la sauvent. Elle remonte au palais avec ses campagnes et obtient un billet du roi qui consent même à paraître au balcon pour certifier son innocence. Avec une quarantaine de femmes et Maillard quon est allé quérir, Louison va porter la promesse royale à Paris, dans des voitures du palais.
Les femmes parisiennes à l'Assemblée - aquatinte de Janinet
Limmense foule est demeurée sur la place dArmes, éclairée seulement par quelques torches. Des femmes se glissent dans les rangs du régiment de Flandre, caressent les soldats déjà incertains, les désarment. Théroigne de Méricourt plaisante avec eux et leur partage des friandises. Un soldat, Bel-Oeillet, fait à ses camarades une ample distribution décus sonnants. Le colonel Lecointre de son côté a débauché les dragons par des phrases patriotiques. Mais bien quil sévertue, il ne peut empêcher une échauffourée entre les gardes nationaux versaillais et les gardes du corps.
Des fusils partent, des coups de sabre et de baïonnette sont échangés. De part et dautres on relève plusieurs blessés. DEstaing commande aux Versaillais de se retirer. Ils refusent si les gardes du corps ne regagnent pas en même temps leur hôtel. On finit par leur en donner lordre. Ils défilent sur lesplanade, mais de la foule on tire sur eux, ils doivent se réfugier sur la terrasse de lOrangerie.
Cependant Mounier et les députés supplient le roi daccorder sa sanction. Louis tergiverse pendant cinq heures ! Il a été informé que La Fayette approchait avec la garde nationale parisienne.
"Mirabeau-Tonneau" - dessin anonyme - B. N. Estampes
Mais il sen défie à lexcès. Le conseil des ministres, réuni de nouveau, reste divisé. Saint-Priest, hostile à la sanction, répète que le roi avec des troupes sûres doit partir pour Rambouillet ; il gagnera la Normandie et y convoquera lAssemblée. Necker sy oppose encore. Pourquoi ne pas céder, aller à Paris et accepter franchement la Constitution ? Timide mais brave, scrupuleux mais fier, Louis ne sait à qui entendre. Il craint, avec Necker et Montmorin, que sil séloigne lAssemblée ne le dépose pour faire roi le duc dOrléans. Il va se dandinant et répète à mi-voix :
- Un roi fugitif ! Un roi fugitif ! Saint-Priest insiste
- Sire, si vous êtes conduit demain à Paris, votre couronne est perdue !
Louis interroge encore la reine. Elle-même est bien indécise. Jusque dans ses entours elle voit des espions. Ce soir-là elle dit même à des courtisans qui, dans sa chambre, discutaient un peu trop haut du parti à prendre :
- Messieurs, soyez plus réservés, voilà un valet de chambre de M. le duc dOrléans qui sest introduit ici.
A la fin elle conseille au roi le départ.
Louis XVI - dessin de Fredou - Musée de Versailles
Pour tâter le terrain, cinq de ses voitures avec quelques unes de ses femmes et une petite escorte de cavaliers sans livrée tentent de franchir la grille de lOrangerie. Le poste des gardes nationaux placé là les oblige à rebrousser chemin.
Mounier et sa députation, qui depuis si longtemps attendent devant la porte du conseil, ont perdu patience. Ils font avertir le roi quils vont se retirer sils ne sanctionne pas les décrets. Impressionné par les coups de feu quil entend par intervalles, les brasiers que des fenêtres il aperçoit, allumés sur la place par des insurgés qui ont dépecé les chevaux tués aux gardes et les font rôtir en chantant et dansant, tels des sauvages, Louis à la fin succombe. Il écrit : « Jaccepte purement et simplement les articles de la Constitution et la Déclaration des droits de lhomme que lAssemblée ma présentés. » Puis les yeux humides, il remet le papier à Mounier, très ému lui-même.
De retour à lhôtel des Menus, Mounier trouve la salle dans un désordre inexprimable. Elle pue la sueur et le vin. Une grande femme, haute en couleur, à la voix éclatante, préside, étalée dans le fauteuil abandonné par lévêque. Les tribunes, les banquettes des députés sont occupées par des souillons qui sinterpellent, plaisantent grossièrement, boivent et mangent, par des voyous qui brandissent à tout propos leurs piques et leurs fusils. Non sans peine Mounier reprend sa place. Il annonce que le roi a approuvé les décrets. Des voix glapissent :
- Cela nous donnera-t-il du pain ?
Mirabeau a employé ces dernières heures sur la place dArmes, un sabre nu sous le bras, passant de groupe en groupe pour chauffer sa popularité.
- Mes enfants, répétait-il tenez ferme, nous sommes pour vous !
Il revient enfin à lAssemblée. Le spectacle quelle offre lui donne un haut-le-cur. Si démagogue quil paraisse devenu, il méprise et redoute le dévergondage de la plèbe.
- Qui ose venir troubler nos séances ? Crie-t-il de sa voix de bronze. Monsieur le Président, faites respecter lAssemblée !
Mounier - gravure anonyme
Son autorité impose. La foule séclaircit ; ce quil en reste se tait un moment. On reprend, pour occuper le tapis, la discussion des lois criminelles. Mais bientôt les galeries simpatientent. Elles approuvent ou insultent les orateurs.
- Parle, député !... Faites taire ce bavard ! Il ne sagit pas de ça, mais davoir du pain ! A bas les prêtres ! Mirabeau à la tribune ! Nous voulons entendre Mirabeau !
Passé onze heures, La Fayette arrive, avec ses vingt-cinq mille hommes, las et transis. Il a fait avertir le roi qui a répondu quil « le verrait avec plaisir ». Mais auparavant le général se présente à lAssemblée. Mounier le reçoit de haut.
- Quel motif vous amène ? Que veut votre armée ?
L'aide de camp de La Fayette réussit à gagner le château, malgré la fusillade - aquatinte de Janinet
La Fayette répond quil désire calmer le peuple et protéger les souverains . Puis il prend le chemin du château. Les Suisses refusent de lui ouvrir la grille. Il fait appeler leur capitaine et demande à parler au roi, escorté de deux membres de la Commune de Paris et de quelques officiers de son état-major. Il pénètre dans la cour et gravit les marches. La grande salle de lil-de-buf est remplie dofficiers, de gentilshommes, même de dames, parmi lesquelles la fille de Necker, Mme de Staël, qui parle avec fièvre, un bouquet à la main. Quand La Fayette paraît, un vieux sot, Hautefeuille, chevalier de Saint-Louis, dit très haut :
- Voilà Cromwell !
- Monsieur, dit La Fayette par-dessus lépaule, Cromwell ne serait pas venu seul ici...
En effet, il ne cherche quà sauver le roi. Les scènes dont il a été le témoin lont engagé plus quil ne le fut jamais à défendre la monarchie. Très pâle, car il est à la limite de ses forces physiques comme tous les principaux acteurs de cette horrible journée, il se fait annoncer au roi qui le reçoit dans son cabinet.
La Fayette - par Boilly - collection particulière
Louis, debout devant la cheminée, a près de lui son frère son frère le comte de Provence, figure de suif inerte, hormis les yeux secs et froids, qui veillent. Un peu plus loin larchevêque Champion de Cicé, Necker et dEstaing. Entrant de côté, selon létiquette, La Fayette savance vers le roi et, joignant ses mains sur sa poitrine, dit avec une sorte de ferveur :
- Sire, je ne suis ici que pour servir plus utilement Votre Majesté. Il vaut mieux que mon sang coule ici que sur la place de Grève.
Louis lui répond par des mots qui veulent être obligeants, ne le sont quà demi, puis il sadresse aux deux commissaires de la Commune :
- Dans tout cela, il y a eu de largent donné. Par qui et pourquoi ?
- Un si grand mouvement ne se soudoie pas, sire, cest lopinion qui a entraîné le peuple.
- Mais enfin, que veut-on ?
- Sire, on veut du pain...
Le roi regarde Necker qui se tait.
- Depuis quinze jours jai fait tout ce quon ma demandé pour les subsistances... Mais ce nest pas tout, que veut-on encore ?
- Sire, la présence des troupes appelées à Versailles inquiète ; on demande leur renvoi...
Le petit bourgeois qui parle est si humble, paraît si raisonnable !... Au dehors le tumulte sest apaisé. Le roi a envie de céder encore... Et, quoique la reine, dans lentre-baîllement de la porte, lui fasse signe de demeurer ferme, il cède :
- Eh bien ! que M. de La Fayette arrange cela avec M. dEstaing.
Le Comte d'Estaing - d'après Freislhien
Il autorise le jeune général à remplacer par des soldats de la milice nationale les sentinelles échelonnées à lextérieur de château. Les Suisses et les gardes du corps veilleront aux portes intérieures. La plus grande partie des gardes est dailleurs emmenée bientôt par le duc de Guiche à Rambouillet, à la fois, semble-t-il, pour concentrer les insurgés et pour préparer un relais en cas de fuite. A la demande du roi, Mounier est revenu avec quelques députés. Louis leur déclare « quil na jamais songer à se séparer de lAssemblée nationale et quil ne sen séparera jamais ». Le mensonge ne trompe personne ; il procure toutefois une impression de détente sur linstant.
La Fayette « répondant de tout », la famille royale se couche. A trois heures du matin, Mounier lève la séance de lAssemblée, tandis que La Fayette lui-même va dormir chez ses beaux-parents, à lhôtel de Noailles. Ce sommeil lui fera donner par Rivarol linjuste surnom de « général Morphée ».