La fin de Versailles
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Lémeute du 5 octobre - La Fayette entraîné - irrésolution au château
Les dames de la halle partent chercher le Roi à Versailles, le 5 octobre 1789 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Le lendemain 5 octobre, de bonne heure, une délégation de dames de la Halle, vêtues de blanc, bien coiffées et poudrées, va à lHôtel de ville annoncer quelle part pour Versailles. Quelques centaines de femmes exaltées lui font cortège. Dans leurs rangs se sont glissés des gaillards (dont beaucoup de forts de la Halle et de gardes françaises) qui, fardés, en bonnets et cotillons, « appuient » le mouvement. Sur sa route cette bande oblige à se joindre à elle les ménagères, les savantes quelle rencontre, sous menace de leur couper les cheveux. Arrivée à la place de Grève, elle force les portes de lHôtel de ville et se répand dans les salles, les bureaux. Ni Bailly ni La Fayette ne sont là ; on les fait chercher.
En les attendant, la cohue, augmentée maintenant dhommes munis de piques, de fusils, de bâtons ferrés, déchire tous les papiers quelle trouve, prend dans les caisses deux cent mille francs en argent et billets de caisse, sempare du magasin darmes confié à la garde de labbé Lefebvre, celui-là même qui a distribué la poudre au 14 juillet. Le brave abbé est traîné au beffroi pour être pendu. Une femme coupe la corde quil avait déjà au cou. Il tombe de vingt-cinq pieds, mais se relève sauf. A présent le tocsin sonne à la plupart des clochers. Partout on bat la générale. La foule emplit la place et les rues voisines. Une colonne venue du faubourg Saint-Antoine se fait livrer passage. Des « vainqueurs de la Bastille » les conduisent, avec à leur tête Hulin et Maillard.
Théroigne de Méricourt - peinture anonyme - Musée Carnavalet
A grandpeine Maillard, cette figure sinistre qui semble toujours jouer un rôle ambigu, empêche la tourbe de mettre le feu aux archives de la ville. Basochien, il a le respect de la chose écrite. Pour canaliser le désordre, il propose au second de La Fayette, lincapable Derny, demmener les femmes à Versailles. Laissé sans réponse, il prend un tambour, le bat et entraîne une grande partie de la foule par le quai vers la place Louis XV. Après avoir passé à travers le jardin des Tuileries, sa troupe est accrue dans les Champs Elysées par des détachements nombreux accourus des districts.
Elle compte à présent cinq à six mille femmes, les unes misérables, haillonneuses, dautres qui sont des bourgeoises, telle cette Mme Beauprez, pourvue de voiture, laquais et loge à lOpéra. On y voit de jolies filles, lactrice Rose Lacombe, une ouvrière en sculpture, habituée du Palais-Royal, Louison Chabry, une Liégeoise, connue pour la facilité de ses murs et son zèle civique, Théroigne de Méricourt. Cette Théroigne, petite, bien faite, vêtue dune amazone rouge, des plumes noires au chapeau, est assise sur un percheron quelle mène en riant, la lance au poing. Fermant la marche, les « vainqueurs de la Bastille » traînent deux canons pris à lHôtel de ville.
Pillage de l'Hôtel de ville - L'abbé Lefèbvre est traîné au beffroi de l'Hôtel de ville pour être pendu - aquatinte de Janinet
Autant quil peut, Maillard modère sa pittoresque armée. Il la détourne daller piller lArsenal, mais il ne peut éviter que, sur le passage, fournils et cabarets dAuteuil et de Sèvres ne soient vidés. Du moins décide-t-il la plupart des femmes, vite lasses, à jeter les armes quelles portent afin de ne point paraître menacer le roi ni lAssemblée. Cest là le premier flot qui pousse sur Versailles. Un second flot, à peu de distance, suivra.
La Fayette quitte l'Hôtel de ville et prend la tête des troupes qui marchent sur Versailles, le 5 octobre 1789 - miniature anonyme - collection particulière
Maillard parti, les compagnies soldées des gardes nationales, composées surtout danciens gardes françaises, surviennent place de Grève. A ce moment, Bailly et La Fayette sont enfin arrivés à lHôtel de ville. Avec eux les Trois Cents de la Commune délibèrent durant deux heures sans rien arrêter. Les soldats simpatientent. Quelques grenadiers députés par leurs camarades viennent demander La Fayette. Lun deux, Mercier, beau hardi et qui parle bien, lui dit :
- Le peuple est trop malheureux. Le gouvernement nous trompe tous. Il faut aller à Versailles et ramener le roi à Paris. Sil est, comme on le dit, un imbécile, on le déposera, nous couronnerons son fils, vous serez régent et tout ira mieux.
La Fayette sécrie, La Fayette sindigne, sans doute avec sincérité. Il descend sur la place et là, allant et venant sur son cheval blanc, parlemente interminablement avec les soldats et la foule. On lentend mal. Les cris : « A Versailles ! Du pain ! » couvrent sa voix. A la fin on le menace. Des bandes des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau le couchent en joue ; on hurle : « A la lanterne ou à Versailles ! » Il na pas peur, mais vraiment il ne sait à quoi se résoudre. Il essaie de rentrer à lHôtel de ville : des grenadiers larrêtent.
- Morbleu, général, vous ne nous abandonnerez pas !
Il incline à céder, mais ne veut le faire que sil est couvert par un ordre écrit de la Commune. Il dépêche un aide de camp aux Trois Cents qui lautorisent à partir pour Versailles, « vu quil est impossible de sy refuser ». La mort dans lâme, il lève son épée.
- Partons ! crie-t-il.
Quinze mille gardes nationaux sébranlent, avec quelques milliers dhommes du peuple et de bourgeois. Comme ils passent, la multitude applaudit. Aux Tuilerie, des élégantes, des femmes parées battent des mains...
Bailly - peinture de l'école de David - Musée de Versailles
A Versailles, lAssemblée tout ce jour sest montrée des plus houleuse. Louis XVI, sollicité de donner enfin sa sanction aux arrêtés du 4 août et aux premiers articles de la Constitution, a envoyé une réponse évasive, du style de Necker. « De nouvelles lois constructives, dit-il, ne peuvent être jugées que dans leur ensemble. » Sans sanctionner, il déclare accéder aux articles, à la condition expresse que le pouvoir exécutif recouvrera toute sa force entre les mains du roi. Mais cest discuter avec le simoun. Les députés avancés se déchaînent. Robespierre se dresse.
Théroigne de Méricourt - gravure anonyme à la manière noire
- La réponse du roi est contraire aux droits de la Nation ; ce nest pas au roi à consacrer la constitution que la Nation veut se donner.
Adrien Duport évoque « lorgie des gardes du corps ». La droite se récrie, les spectateurs des tribunes prennent à partie les « aristocrates ». Le comte de Barbentane, assis à côté du duc de Chartres, fils aîné du duc dOrléans, lance :
- On voit bien que ces messieurs veulent encore des lanternes ; eh bien ! ils en auront ! Le jeune prince, qui sera Louis-Philippe, lappuie de sa voix qui mue :
- Oui, oui, il faut encore des lanternes ! La majorité modérée proteste faiblement. Avec violence Pétion accuse les gardes du corps davoir insulté lAssemblée. Un ancien garde, Monspey, le somme de déposer une dénonciation signée. Mirabeau intervient alors ; il dénoncera et signera, lui, à condition que lAssemblée aille jusquau bout, « en déclarant que la personne du roi est seule inviolable ». Et entre haut et bas, revenu à sa place, il ajoute :
- Je dénoncerai le duc de Guiche et la reine.
Il sait, il sait trop bien, quà cette heure les insurgés approchent. Pour avoir les coudées plus franches, il monte au fauteuil du président Mounier, et lui demande à mi-voix de lever la séance.
- Paris marche sur nous, pressez la délibération. Trouvez-vous mal. Allez au château, donnez-leur cet avis. Il ny a pas une minute à perdre.
- Paris marche sur nous ? répond Mounier avec ironie, eh bien ! tant mieux, quon nous tue tous, nous serons plutôt en république !
- Le mot est joli, dit Mirabeau, qui regagne sa place.
Ce quil veut cest effrayer le roi, lobliger à quitter Versailles. Il serait ainsi, croit-il, le maître de la situation.
Avant-garde des femmes allant à Versailles - gravure populaire
Louis XVI, le matin, a chassé comme à lordinaire. Son ministre Saint-Priest le fait prévenir. Sans hâte, il se met en route pour Versailles. Quand il arrive au château, il entend battre le générale. Le comte de Luxembourg, capitaine de service, demande au roi ses ordres.
- Quels ordres ? répond Louis. Contre des femmes ? Vous vous moquez !
Cest bien là-dessus quOrléans, Choderlos, Mirabeau et leurs amis ont compté. Contre des hommes la royauté pouvait plus facilement se défendre. Contre des femmes, et qui demandent du pain, comment braquer des fusils, des canons ?
Marie-Antoinette - par Madame Vigée- Lebrun - Musée de Versailles
Marie-Antoinette se promenait - pour la dernière fois - à Trianon. Vêtue de blanc, triste et préoccupée, elle était assise sur le banc de pierre de la grotte, quand un page envoyé par Saint-Priest vint lavertir. Elle monte aussitôt en voiture pour rentrer au château. Le roi cependant a réuni le conseil. Saint-Priest propose une action hardie. La reine et ses enfants partiront pour Rambouillet. Quoiquil soit déjà tard, les troupes tenteront doccuper les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud, laissés jusqualors sans défense. Le roi ira au-devant des insurgés avec ses gardes du corps et deux cents chasseurs. Si la foule, sommée de reculer, refuse, on la chargera. En cas déchec, le roi gagnera à son tour Rambouillet.
Le temple de l'amour à Trianon - peinture anonyme
Necker défend un parti contraire. Le roi na pas assez de troupes : maîtriser le peuple est impossible ; mieux vaut se fier à son attachement. Le conseil flotte entre ces deux avis. Le ministre de la Guerre La Tour du Pin est le plus timide. Louis consulte Marie-Antoinette qui répond quelle ne se séparera de lui en aucun cas. Si haïe, elle sent que sa seule sauvegarde est la présence du roi.
Bravoure des femmes parisiennes à la journée du 5 octobre 1789 - gravure de Caresme
Quelques mesures de précaution finissent par être prises. Sur la place dArmes, les gardes du corps à cheval viennent sadosser à la grille du château. Devant eux le régiment de Flandre et des dragons. Les Suisses sont rangés en bataille près de leur caserne. Tous sans cartouches. Leur faisant face, la garde nationale de Versailles, qui a été livrée à elle-même par ses deux chefs dEstaing et Gouvernet. Le lieutenant-colonel patriote Lecointre, de son état marchand de toiles, la commande. Il en veut à la cour, est acquis à Orléans.