Le 14 Juillet
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Camille Desmoulins au Palais-Royal - Le prince de Lambesc - Lagitation croît
Le Prince de Lambesc, à la tête du Royal-Allemand, pénètre aux Tuileries, le 12 juillet 1789 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Vers onze heures du matin, la ville apprend le renvoi de Necker. Capitalistes et rentiers, flairant la banqueroute, se tournent contre le pouvoir. Les agents de change décident de fermer la Bourse le lendemain lundi, Des banquiers, Delessert, Coindre, Prévôteau, font des dons de vivres et dargent. De leur côté, Laclos, Sillery et leur bande ne se montrent pas inactifs. Le peuple, mêlé de gens sans aveu, samasse au Palais-Royal.
Dans laprès-midi, plusieurs orateurs le travaillent. Le plus âcre, Camille Desmoulins, sortant du café de Foy établi sous les galeries, saute sur une chaise et, tenant dune main une épée nue, de lautre un pistolet, crie : « Aux armes ! » Puis il jette des mots hachés : « Jarrive de Versailles, Necker est chassé ; cest le tocsin dune Saint-Barthélemly de patriotes. Ce soir même tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Une ressource nous reste, cest de courir aux armes ! » Vingt mille voix hurlent : « Aux armes ! » Quelquun arrache une feuille de marronnier et la glisse dans la ganse de son chapeau : « Il nous faut une cocarde pour nous reconnaître. Celle-ci a la couleur de lespérance ! » Tous la prennent, au point que les branches sont dépouillées.
1) Camille Desmoulins - gravure de Levachez
2) Au Palais-Royal, Camille Desmoulins proteste contre le renvoi de Necker, le 12 juillet 1789 - d'après Prieur
Un long cortège, brandissant des bâtons chargés de rubans verts et de banderoles, va, boulevard du Temple, au musée de cires de Curtius et là se fait livrer les bustes de Necker et du duc dOrléans. On les voile de crêpe noir : un Savoyard porte leffigie du ministre, un jeune homme en habit de soie rayée celle du prince. La colonne descend le boulevard et les vieilles rues populaires, Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Honoré. Un cri sélève : « Point de spectacles, cest un jour de deuil ! » Aussitôt, théâtres, cafés, boutiques accrochent leurs volets. A la place Vendôme, un détachement de dragons du Royal-Allemand veut arrêter le cortège. Quelques coups de feu partent, les porteurs de buste sont atteints. Mais dautres les remplacent et, sous une grêle de pierres, les cavaliers reculent vers la place Louis XV.
La charge du Prince Lambesc aux Tuileries, le 12 juillet 1789 - auqarelle de Sergent - Collection particulière
Sans instructions du maréchal de Broglie, Besenval y a massé plusieurs escadrons étrangers. La foule les presse, les insulte, leur lance des pierres, des gravois dun chantier de construction. Longtemps, ils demeurent sans broncher. Besenval, par crainte des reproches de la cour, se décide à faire évacuer la place. Il en donne lordre au prince de Lambesc, colonel du Royal-Allemand. Très jeune, tête à lévent, Lambesc est bien incapable de remplir une mission si délicate. Il se fait deux fois répéter lordre. Enfin il part avec ses dragons vers les Tuileries. De la terrasse, on leur jette des bouteilles, des chaises... Les cavaliers sénervent, ils répondent par des coups de plat de sabre. Dans la bousculade, un homme âgé est renversé et blessé. Le pont tournant dégagé, Lambesc revient sur la place.
Le peuple exige la fermeture de l'Opéra, le 12 juillet 1789 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Aussitôt dextravagantes nouvelles courent la ville : « Latroce Lambesc a sabré des promeneur inoffensifs. Lui-même a égorgé de sa main un vieillard à genoux qui demandait grâce !... » La colère ricoche de quartier en quartier. Tous les éléments impurs dune ville de 800.000 âmes, les miséreux, les vagabonds, les voleurs, rassemblés par un mystérieux signal, descendent vers les quartiers du centre. En un clin dil, les boutiques des armuriers sont enfoncées. On se précipite à lHôtel de ville pour chercher des fusils. Pas un magistrat municipal. Quelques électeurs tentent dapaiser la foule. Ils sont débordés, menacés : « Des armes, il nous faut des armes ! »
A la fin, ils cèdent. Le peuple chasse les patrouilles du guet et un homme en chemise déchirée, sans bas ni souliers, un fusil sur lépaule, se poste en sentinelle au seuil de la GrandSalle. Les gardes françaises, sorties de leur caserne, rue Verte, à lappel dun agent orléaniste, Gonchon, le « Mirabeau des faubourgs », aux traits affreux, mais plein de faconde et daudace, marchent sur la place Louis XV pour en chasser les soldats étrangers. Ils tirent sur eux, en blessent trois. Lambesc, reculant devant la terrasse, commande aux troupes de se replier sur les Champs-Elysées et de là sur le Champ-de-Mars. Besenval ne tente aucune manuvre. Il livre Paris à linsurrection.
Paris gardé par le peuple, la nuit du 12 au 13 juillet 1789 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
La nuit est tombée, étouffante et grosse dun indistinct tumulte. Le tocsin sonne à lhôtel de ville, à Notre-Dame, puis dans toutes les églises. Partout des figures patibulaires. De grands feux sallument. Les gardes-françaises maintiennent dabord un semblant dordre. Ils nempêchent pas pourtant les insurgés de brûler les barrières de loctroi et, le jour venu, de valider les boutiques et les débits de boissons, de délivrer les détenus de la prison de la Force, de semparer au Garde-Meuble darmures, de casques et de piques, de saccager lhôtel du lieutenant de police et de se porter aux pires violences dans le couvent des Lazaristes où ils pensaient trouver des monceaux de blé.
Tout dans le monastère est mis en pièces. Il y a des morts. Le vin des pères aidant, une sarabande objecte sétale dans les rues. Des coquins, affublés dhabits sacerdotaux, gambadent, chantent des cantiques, ou, verre en main, forcent les femmes quils rencontrent à trinquer à la santé du roi. Il faudra jeter hors de lHôtel de ville cent cinquante ivrognes qui, après un hideux vacarme, sy sont endormis.
Pillage des armes au garde-meuble, le 13 juillet 1789 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Versailles, toute la journée du 12 juillet, na rien su, a tout craint. Le 13, à neuf heures, lAssemblée entre en séance. Elle est inquiète et morne. Mounier propose de faire connaître au roi que les ministres dhier ont emporté sa confiance et que ceux daujourdhui nen hériteront pas. Lally-Tollendal fait léloge de Necker. Conduite par larchevêque de Vienne, président de lAssemblée, une députation va au château demander le renvoi des troupes et la création dune milice bourgeoise pour la défense de la ville contre les « brigands ». Louis répond avec rudesse que Paris ne saurait se garder lui-même et que les mesures quil a prises seront maintenues.
LAssemblée alors sindigne et à lunanimité vote un ordre du jour qui montre combien les esprits ont évolué. Exprimant son estime et ses regrets aux ministres disgraciés, elle déclare leurs successeurs et les conseils du roi, quelque état ou rang quils puissent avoir, responsables des malheurs présents et de tous ceux qui peuvent suivre, elle garantit la dette publique et une fois encore repousse toute idée de banqueroute. Enfin elle se constitue en permanence. La Fayette, nommé vice-président pour suppléer le vieil archevêque, tient la première séance de nuit qui nest quune veillée sans délibération, mais dont la gravité hostile devrait avertir la cour.
Pillage de la Maison de Saint-Lazare, le 13 juillet 1789 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Dans le même temps, à Paris, les électeurs, réunis à lHôtel de ville, forcent la main au prévôt des marchands Flesselles, et établissent un Comité permanent où vingt-trois des leurs viennent se placer aux côtés du prévôt, des échevins et de quelques autres membres de lancien bureau de ville. Ce comité organise une milice. Forte de quarante-huit mille hommes, elle portera la cocarde rouge et bleue, aux couleurs de la ville. Comme il lui faut des armes, on en demande à Flesselles, qui consulte Versailles et amuse le tapis par des subterfuges. Il ne voit pas que le seul moyen déviter de nouveaux excès est de constituer solidement cette garde bourgeoise. Pour les troupes du Champ-de-Mars, Besenval nose plus les faire bouger. Trop court desprit pour apprécier le péril, il attend...
On a commandé cinquante mille piques qui doivent être forgées le surlendemain. On a de la poudre ; un bateau a été saisi qui en portait à Rouen. Trente-cinq barils sont déposés dans une salle basse de lHôtel de ville sous la garde dun électeur, le remuant abbé Lefebvre, qui les défend et assure leur distribution.
Le curé de Saint-Etienne-du-Mont mène ses paroissiens au pillage des Invalides, le 14 juillet 1789 - aquatinte de Guyot
La nuit du 13 au 14 sécoule dans cette fièvre. La ville demeure éclairée jusqu'à laube. Milice et gardes-françaises maintiennent lordre par des patrouilles. Au matin, les orléanistes répandent le bruit que les troupes du maréchal de Broglie entourent Paris. Le peuple exigeant des fusils pour se défendre, le procureur du roi près la ville, Ethis de Corny, vient réclamer au gouverneur des Invalides, le vieux Sombreuil, ceux quil a promis la veille pour la garde bourgeoise. Sombreuil, comme Flesselles, use de moyens dilatoires.
Patrouille bourgeoise dans les rues de Paris, la nuit du 13 au 14 juillet 1789 - gravure de Sergent
Corny attend, et la cohue qui la accompagné. On y voit, bizarre mélange, des gardes françaises, des clercs de la basoche, des harangueurs du Palais-Royal (parmi lesquels Camille Desmoulins), et même le curé de Saint-Etienne-du-Mont qui, à tout hasard, a amené une centaine de ses paroissiens... Mais soudain quelquun gronde : « On veut nous faire perdre du temps ! » La foule se gonfle et, sautant dans les fossés, remonte dans la cour, maîtrise les sentinelles, sempare de vingt-sept canons et de trente-deux mille fusils cachés dans les caves. La plèbe maintenant est armée...