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L’assemblée nationale - Au jeu de paume (20 juin 1789) - la royauté s’incline

Le 12 juin, dans la salle des Menus, la vérification des pouvoirs commence par bailliages et sénéchaussées. Les députés du Tiers se présentent seuls. Le 13, à l’appel de la sénéchaussée de Poitiers, trois prêtres paraissent : les curés Ballard, Lecesve et Jallet. On les applaudit, on les embrasse. Le lendemain, l’abbé Grégoire et cinq de ses confrères les rejoignent, et dix autres le jour d’après. Le 16 juin, devant un public qui déborde des tribunes, les Communes se déclarent régulièrement constituées. Mais il leur faut un titre. Mirabeau propose celui de « Représentants du peuple français ».

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Proclamation de l'Assemblée nationale, le 17 juin 1789 - d'après un dessin de Moreau le Jeune

Siyès d’un bond feutré le dépasse ; il reprend sa formule d’une Assemblée nationale. On discute dans le tumulte, la salle entière est debout. Mounier et Malouet s’élèvent contre un pari si prononcé. Bailly, qui préside, renvoie le vote au lendemain.

Ce jour-là, 17 juin, Siyès domine tout le débat. Les Communes, affirme-t-il, représentent « les quatre-vingt-seize centièmes de la nation ». Seuls leurs pouvoirs ont été vérifiés. Les chambres du clergé et de la noblesse ne sauraient s’opposer à leurs délibérations, ni la Couronne y appliquer un veto. Il conclut en réclamant le nom d’Assemblée nationale. Sa motion est votée par quatre cent quatre-vingt-onze voix contre quatre-vingt-neuf. La représentation du peuple se dresse ainsi, face au roi.

La répercussion est immédiate. Le duc d’Orléans, Clermont-Tonnerre, La Fayette, d’Aiguillon. La Tour-Maubourg, La Rochefoucauld, Mathieu de Montmorency, Alexandre de Lameth, Adrien Duport demandent la réunion de la noblesse au Tiers. Lally-Tollendal est le plus éloquent. Fils du gouverneur de l’Inde assassiné sous Louis XV par un procès inique, il a passé sa jeunesse dans des fourrés de procédure pour obtenir la réhabilitation de son père. Il est beau, aimable, un peu trop joufflu, « le plus gras des hommes sensibles », dit-on de lui. Il retrouve souvent du bon sens. Mais la réunion rencontre encore chez les nobles une majorité d’adversaires. Le conseiller d’Esprémesnil réclame même la dissolution des Etats généraux.

La discussion est si violente qu’un partisan de la résistance, Caylus, met l’épée à la main. Philippe d’Orléans s’évanouit. Une fois de plus, la réunion est rejetée. Cependant la chambre du clergé, elle, la vote, entraînée par plusieurs prélats. Une foule énorme, massée autour de l’hôtel des Menus, porte en triomphe les « bons » évêques. Derrière, suit la grosse troupe des curés démocrates, épanouis de joie.

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Les gardes françaises refusent de tirer sur le peuple le 23 juin 1789 - gravure du temps

Le roi et la reine sont venus à Marly passer les premiers jours de leur deuil. Complètement dominé par Marie-Antoinette, que son chagrin aigrit, entouré du parti de résistance aveugle dont le garde des sceaux Barentin et le comte d’Artois sont les chefs, Louis reçoit les exhortations de l’archevêque de Paris, Mgr de Juigné, du cardinal de La Rochefoucauld, du duc de Luxembourg, qui lui montrent sa couronne en péril, s’il ne dissout et sans délai les Etats généraux. Le Parlement, se sentant perdu, a fait savoir qu’il entérinera toutes les mesures financières jugées utiles. Le roi convoque les ministres pour arrêter une décision.

En carrosse avec ses collègues et amis Saint-Priest et Montmorin, Necker leur confie qu’il va conseiller au souverain d’autoriser la réunion des ordres pour toute discussion d’intérêt général, sous la réserve de sa sanction, d’accorder aux Etats le droit de modifier la constitution du royaume, à condition que la législature reste composée de deux Chambres au moins, de déclarer abolis les privilèges en matière d’impôt, enfin d’ouvrir également à tous les citoyens les emplois civils et militaires. Programme incomplet sans doute, mais qui déjà forme un tout consistant. Il eût été reçu avec enthousiasme le 5 mai. Aujourd’hui les esprits sont devenus plus exigeants. Il peut encore servir de base, si l’on ne tarde point.

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Mgr de Juigny, Archevêque de Paris - dessin anonyme B.N. Estampes

Dès qu’il arrive à Marly, la reine mande Necker. Pressé par elle et par les deux frères du roi de renoncer à son projet, il tient bon. Le Genevois montre là du caractère. Il continue d’en montrer au Conseil où, dans une séance longue et animée, en dépit des protestations du ministre de la guerre Puységur et de Barentin, Louis XVI finit par pencher en sa faveur. Soudain un officier entre, parle bas au roi qui se lève, s’excuse et sort.

- C’est la reine qui l’envoie chercher ; il n’y a rien de fait ! souffle Necker à son voisin Montmorin.

Marie-Antoinette, en effet, conjure le roi de suspendre sa décision. Bien plus que Louis, elle est opposée d’instinct aux concessions. Elle les juge pleines de honte et de danger. Elle se piète opiniâtrement, sans soupçonner du reste ce que veulent les Français, ce qu’est la vraie France.

Ses instances, ses arguments persuadent le roi. De retour au Conseil, il arrête tout. Necker veut insister... Le monarque, rompant la séance, lui ferme la bouche.

Le lendemain 20 juin, au matin, les représentants qui se rendent à la salle des Menus la trouvent close, sous prétexte que les tapissiers doivent la décorer à nouveau pour la prochaine séance royale, fixée au 23. Les portes sont gardées. Bailly, levant sa face de mouton vers l’officier qui commande la troupe, proteste avec timidité. Mais derrière lui de jeunes députés s’échauffent, parlent de forcer la consigne. L’officier fait prendre leurs fusils à ses hommes et avertit qu’ils s’en serviront, s’il le faut. Les représentants refluent en tumulte. Dans le jour gris, sous la pluie fine, une foule curieuse les entoure. Cette Assemblée nationale, hier si sûre d’elle, la voilà aujourd’hui chassée, sans abri, menacée... Certains veulent délibérer sur la place d’Armes ou sous les fenêtres du roi. D’autres crient : « A Paris ! »

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Le docteur Guillotin - d'après un dessin de Moreau le Jeune  - B.N. Section maçonnique

Bailly cherche à apaiser ces violents. Et le docteur Guillotin émet un avis plus sage. Il y a là, tout près, une grande salle qui sert au jeu de paumes des princes. Elle est libre ; qu’on s’y rende en corps, l’Assemblée s’y tiendra.

Le Jeu de paume est nu, triste, sombre. Contre les murs, quelques bancs. Bailly monte sur une planche posée sur deux tonneaux. Les députés debout l’entourent. Dehors, la rue est pleine d’un peuple bourdonnant. Sieyès propose le transfert de l’Assemblée à Paris. Bailly s’y oppose : on pourrait trop aisément, dit-il, l’arrêter sur la route. Mounier intervient alors. Cet honnête Dauphinois, qui a joué si grand rôle à Vizille, mais demeure fort attaché à la monarchie, est un avocat assez terne, figé ses principes et ses façons. D’un voix petite, il presse l’Assemblée de s’opposer par avance à une dissolution des Etats. Qu’elle jure « de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ».

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Les députés entrent au Jeu de Paume, le 20 juin 1789 - aquatinte de Janinet

Six cents représentants, debout dans le préau sonore, applaudissent avec fureur. Bailly, haussant le ton, prononce le premier la formule du serment. De la rue où l’on entend, on applaudit, on crie : « Vive l’Assemblée ! Vive le roi ! » Puis tous les députés viennent prêter serment en ses mains et signent la feuille où la déclaration a été consignée. Tous, sauf un, l’avocat Martin d’Auch, qui a le courage de se déclarer « opposant ». Bailly lui adresse quelques reproches, mais « reconnaît son droit et honore sa liberté ».

Ce serment, ces mots rapides évanouis dans l’air ont lié pourtant les cœurs avec force. Necker, au Conseil tenu le 21, une fois de plus préconise la conciliation. Il répète qu’il ne faut pas « ulcérer le Tiers-état, d’autant plus redoutable qu’il est l’écho de l’opinion publique ». Montmorin le soutient avec Saint-Priest et La Luzerne. Mais ils ont contre eux le comte de Provence, hypocrite, le comte d’Artois, vif, voire insolent, Barentin, Puységur, le ministre de l’Intérieur Villedeuil qui veulent le maintien à peu près intégral de l’ancien régime. Après une longue discussion d’admission aux fonctions publiques. Les privilèges pécuniaires seuls pourront être rachetés. Une concession unique, mais importante : le vote de l’impôt par les représentants de la nation. La royauté se fait le boulevard des castes alors qu’elle n’en a plus l’envie ni le pouvoir.

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Le serment du Jeu de Paume à Versailles, le 20 juin 1789 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Necker quitte le Conseil profondément découragé. Saint-Priest et Montmorin, chacun dans une lettre au roi, plaident encore la cause du libéralisme. Beaux efforts, dévoués au prince et au pays. Mais inutiles. Louis semble décidé à user d’autorité.

Le 23, dans la salle des Menus, s’ouvre la séance royale. Necker, dont la désapprobation a été rendue publique, n’y assiste pas. Une bévue de Dreux-Brézé, peut-être méditée, retarde l’arrivée des députés des Communes, qui devant une petite porte pataugent longtemps sous la pluie, tandis que le clergé et la noblesse, introduits par l’entrée principale, se sont installés à leurs bancs. Le roi, entouré de la reine et des princes, lit d’une voix qui paraît dure, un bref discours où il assène ses volontés. Les privilégiés applaudissent. « Paix-là !» crie-t-on des bancs du Tiers que tant d’avanies ont irrité.

Le roi conclut un peu plus tard par une menace : « Si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m’abandonniez dans une si belle entreprise, seul je ferais le bien de mes peuples, seul je me considérerais comme leur véritable représentant... » Et, l’ait sévère, il commande aux députés de se séparer « tout de suite », pour délibérer le lendemain matin dans leurs chambres respectives. Il se lève et sort, suivi par la plupart des nobles et des prélats. Mais sur leurs bancs demeurent les députés des Communes et la masse des simples curés. Insupportable de fatuité, Dreux-Brézé entre, le chapeau sur la tête. On gronde : « Découvrez-vous ! » Il sourit et dit avec dédain à Bailly : « Monsieur, vous avez entendu l’ordre du roi ? » Bailly hésite : il a des siècles d’obéissance derrière lui.

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Le serment du Jeu de Paume à Versailles, le 20 juin 1789 - dessin de David - Musée du Louvre

Enfin il dit à ses voisins : « Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordre. » De peur qu’il ne cède, Mirabeau enjambe les bancs et se jette, en lutteur, l’œil noir, la bouche tordue, devant Bailly, dont il usurpe les fonctions. Il lance à Dreux-Brézé quelques phrases furieuses où l’on perçoit les mots de maître, de baïonnettes, de volonté du peuple, et qui, le lendemain, seront arrangées en phrases tonnantes, bonnes pour traverser l’avenir.

Ces paroles coûteront cher. Mirabeau par elles gâche sa destinée. Il vient de se camper en ennemi déclaré de la royauté, ce qu’au fond il n’est pas. Désormais, du côté de la cour, nul ne voudra croire qu’il puisse devenir un modérateur, un allié. Ses avances, on les repoussera, ses intentions, on les méconnaîtra. Ce n’est qu’à l’heure des grands périls qu’on fera mine de l’entendre. Mais alors il sera trop tard. Tel est le refrain de la Révolution : trop tard, toujours trop tard... On le reprendra jusqu'à la fin.

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Signatures du serment du Jeu de Paume, entre autres celles de Mirabeau, Boissy d'Anglas et Robespierre - Archives Nationales

Les baïonnettes qu’il a évoquées dans sa fougue provençale, elles sont là tout près, à l’entrée de la salle où un piquet de gardes-françaises et une poignée de gardes-suisses attendent les ordres de Brézé. Celui-ci, d’un mot, pourrait faire évacuer la salle. Il n’ose et, murmurant niaisement qu’il va informer le roi, il s’incline et avec lui la monarchie.

Quand Dreux-Brézé vient rendre compte à son maître de la conduite du Tiers, Louis rougit de colère. Mais il est fait pour toujours céder, après en sursaut...

- Ils veulent rester ! s’écrie-t-il. Eh bien ! f..., qu’ils restent !

Ce soir du 23 juin , Louis XVI dit, pour expliquer sa conduite : « je ne veux pas de sang versé pour ma querelle ! » Il n’a pas compris que ce qui est en cause, ce n’est point sa personne, c’est le principe même du régime. Envoûté par son entourage, paralysé par ses scrupules, il n’a su ni accorder ni refuser, alors qu’il avait le choix de tout faire. Il pouvait octroyer une véritable charte, comme le proposait. Necker. Il n’a pas su s’y résoudre. Ses concessions, d’ailleurs insuffisantes, ont été énoncées sans grâce, sur un ton de hauteur qui n’a jamais réussi avec les Français.

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Mirabeau répondant à Dreux-Breze, le 23 juin 1789 - terre cuite par Suzanne - Musée Jacquemart-André

Il pouvait aussi recourir à la force. Ni Bailly, ni Sieyès, ni même Mirabeau, n’eussent résisté à la vue des uniformes. D’une manière ou d’une autre, il pouvait, ce jour-là, clore la Révolution. Il lui donne libre carrière. Ce n’est pas le 5 mai qu’elle a réellement commencé, c’est le 23 juin, par la capitulation du roi.

Le 25 juin viennent se joindre à l’Assemblée pour lui exprimer l’approbation, la confiance des villes ou des communautés rurales. A Paris, des pétitions circulent, noires aussitôt de signatures. On parle en divers endroits d’une levée du peuple contre les nobles qui peut finir par leur massacre. Les princes et leurs amis s’épouvantent. Necker, consulté, néglige de combattre un effroi qui le venge. La reine pleure. Le roi se décide alors à mander le président de la noblesse, le duc de Luxembourg. « Monsieur, lui dit-il, je prie votre ordre de se réunir aux deux autres ; si ce n’est pas assez prier, je veux ! »

A part sa minorité libérale, la noblesse est en complet divorce d’esprit avec un prince qu’elle accuse, non sans raison, de sacrifier les vieilles traditions françaises. Pour lutter, elle se tourne vers cet écervelé, le comte d’Artois, plus encore vers la reine qui peut s’abandonner parfois, mais qui d’ordinaire, en fille de Marie-Thérèse, ne craint le combat ni le danger. Cazalès ose dire qu’il faut défendre la royauté contre le roi.

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La réunion des trois ordres : "Topez-là, je savais bien que vous seriez des nôtres" - gravure populaire

La médiocrité de la plupart de ses collègues prête un curieux relief à ce modeste officier, type du noble de province, qui, sans intérêt, sans calcul, demeure attaché de toutes ses fibres à l’idée royale. Guère plus de trente ans, un grand et gros homme à bedaine, très débraillé, presque sale. La face serait vulgaire sans des yeux de feu, rayonnants, magnifiques. Son éloquence impulsive balance parfois celle de Mirabeau avec des vibrations plus tendres et plus humaines. Son caractère chevaleresque y transparaît. Même ses adversaires lui rendent hommage. Tous l’aiment et l’admirent. Mais, trop honnête pour faire un politique, contrecarré par les nobles de cour, miné par les orléanistes, il va briller comme un météore inutile, s’user en vain l’âme et la voix.

Sa résistance et celle de ses amis cède presque aussitôt à un subterfuge. Le comte d’Artois, dans une lettre à Luxembourg, déclare les jours de Louis « menacés ». L’ordre alors se résigne à la réunion. Le 27, noblesse et clergé entrent en corps à l’Assemblée où ils sont cordialement reçus. « La famille est complète, dit Bailly. Nous pourrons maintenant nous occuper sans relâche et sans distraction de la régénération du royaume et du bonheur public. »

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Allégorie sur la réunion des trois ordres - d'après une aquarelle de Touzet

Ainsi, quatre jours après avoir interdit la réunion des députés, Louis XVI en est venu à l’ordonner. Tel est l’aboutissement de tant de fausses manœuvres. Mirabeau ne se gêne pas pour dire : « C’est ainsi qu’on mène les rois à l’échafaud. » Un précieux observateur, Gouverneur Morris, agent financier des nouveaux Etats-Unis, note sur son Journal : « il ne reste plus qu’à rédiger une constitution et, comme le roi est très timide, il se rendra à merci. »

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