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5 mai 1789 - Mirabeau et Sieyès
Ouverture des Etats-généraux, le 5 mai 1789 - gravure de Patas
Le 5 mai , les Etats généraux se réunissent avenue de Paris dans la salle des Menus-Plaisirs, construite deux ans plutôt pour lassemblée des notables. Cest une vaste enceinte rectangulaire soutenue par des colonnes doriques, éclairée par le plafond, qui au parquet peut contenir seize cents personnes et dans ses tribunes deux mille spectateurs. Au fond sélève une estrade ; sous un dais de velours violet fleurdelysé sont disposés le trône du roi, le fauteuil de la reine, des tabourets pour les princes, les princesses, les dignitaires. Les députés du Tiers sentassent sur les banquettes sans dossier au milieu de la salle. Ils sont au nombre de cinq cent quatre-vingt-quatre, plusieurs élections, celle entre autres de Paris, nétant pas achevées.
A leur droite sest installée la noblesse, à leur gauche le clergé, deux cent quatre-vingt-dix et deux cent quatre-vingt-douze membres. Devant lestrade, à une table, sont les ministres : Barentin aux sceaux, Villedeuil à lIntérieur, Puységur à la Guerre, la Luzerne à la Marine , Montmorin aux Affaires étrangères, Saint-Priest à la Maison du roi, Necker enfin. Les tribunes sont remplies, de femmes surtout, jusqu'à létouffement. Le maître des cérémonies, une verge débène à la main, fait lappel des bailliages de neuf heures à midi.
Dreux-Brézé plaçant les députés - aquatinte de Janinet
Enfin retentit une fanfare. La salle soudain dressée crie : « Le roi ! » Louis XVI paraît, chargé du manteau royal, coiffé dun chapeau dont la ganse étincelle de diamants. La reine le suit, assez simplement vêtue dune robe mauve, sur une jupe de soie blanche. Elle est coiffée dun bandeau de pierreries, piqué dune aigrette de héron.
Le roi semble touché de laccueil des Etats. Ayant levé son chapeau, il lit un discours que toute lassistance, même Marie-Antoinette, entend debout. Dune voix que sa timidité rend brusque, il débite de bienveillants lieux communs. Sil a rétabli lusage des Etats généraux, il nen attend que des avis sages et modérés. Il met en garde le public contre « linquiétude générale des esprits et le désir exagéré dinnovations ». Avant tout, lordre doit être restauré dans les finances. Il se déclare en finissant « le premier ami de ses peuples ».
Cette creuse harangue est très applaudie. Dès que le roi sest tu, le clergé et la noblesse se couvrent. Le Tiers veut les imiter. Un brouhaha sélève. Dreux-Brézé sagite. Louis XVI alors feint davoir trop chaud et retire sa coiffure. Il la gardera trois heures à la main. Mais toutes les têtes resteront nues.
Necker - par Duplessis - Musée de Versailles
Le garde des sceaux Barentin va prendre ses ordres, un genou en terre dans sa simarre de pourpre. Il doit expliquer les « intentions du roi ». Il nexplique rien, marmonne au lieu de programme une homélie diffuse. Necker se lève ensuite. On lentend mieux. Ce banquier genevois, que son habileté a fait appeler au maniement des finances français, est un homme âgé déjà, grand, épais, aux traits accusés, large front, yeux saillants, lèvres fortes, menton lourd, avec un air dhonnêteté et de pédanterie. Dans son habit de ville, « pluie dargent sur fond cannelle », il domine de haut les autres ministres. Sa réputation en Europe est immense, et malgré les échecs quil a essuyés ces derniers temps, on attend encore de lui des miracles. Placé de fait à la tête du gouvernement, lAssemblée compte quil va, et tout de suite, lui proposer les mesures propres à régénérer lEtat.
Rien de tel. Comptable dabord, il sétend à perte de vue sur la question financière. Il évalue le déficit du budget régulier à cinquante-six millions (il était en réalité de cent soixante-deux millions, soit six livres environ par tête dhabitant, donc très faible), facile en vérité à couvrir dans un tel pays, pourvu quon lui assure lordre et la stabilité. Son exposé, où abondent les vues excellentes, est trop technique, trop aride, pour un auditoire de profanes. Il ennuie, il irrite. Il napporte pas de plan. Il ne pas de liberté. Il ne prononce pas le mot désiré de constitution... Bientôt on ne lécoute plus. Affecté peut-être par son peu de succès, Necker passe ses feuilles à un commis qui en termine la lecture dans la croissante froideur de lassistance.
Le déficit - caricature anglaise contre Calonne & Loménie
Il est quatre heures et demie ; lassemblée est lasse. Louis se lève ; les députés limitent dans un cri vibrant : « Vive le roi ! » Quelques « Vive la reine ! » retentissent aussi. Surprise, heureuse, Marie-Antoinette répond alors par une révérence qui lui vaut une ovation de lAssemblée. Ce faible incident ranime les espérances de Louis XVI. Il se croit encore aimé. Il lest, en effet. Et il aime son peuple, mais ils sont arrivés au moment où, pour se comprendre et sunir, lamour ne suffit plus...
Le lendemain, les députés du Tiers, ou plutôt les députés des Communes, car ils ne veulent plus être appelés que de ce nom, lautre paraissant, dit Robespierre, « un monument de lancienne servitude », se réunissent dans la salle des Menus pour la vérification en commun. Questions capitale doit sen suivre, non le vote par ordre qui laisserait tout pouvoir au gouvernement, mais le vote par tête qui donnerait aux communes la majorité. Necker sest montré défavorable à la réunion. Le roi ne sest pas prononcé encore. Grande déception pour le Tiers qui croyait laffaire réglée : le doublement impliquait en effet la réunion des ordres et le vote par tête. Il neut autrement pas eu de sens.
Les citoyens de Nantes présentent au Roi les vux de la Nation - gravure du temps
Le matin du 6 mai, cette masse dhommes inconnus les uns des autres sagite et tourbillonne, tandis que, dans leurs locaux respectifs, clergé et noblesse délibèrent. A deux heures et demie, les Communes apprennent que le clergé, par cent trente-trois voix contre cent quatorze, la noblesse, par cent quarante et une voix contre quarante-sept, ont décidé la vérification séparée, cest-à-dire le maintien des ordres.
Ne voulant rien pousser à lextrême, le Tiers négocie avec le clergé et la noblesse. Son attitude est exemplaire de patience, de ténacité, de modestie. La maladresse et loutrecuidance sont du côté de la noblesse, de la cour. Des délégués confèrent chez Barentin devant les ministres. En vain. Necker soutient mollement les privilégiés, quil naime pas. Le roi flotte, très meurtri, très triste de la mort du dauphin, le fragile enfant qui avait souri à sa mère le jour de la procession des Etats.
A paris, où les vivres ont encore enchéri, le peuple gronde. Les Communes sentent venir lheure dune décision. Le 10 juin, à linvitation de Mirabeau, Siyès se lève au milieu du silence. Il propose dadresser aux deux ordres une véritable sommation. Lappel des députés aura lieu par bailliage, et « il sera donné défaut contre les non-comparants ». Sa motion est votée. Ce soir même, Mirabeau, dont le rôle prend chaque jour plus dampleur et qui, son Journal des Etats généraux supprimé par Necker, le publie sous un titre nouveau : Lettres à mes commettants, Mirabeau, lennemi acharné du ministre, se rend chez lui pour un entretien secret. Espère-t-il lui vendre la révolution naissante ? Cest probable.
Necker, comme léléphant, noublie pas les injures : il reçoit sans égards le « comte plébéien ». Mirabeau semporte et sort décidé à se venger de la cour. Occasion perdue pour la monarchie. Ce nest pas la première, et elle en perdra dautres. Elle devrait voir pourtant que, bien plus quun Bailly, soliveau dont lAssemblée a fait son « doyen », cest un Mirabeau, cest aussi un Siyès, les esprits supérieurs qui vont être ses chefs. Semblables déserteurs de leur caste, ce noble énergumène à mufle de lion lapidé, ce prêtre devenu docteur politique, la royauté a tout à en attendre ou tout à en redouter. Siyès, dailleurs, pour elle est sans doute le plus dangereux, car il est lhomme à système et sans besoins, tandis que Mirabeau ne demande quà se livrer. Célèbre par son pamphlet, Siyès sest institué le directeur de conscience du Tiers, le guide de lâge nouveau.
Un homme replet, aux traits moux, aux yeux morts, mais doué dun orgueil sans faille, dune volonté sur laquelle presque tout glisse, sauf la peur. Ses collègues interrogent avec respect ce géomètre dEtat dont la moindre réponse prend un ton doracle. Il possède des connaissances étendues, une intelligence claire et froide. Sa parole est médiocre. Ayant posé des principes sans sembarrasser de leur aplomb, il en déduit des conséquences absolues. Il lui manque le sens du réel, le dont de la vie et cette ardeur virile que veulent les hauts destins. Lancien aumônier de Mesdames pourra dépouiller la robe du prêtre, il en gardera lesprit.
Sieyès - gravure d'Allais & Sergent
Mirabeau qui, le premier, le traite avec une révérence ostentatoire, est son parfait contraire. Violent, sensuel, cynique, il est capable à la fois du meilleur et du pire. Sa vie na été quun chapelet de scandales. Son père, le fameux Ami des Hommes, atroce envers ses proches, pour le punir la fait enfermer au château dIf, au fort de Joux, puis à Vincennes. Libre en 1780, il reçoit une mission secrète en Prusse, qui le prépare au métier politique. Il a vu de près la machine dEtat, il connaît assez les ressorts de lopinion pour la mépriser. Homme du fait, souple, prompt, jamais gêné par un scrupule, lil attiré par le possible, avec laudace il a ce verbe retentissant du Midi qui joint la couleur à la cadence, lampleur aux traits incisifs. Né pour la lutte et pour le pouvoir, il aura lune, butera devant lautre. Sans quil ait donné sa mesure, il mourra trop tôt, brûlé par sa flamme, épuisé par ses vices. Cest la plus grande force perdue de la Révolution.
Il est encore un homme que la cour pourrait essayer de gagner, celui-là même qui tire les cordons par lesquels se meut ce triste pantin, le duc dOrléans : Choderlos de Laclos, lécrivain, lancien officier qui na trouvé sa vraie voie que dans la conspiration. Déjà mûr, grand, maigre, avec une tête poudrée aux yeux arides, un nez fin, une bouche serrée, sa physionomie arrête par quelque chose dindéfini et détrange, un air déloignement ou de mélancolie qui nest peut-être que le reflet de lintelligence supérieure.
Sans doute ne faudrait-il pas le payer, seulement le séduire par lespérance dans lavenir dune position considérable. Par lui, car il en est la maille maîtresse, un gouvernement avisé paralyserait la faction la plus agissante, la plus dangereuse qui menace le pouvoir. Le roi et ses ministres ny ont pas même songer. Laclos ? Quest ce nom pour eux entre des centaines dautres ? Celui dun faiseur de romans scabreux, dun agité de la clique du Palais-Royal. Cela peut-il compter ? Or, dans la coulisse, car il ne paraîtra jamais sur la scène, agira toujours derrière le décor, ce génie méconnu va continuer de tisser le linceul de la monarchie.