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Louis XVI et Marie-Antoinette - Le Règne
Il semble que Louis XV ait senti la nécessité dun remaniement de lEtat et quen partie au moins il lait tenté. Vers la fin du règne, averti par plusieurs émeutes de misère, il a entrevu le danger. Sans plan défini à vrai dire, il a commencé de réorganiser les finances et la justice. Il a brisé la puissance envieuse des Parlements. Avec Machault, dArgenson, Maupeou, il a tenté de rajeunir lautorité. Quil eût vécu dix ans encore, il ny eût pas eu peut-être de révolution. Sa refonte administrative eût reçut son plein effet, fût entrée dans les murs. Au demeurant, il neût pas laissé se développer de fermentation populaire. Roi bureaucrate, roi taciturne, mais pénétré de sa dignité, il neût pas supporté datteinte à la couronne. Il était encore un maître et un chef.
Louis XVI recevant une députation du Parlement - dessin de Prudhon - Musée du Louvre
Pour le malheur de la monarchie et de la France, son petit-fils et successeur, Louis XVI, nest ni un chef ni un maître. Déjà lourd à vingt ans, il mange trop, dort trop bien, paraît brutal. Il partage son loisir entre la chasse et son établi de serrurier. Non quil soit sans mérites. Allemand par sa mère, Marie-Josèphe de Saxe, il na point lesprit vif, mais juste, capable dapplication et de suite. Il est instruit.
Cependant, linfluence de son gouverneur La Vauguyon, cuistre dévot, au lieu de le préparer à son devoir royal, en a fait un « pieux jeune homme », un Télémaque qui cherchera toujours, ne trouvera jamais son Mentor. Il nest pas soldat. Cest le premier Bourbon qui nait point lallure militaire. Louis XV lui-même avait paru à la guerre. Louis XVI sera toujours incapable de sauter à cheval et de conduire une troupe. Grave faiblesse en France, elle pèsera sur son destin.
Louis XVI - par Duplessis - Musée de Versailles
Son métier de souverain le dépasse et leffraie. A lannonce de son avènement, il sest écrié : « Il me semble que lunivers va tomber sur moi ! Dieu ! quel fardeau jai là, à mon âge, et on ne ma rien appris ! » Plainte qui semble un présage. Plus tard, en pleine crise, par Melesherbes il demandera avis à Rivarol : « Que dois-je faire ? - Faire le roi ! » répond lécrivain. Comment le pourrait-il, nétant quun brave homme ? A-t-il jamais pensé quun régime peut mourir quand celui qui le personnifie se détache de sa mission ? A sa manière, comme la plupart de ses contemporains, il est un disciple de Rousseau, que pourtant il na pas lu. Mais il est de son temps, le virus de la philosophie, de la sensibilité linfecte. Il craint toujours de nuire ou seulement de mécontenter.
Il désire le bien de son peuple, mais le connaît peu, nen est pas connu. Il na fait que deux voyages en province, celui de Reims pour le sacre et une courte tournée en Normandie. Il ne sait de son royaume que ce quon a bien voulu lui laisser voir. Il na point dappui chez ses frères. Le puîné, Monsieur, cote de Provence, fin, lettré, mais dâme jalouse et sournoise, saccommoderait fort bien de la couronne sil la voyait glisser. Leur cadet, lélégant comte dArtois, fanfaron sans cervelle, est un gouffre pour largent. Les premiers ennemis de Louis XVI sont ici. Provence ne cessera dintriguer contre lui. Par ses libellistes à gages, il le déconsidérera et salira la reine. Pour Artois, après avoir coûté si cher, quand il verra le danger venir, il fuira. Point non plus chez ses tantes, Mesdames, filles de Louis XV, petites, altières, lardées didées mortes qui lassiégeront des plus sots conseils.
Marie-Antoinette - par Roslin - Petit Trianon
Chez la reine ? Marie-Antoinette dAutriche est fille de la grande impératrice Marie-Thérèse. Elle sen souvient trop. Elle a eu longtemps peu de regard pour le roi, « ce pauvre homme », comme elle dit, qui, pendant sept ans, par crainte dune opération bénigne, na pu être son mari que de nom. Maintenant quelle a une fille, deux fils, lintérêt de ses enfants, les soucis du trône, la part quelle prend de plus en plus aux affaires lont rapproché de Louis. Mais il sont si différents dallure et de penchants ! Elle, elle est tout éclat. Teint transparent, grands yeux bleus à fleur de tête, haut front fuyant couronné de cheveux blonds, bouche plaisante, encore que la lèvre inférieure semble lourde. Son corps est élégant, le cou gracieux, la gorge riche, les jambes longues, les attaches ravissantes; ses mouvements, sa démarche sont pleins dharmonie.
Le Comte de Provence - gouache de A. Moitte - Musée d'Amiens
Elle na pas seulement le charme, mais la majesté. Son esprit est court. Ignorante, futile, coquette, elle a le goût de plaire sans détester non plus de déplaire. Bonne mais hautaine, indulgente mais moqueuse, elle aime à lexcès la parure, le plaisir, déteste la contrainte. A Versailles, dans ses petits appartements, ou dans la féerie champêtre de Trianon, délivrée de létiquette, elle sentoure de familiers impertinents, avides, sans la moindre moralité. Ils vont influer sur elle et par elle sur le roi de piteuse façon. Et pourtant elle a le cur droit, une générosité vraie, une volonté et une énergie qui croîtront avec linfortune.
Le Comte d'Artois - gouache A. Moitte - Musée d'Amiens
Elle serait vraiment reine si elle savait oublier. Mais elle tient peut-être plus encore à ses rancunes quà ses amitiés.
A leur avènement, Marie-Thérèse avait mandé à sa fille : « Vous êtes tous deux bien jeunes, jen suis en peine. Tout ce que je peux dire et souhaiter, cest que tous deux vous ne précipitiez rien... » De quoi servent, si lointains, des conseils ? Ceux-là tombent dans le vide. Par amour du bien public, Louis XVI veut innover. Il désire répondre à la touchante effusion, à lespoir qui montent vers lui de toutes les provinces. Les réformes dont il sent la nécessité, il est le premier à les vouloir. Mais qui choisir comme premier ministre pour les appliquer ? Le jeune roi confie le pouvoir à un courtisan musqué de soixante-quatorze ans, ajusteur dépigrammes, Maurepas. Par bonheur, dans les premières années, celui-ci est entouré dhommes de mérite et qui se dévouent à leur tâche : Turgot, Malesherbes, Saint-Germain, Vergennes.
Le Cardinal de Rohan - dessin de Labadyne - B.N. Estampes
Turgot réorganise le contrôle des finances, pratique des économies sur le train royal, rend libres le commerce et la circulation des grains, surprime la corvée, abolit à Paris les corporations. Mais il ne peut empêcher quune faute essentielle ne soit commise. Maurepas, pour flatter lopinion, fait rappeler les Parlements. Ces assemblées désuètes, qui se targuent sans droit de représenter la nation, vont tout de suite gêner le gouvernement et défier le roi.
Le roi de Turgot menaçant les privilèges, elles se dressent contre lui avec lappui des gens de cour et de la reine, irritée des retranchements de dépenses. On machine quelques émeutes. Louis XVI résiste et hésite, finit par céder. Il renvoie Turgot, annule ses ordonnances, retrouve le robinet énorme des pensions.
Le collier de brillants de Boehmer et Bossange
Bon lettré, ami des philosophes quil a favorisés sans prudence quand il était directeur de la Librairie, Malesherbes sest vu appeler au ministère en même temps que Turgot, avec pour département Paris et la Maison du roi. En vain sélève-t-il contre les largesses excessives, demande-t-il labolition des lettres de cachet. Découragé, il sassocie à la retraite de Turgot.
Le comte de Saint-Germain, renommé pour avoir reconstitué larmée danoise, est un misanthrope et un brutal. Il veut tout modifier à la fois. Il améliore le recrutement de la troupe et lexistence matérielle du soldat. Il accroît lartillerie et le génie, crée un service de santé. Cependant il impose une discipline trop dure, remet en usage les punitions corporelles, odieuses au soldat français. Ayant supprimé la milice, il réduit au squelette la Maison du roi, rempart immédiat de la monarchie, et ainsi expose dangereusement le trône. Ce nen est pas moins grâce à lui que larmée de Louis XVI participe avec honneur à la guerre dAmérique où Vergennes a vu le moyen de rétablir le prestige français. Elle le rétablit en effet, mais creuse terriblement le déficit, en dépit de léconomie de Necker qui a remplace Turgot et sattaque comme lui aux abus de ladministration et de la cour.
La Comtesse de La Motte - gravure du temps
Vergennes, grand ministre par tant de côtés, pratique après 1786 une imprudente politique douanière. Pour se rapprocher du cabinet de Saint-James, il signe un traité de commerce qui abaisse à lexcès les droits protecteurs et laisse maints produits anglais entrer en franchise. Doù chômage dans beaucoup dindustries, misère chez les artisans, mécontentement général. Necker, au demeurant, ne peut se maintenir. Maurepas, près de mourir, le tracasse avec perfidie et Marie-Antoinette obtient son départ.
Le comte dArtois et la coterie Polignac font nommer leur ami lintendant Calonne qui, après de bons débuts, finit, pour forcer la confiance et trouver des prêteurs, par semer largent à pleines mains. « Pour paraître riche, dit-il, il faut éblouir par ses dépenses. » La cour applaudit un ministre si aimable. De ce train, en trois ans, il sendette de quatre cent quatre-vingt millions de livres.
Calonne - D'après un portrait de Mme Vigée-Lebrun
La chute nécessaire des illusions, les difficultés dargent, lhostilité du Parlement ont sapé déjà le prestige de la monarchie. Un scandale imprévu auquel la maladresse du roi prête un retentissement fâcheux, lAffaire du Collier, donne beau jeu aux libellistes pour compromettre la reine. Le cardinal-prince de Rohan, grand aumônier de France, était amoureux de Marie-Antoinette. Une intrigante, Mme de la Motte, conseillée par Cagliostro, lui fait croire quen achetant en secret pour la reine un collier de diamants de seize cent mille livres dont elle a envie, il sattirera ses grâces, entrera peut-être au ministère, sera Mazarin, Richelieu... On lui montre dans un bosquet de Versailles, la nuit, une fausse Marie-Antoinette qui lui tend sa main à baiser. Crédule, le cardinal se fait livrer la parure. Mme de la Motte, au lieu de la porter à la reine, la vend à Londres.
Quand les bijoutiers Boehmer et Bossange réclament leur dû, le prélat ne peut payer. Ils sadressent à Marie-Antoinette qui prévient le roi. Louis XVI, indigné, grossit le scandale en faisant arrêter le grand aumônier à Versailles le 15 août 1785 au moment où, en habit de chur, il va présider loffice de lAssomption. Plus encore, le roi commet lerreur incroyable de le déférer au Parlement. Celui-ci, enchanté de faire pièce à la cour et soutenu par la rue comme par les salons, condamne Mme de La Motte, mais acquitte Rohan (31 mai 1786).
Machine de guerre montée contre la monarchie et où poussent à la roue nobles, magistrats, organisations occultes et agents de létranger, lAffaire du Collier a cruellement blessé le régime. Pour la reine, dans lesprit du public, si simpliste et infirme, elle ne sen relèvera jamais.
En somme, ce règne de quinze ans na été quune suite davortements. Incohérence du gouvernement, réformes abandonnées sitôt quentreprises, éparpillement des forces de lEtat. Sur bien des points même se produit une réaction aveugle. Tandis que lopinion sirrite contre les privilèges, le gouvernement renforce leurs avantages. Depuis 1781 une ordonnance du maréchal de Ségur interdit laccès des grades militaires, même celui de sous-lieutenant, aux roturiers. Cest ôter tout espoir davancement aux meilleurs soldats, démoraliser la troupe, laliéner au roi.
Il en va pareillement dans lEglise, dans les cours judiciaires, ou pas un évêque, pas un magistrat nest nommé qui nappartienne à la noblesse. Tout ainsi saggrave et senvenime. Les gens réfléchis dès lors prévoient le pire. On sent quon va vers un abîme, mais on ne veut pas le voir ; la cour na jamais été plus brillante, Paris plus gai. Au moment de laffaire du Collier, Marie-Antoinette joue le Barbier de Séville sur son petit théâtre blanc et bleu de Trianon. Dans la barque fatiguée de la monarchie les rameurs se laissent entraîner par leau noire et lisse qui les emporte vers la cataracte dont le bruit lointain gronde à leurs oreilles. La tête perdue, ils détournent les yeux et, pour se donner du cur, chantent et rient. Ils vont chanter, ils vont rire jusqu'à la chute, jusqu'à la mort...
Cependant la détresse financière a presque entièrement paralysé le gouvernement. A bout dexpédients, Calonne doit revenir aux moyens de son prédécesseur :
- Mais cest du Necker que vous me donnez là ! dit Louis XVI, étonné.
- Sire, répond Calonne, nous navons pas mieux...
Et comme le Parlement soppose à tout nouvel emprunt, pour obtenir les ressources nécessaire, il propose au roi de convoquer une assemblée de notables.
Lit de justice à Versailles, le 6 août 1787 - gravure de Girardet et Duparc
Les notables se réunissent à Versailles en février 1787. Ducs et pairs, maréchaux, prélats, présidents de cours, maires des vingt-cinq plus grosses villes, délégués des provinces, ils ne représentent pas la vraie France. Et pourtant la fièvre des réformes est si générale que ces privilégiés empruntent son langage. Ils refusent dexaminer tout projet dimpôt tant quils ne connaîtront pas lorigine et létendue du déficit. Ils exigent des pièces comptables. Calonne les refuse. Il ne pourrait montrer que des faux. Attaqué par les gazetiers, perdu dans lopinion, enfin abandonné par la reine, il disparaît.
Brienne, proposé par Marie-Antoinette, ne peut que reprendre les projets de Calonne. Les notables les repoussent encore et réclament la convocation des Etats généraux. Brienne se retourne vers le Parlement. Celui-ci rejette les nouveaux impôts et lui aussi demande les Etats généraux. Lantique lutte du pouvoir royal et des magistrats recommence : lit de justice, arrestations, exil des conseillers, rappel, protestations.
Brienne, non sans courage, fait tête aux rebelles, à lagitation populaire. Il manque de numéraire, ne peut payer quen billets. Son ministère agonise. Avant de disparaître, cédant au vu public, il annonce la convocation des Etats généraux pour le 1er mai 1789. Necker est rappelé au Contrôle et obtient des avances chez les banquiers. Il se flatte que sa seule présence rendra au gouvernement son assiette, à lopinion son calme. Il ne tardera pas à apprendre, comme la cour, que déjà la Révolution a commencé.