Messaoud HAINE, Psychanalyste
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1789
Ce quest la France en 1789 - les idées nouvelles - le Duc dOrléans et son parti
Au printemps de 1789, dans la monarchie française, tout, usages, lois, principe de gouvernement, est-il gangrené comme on la prétendu et condamné à périr ? Non, cela nest pas la vérité. Tout dans le régime nest pas injuste, décrépit, détestable. Pas plus que tout ny est sage, équilibré, satisfaisant. Cest une grande machine encore saine où quelques rouages, parmi les plus importants, ont vieilli, sont usés. Elle grince, demande une main experte qui la répare, la transforme selon lévolution des moeurs.
Il suffirait dun roi ferme, à son défaut dun ministre habile. La France qui si souvent fit son miracle, ne saura pas le faire cette fois. Faute davoir produit à temps un homme, ou des hommes, une tradition excellente sécroulera, des ruisseaux de sang rougiront les rues, le pays entier semblera se dissoudre, jusquau jour où, par lénergie dun soldat, sétablira un ordre neuf sur les assises que la tempête naura pu arracher du sol.
Marie-Antoinette et ses enfants - par Mme Vigée-Lebrun - Musée de Versailles
Une nation est en péril dès quelle nest plus guidée par son élite. Or, depuis près dun siècle, la véritable élite de la France, ce ne sont plus la noblesse, le clergé, cest la bourgeoisie, et la bourgeoisie na point de part suffisante dans lEtat, ne joue pas le rôle actif auquel son intelligence, sa culture lui donnerait droit. La monarchie a commis lerreur essentielle, sous Louis XIV, de se cristalliser dans un état immuable tandis quautour delle le monde continuerait à vivre, cest-à-dire de changer. Claquemurée à Versailles, elle a domestiqué laristocratie et annexé la religion. Le roi a perdu ainsi ses intermédiaires naturels avec le peuple. Depuis, en présence de ce peuple, il se trouve seul, lointain, sans voix. Comme on attend tout de lui, on le rend responsable de tout.
Né pour la peine : l'homme de village - gravure populaire
Or le pays souffre de vices nombreux et dabord dun désordre qui tient à sa formation même, de pièce à morceau. Point de système organique. La France demeure un tapis bariolé où saillent les coutures. Provinces, villes, métiers ont leur statut propre, leurs immunités. « On change de lois, raillait Voltaire, en changeant de chevaux de poste. » La richesse est mal distribuée. La justice est compliquée et dure aux petits. Les emplois ne sont pas donnés au mérite, mais à la naissance ou à la brique. Partout larbitraire et linégalité.
Le peuple est-il malheureux ? Les paysans - et ce sont les quatre-cinquièmes des Français - vivent plus à laise quen tout autre lieu dEurope. Plus gaîment aussi. Là-dessus, nous avons le témoignage de dix voyageurs étrangers. Mais il paient trop dimpôts, trop mal perçus, ne possèdent pas en propre assez de terre et très souvent, par la pénuries des moyens de transports, comme par une mauvaise répartition des subsistances, souffrent de la disette. Les ouvriers, pour la plupart encadrés dans des corporations rigoureuses, ne sortent que par chance singulière de la pauvreté.
La Fonderie royale du Creusot à la fin du XVIII° siècle - gravure anonyme
Cependant le royaume est en plein essor économique. Lexportation grandit dannée en année. Le pays commence dutiliser ses ressources minières, sa capacité industrielle. La main-duvre abonde, dune qualité, dune conscience sans égale. Avec ses vingt-cinq millions dhabitants, son sol fertile, sa natalité drue, la France est le plus riche et le plus vigoureux Etat du continent.
Les réformes dont elle éprouve le besoin - et surtout une participation des citoyens au gouvernement - lopinion des classes instruites les réclame depuis cinquante ans, à la suite des économistes, des écrivains, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Raynal, les Encyclopédistes, beaucoup dautres encore, qui ont montré les tares et les dangers dun pouvoir sans contrôle. A leurs voix sest produit un profond mouvement des âmes. La France nest plus contente seulement dobéir ; ayant appris, elle réfléchit et raisonne. Le menu peuple même , qui ne connaît pas les novateurs, respire latmosphère quils ont créée et, sans penser aux conséquences, aspire à un changement.
"A bas les impiots" - gravure populaire
Le principe monarchique nest en rien ni par personne mis en cause. La royauté demeure révérée de tous, en elle sincarnent lorgueil et la confiance du pays. Derrière elle se tend une magnifique tapisserie de gloire. Si la dynastie na pas fait à elle seule la France, elle a été, pendant huit cents ans, aidée par ses légistes et ses soldats, le principal ouvrier de son rassemblement. Elle reste laxe, le pivot du pays. On ne lui demande que dévoluer avec « le progrès des lumières », de quitter le plan extra-humain où lon la placé Louis XIV pour revenir aux réalités et présider au remaniement de lEtat.
Le despotisme de Louis XIV avait fait éclater dès sa mort un mouvement de réaction aristocratique doù nont pas tardé à sortir un grand nombre dorganisations occultes, cénacles, cercles de lecture, « sociétés de pensées ». Sous la Régence, la haute noblesse française, appuyée sur ses relations cosmopolites, sest campée dans les salons, en face de la royauté. Le « monde », où paraissent les étrangers de distinction, où séchangent les nouvelles, où se font les réputations décrivains, commence dattaquer le régime du bon plaisir.
Rassemblement sur le Pont-Neuf - D'après Veny & Girardet
Des théoriciens comme Boulainvilliers accusent la monarchie davoir usurpé ses pouvoirs et davoir faussé la destinée du pays. La francmaçonnerie, née en Angleterre, se répand en France, sous le patronage de grands seigneurs comme le comte de Clermont, le duc dAntin. Elle y acclimate peu à peu les idées libérales doutre-Manche. Déiste dans son principe, elle trouve de nombreux adeptes dans le clergé. La bourgeoisie y entre à flots, heureuse dy coudoyer des La Rochefoucauld, des Noailles, des Montmorency, des Ségur... Les rangs sociaux y étant confondus, un mince avocat y traite en « frère » un duc et pair. Il en naît un penchant de plus, vif, contagieux, vers légalité. Lengouement est irrésistible. Plus de six cents loges fonctionnent en France, dont soixante-cinq à Paris. Soixante-neuf se sont constituées dans les régiments.
Assemblée de Francs-Maçons pour la réception des maîtres - gravure du temps - B.N Section maçonnique
Très répandue dans la Nouvelle-Angleterre, la maçonnerie y est depuis longtemps le siège de la résistance des colons contre la métropole. Franklin, Washington, Warren en sont les chefs. Déguisés en Indiens, ce sont les maçons de Boston qui jettent à la mer les caisses de thé que les Anglais voulaient frapper de leur taxes. La guerre de lIndépendance sort de ce coup de main pittoresque. La maçonnerie lui fournit ses cadres politiques et militaires. Chaque corps insurgé a sa loge. Quand le roi de France et Vergennes décident de se porter au secours de la rébellion américaine, à lheure de son plus grand péril, sils cherchent dabord une revanche aux désastres de la guerre de Sept ans, cest aussi pour une part quils cèdent à lopinion, remuée par lambassade de Benjamin Franklin.
Gagliostro présidant une réunion de Francs-Maçons - gravure satirique anglaise de Gillray
Cette rébellion, grâce à nous heureuse, de sujets contre leur souverain retentit dans tout le royaume. On y reconnaît une victoire de la liberté sur la tyrannie, de la pensée moderne contre lobscurantisme. Pour la franc-maçonnerie, cest un triomphe. Elle voit grandir sans cesse le nombre de ses adhérents. Sans doute cette congrégation immense ne vise-t-elle pas à détruire la monarchie. Elle veut la pénétrer par lintérieur, sans briser son apparence, en faire une royauté constitutionnelle, avec ou sans Louis XVI, et la dissocier de sa base antique, la religion. Dailleurs elle est largement dépassée par des mouvements mystiques qui aspirent à une subversion totale.
Le Duc d'Orléans - par Reynolds - Musée de Chantilly
Lilluminisme, créé par le Bavarois Weishaupt, a étendu son réseau sur lAllemagne. Sous le couvert de rites étranges, il a pour objet précis la destruction du catholicisme, de la monarchie, de la propriété, de la nationalité, et le retour de lhomme à létat de nature. Il entretient des affiliés dans toutes les cours, des adeptes dans tous les pays. En France, Cagliostro a été son principal agent. Le martinisme, fondé par un Français, Saint-Martin, dit le « philosophe inconnu », prêche lattraction des âmes et le gouvernement des hommes par lamour. Le « ternaire sacré » : Liberté, égalité, fraternité, doit dominer le monde. Entre tant dautres, ces deux groupements, par leur travail souterrain, ébranlent profondément lordre social.
Tablier maçonnique du XVIII° siècle - B.N. Section maçonnique
Au reste, on nen saurait douter, comme à lépoque de la Réforme, un courant général didées, une aspiration commune vers un grand changement, pour tout dire un esprit de révolution, travaillent lEurope entière. En 1785, de graves troubles bouleversent la Hollande; le stathouder Guillaume V est renversé. La même année, puis de nouveau en 1787, les Belges se soulèvent contre le « despotisme éclairé » de Joseph II qui, de surcroît, doit réprimer une insurrection en Hongrie. Mais ce sont là des mouvements réduits, sans résonance forte. Bien que le peuple y soit mieux traité et plus civilisé quailleurs, cest en France que la vraie révolution doit se produire, parce quelle ne rencontre nulle part un terrain aussi bien préparé, un gouvernement aussi médiocre, des effusions dâme aussi vives, daussi puissantes complicités.
Plantation d'un arbre de la liberté - aquarelle de Sergent-Marceau - Collection particulière
Le duc dOrléans, depuis 1772 (époque où il était encore duc de Chartres), exerce la fonction de grand-maître de la franc-maçonnerie. Il y a trouvé, en attendant mieux, une manière de trône secret, entouré de caudataires et de clients.
Ce prince, le plus riche du royaume, a eu, jeune, de la beauté, de la grâce, quune vie de crapule a flétries. A quarante ans il nest plus quun grand gaillard haut en couleur, aux traits épais, qui mène un train audacieux entre ses favoris et ses maîtresses, tantôt en France, tantôt en Angleterre, où il est devenu lintime du prince de Galles dont les vices épousent les siens.
Prise de la Bastille - Dessin de Charles Thévenin - Collection particulière
Prodigue avec des traits davarice, lâche sous des airs fanfarons, très vaniteux, il a eu son instant déclat au combat dOuessant, pendant la guerre américaine. Marie-Antoinette, à qui il a déplu, la sottement dénigré, tourné en dérision ; il lui a juré une haine de sang. Dans son Palais-Royal où déambulent, mêlés aux badauds, nombre dhommes prêts à tous risques, il a installé le poste de commandement de la bataille préparé contre le régime. En liaison ouverte avec le cabinet de Saint-James, il se pose en partisan dune royauté constitutionnelle et subventionne les organisations hostiles à la monarchie, les clubs qui commencent à se former.
« Le temps est arrivé, dit lavocat Nicolas Bergasse, où la France a besoin dune révolution. Mais opérer ouvertement cest vouloir échouer ; il faut pour réussir senvelopper de mystère. » Chez Bergasse, dans la maison du financier allemand Kornmann, se réunit lune de ces sociétés boute-feu. Un autre groupe, assemblé par les frères Lameth, dispose dune bande démeutiers et de coupes-jarrets, le Sabbat, qui chaque jour vient aux ordres pour les besognes à accomplir. Le duc dOrléans est derrière la plupart de ces équipes de guerre civile.
Carreau de faïence décoré des attributs des trois ordres - Collection particulière
Il est aussi derrière les gazetiers qui, à lenvie, lancent leurs brûlots contre le navire royal. Ils sont innombrables. Il nest pas de jour où quelques puante calomnie, quelque ordure divertissante, quelque saillie pestilentielle, peu à peu se rejoignant, namassent autour de la monarchie isolée sur son tertre de Versailles un cloaque de boue et de poison.
Isolée, la monarchie létait déjà, et de son propre choix, mais à présent on singénie à lisoler davantage. A part les amis privés et quelques anciens serviteurs, desprit elle est abandonnée par la plupart des grands nobles qui, à limitation dailleurs du comte de Provence et du comte dArtois, tout en empochant leurs pensions, conspirent avec lorage quils sentent approcher. Soutiens naturels du trône, après lavoir miné par leurs exigences, ils trahissent sa cause et se font - certains par générosité de cur, goût des idées nouvelles, dautres par désir de popularité, par envie, le reste par entraînement ou par peur - les huissiers et les porte-queue de la Révolution qui vient.