Vincent Van Gogh
De la découverte de Seurat à lexpression des sentiments par la couleur
Intérieur d'un restaurant - Paris, été 1887 - (0,45 m x 0,54 m)
OTTERLO, RIJKSMUSEUM KRÖLLER-MÜLLER
Vincent Van Gogh (1853-1890)
Van Gogh rencontre en 1887 Seurat et le Pointillisme. "Je trouve cela une véritable découverte, écrit-il à son frère, mais c'est déjà à prévoir que cette technique, pas plus qu'une autre ne deviendra un dogme universel."
Cest en février 1886 que Van Gogh décide subitement de quitter Anvers pour Paris. Son frère Théo laccueille chaleureusement et linstalle 54, rue Lepic. Vincent se fait inscrire dabord à latelier Cormon : à cette époque on na guère le choix. Toutefois, il y rencontre Toulouse-Lautrec qui éprouvera pour lui la plus vive admiration ; nira-t-il pas, en effet, jusqu'à provoquer Henry de Groux en duel au cours dun dîner où celui-ci a mal parlé de Van Gogh ? Des visites au Louvre, puis la connaissance de lImpressionnisme vont influer sur sa technique, sur son esthétique également. En outre, il se lie damitié avec Pissarro, Degas, Gauguin, Signac et avec Seurat dont il aime les grandes compositions. On le voit dans la boutique du père Tanguy, et aussi au Cabaret du Tambourin. En 1887, il travaille à Asnières avec Emile Bernard qui deviendra lun de ses confidents.
Cest surtout la technique pointilliste qui lenthousiasme. Il transforme sa palette : les tons bruns de la période hollandaise séclaircissent graduellement. Son prodigieux métier a tôt fait dassimiler les secrets du " point ". Et pendant les deux années de son séjour à Paris, il nexécute pas moins de deux cents toiles qui comptent parmi les plus significatives et dont il emprunte souvent les motifs à des vues de Montmartre et de la banlieue parisienne. Ce sera lépoque de Paris. Au début de 1888 seulement, et sur les conseils de Lautrec, il se rendra à Arles dans ce Midi de la France où il assure " quil part installer latelier de lavenir ".
Si, selon Cézanne, Monet " nest quun il, mais quel il ! ", le Hollandais Van Gogh, lui, nest quune âme, mais quelle âme ! Celle dun homme candide en quête dun absolu quil ne lui restera quà chercher dans une mort volontaire. Mais nous verrons quavant den arriver à cette extrémité, il se débattra pour tenter de réaliser un rêve surhumain. Cest au cours de cette bataille quil va assigner à la peinture un but qui nest pas entièrement nouveau, mais quil aura marqué de génie tourmenté, et, bien entendu, jamais satisfait.
Avec lui , la peinture va abandonner le lyrisme de la technique pur pour lexpression de ce quon appellera le caractère, et Van Gogh se penchera sur les humbles pour évoquer leurs misères physiques et morales.
LImpressionnisme transcrit des sensations rétiniennes, mais lart de Van Gogh est manifestation de sentiments. Van Gogh aimait Rembrandt, Delacroix, Millet et Daumier. Il est tout nerfs, susceptibilité et exaltation. Les moindres événements prennent chez lui des proportions excessives, hors mesure humaine. Il a voulu évangéliser les mineurs - sans succès. Il demandera à la peinture de le catéchiser lui-même : il ny réussira pas davantage. La peinture sera pour lui une sorte de traitement médical du mal profond qui le mine ; elle pourra le soulager un temps, mais ne lui épargnera pas une crise dangoisse désespérée.
Van Gogh est en effet un faible, chargé de tares physiologiques, un érotomane forcené, un alcoolique. Cet état détermine chez lui dabord une douloureuse incertitude sur la valeur de ses facultés et de ses intentions, Sera-t-il pasteur, peintre, autre chose, rien du tout ? Il nen saura jamais rien, perpétuellement ballotté au gré dun tempérament velléitaire et vers des buts quil ignore. Des sorte quil passera sa vie à chercher. La conscience de son infériorité lattire vers les déformations physiques et morales dune société dont il se croit solidaire. Sa faiblesse, comme son manque de confiance, ne lui permettent pas de trouver en lui-même la force et des raisons pour résister à ce " complexe dinfériorité ". Alors, il demande secours à lobservation, à lobservation passionnée de tout ce qui lentoure. Il étudie. Lui non plus ne peindra pas " comme loiseau chante ". Il fréquentera latelier de son compatriote Mauve, il y interrogera les maîtres pour apprendre à peindre, comme il suivait des cours de théologie, moins pour rechercher les raisons dune foi quil ne possède pas, que pour en connaître les dogmes. Il découvrira beaucoup de choses sauf quil a du génie, hanté quil est par lidée de son insuffisance. Dans la recherche salvatrice de la perfection, son système de réformation est toujours fruste et brutal. Ses premiers dessins sont heurtés, hachés, très appuyés, sa couleur, faite dempâtements sombres, lourds et doppositions violentes.
La Fête du 14 juillet à Paris - 1886/1887 (0,44 m x 0,39 m)
WINTERTHOUR, COLLECTION HAHNLOSER
C'est surtout Vincent Van Gogh qui est à l'origine de cet affranchissement de la couleur que les fauves porteront à son paroxisme en la soumettant à des nécessités constructives qui la condenseront. La fête du 14 juillet à Paris, oeuvre d'une facture assez rare, demeurée à l'état d'ébauche, caractérise l'état de transe qui est à la source de toutes ses oeuvres. Dans celle-ci, on le saisit sur le vif. Mais le brio du tableau coloré ne sera pas, on le conçoit, sans légitimer et seconder les audaces des fauves.
Van Gogh na pas encore quitté sa Hollande natale. Mais, à la mort de son père, il se décide à voyager sans itinéraire prévu ; il échoue à Anvers. Il y trouve une atmosphère nouvelle qui le fera revenir sur certaines de ses intentions et douter de lopportunité de ses soucis réformateurs. Dabord, il admire Rubens, qui le surprend prodigieusement. Puis il gagne Paris où il fait connaissance avec lImpressionnisme, le Japonisme, le Pointillisme. Et soudain sa palette séclaircit. Il découvre léclat des tons purs des nus, des fleurs, des tournesols et des " japonaiseries ", La Fête du 14 juillet à Paris. Il écrit à son frère quil peint " à limpressionniste ". Il va doter la couleur dun sens nouveau, en la considérant comme un élément régulateur de sa vie affective, quelle soit calme ou tourmentée. La couleur sera non seulement un remède à son mal, mais un alcool dans lequel il croira trouver un dérivatif. On connaît certaines vertus physiques de la couleur : le bleu repose, le rouge exalte, etc. Van Gogh va développer ce mode dinterprétation. Des figures, des paysages, des intérieurs, souvent identiques, seront modifiés suivant les dispositions physiques ou morales du peintre. Le jaune, pour citer un exemple, nest pas pour lui le résultat de quelque équation mathématique - chère au Pointillisme - mais la représentation de lamitié ou de lamour. " Que cest beau, le jaune ! " sécriera-t-il. Et lui qui, toute sa vie, sera méprisé des femmes, considère le jaune comme lemblème de lamour et en fait, bien entendu, sa couleur préférée. Il dira encore : " Jai cherché à exprimer avec le rouge et le vert les terribles passions humaines. " Sil peint un intérieur de café, il affirmera : " Jai cherché à exprimer que le café est un endroit où lon peut se ruiner, devenir fou ou commettre des crimes. " Et il cherchera avec acharnement des intensités de tons correspondant aux sentiments particuliers quil a éprouvés.
Le café, la nuit - Arles 1888 (0,79 m x 0,63 m)
OTTERLO, RIJKSMUSEUM KRÖLLER-MÜLLER
La démesure apocalyptique des astres hante le visionnaire que sera avant tout Vincent Van Gogh. Il peidra soleil et étoiles, comme font les enfants et les fous sous des dimensions irréalistes, mais toujours en fonction de tachages qui contribuent à l'harmonie colorée de la toile.
Avec Vincent, la technique picturale va prendre une signification nouvelle. Le culte des moyens sera pratiqué avec un lyrisme dinvention quil assimilera à une sorte de " poétique ". Van Gogh en effet, Gauguin également, font intervenir à propos de la couleur la notion de " pensée " ; elle devient lobjet dun symbolisme particulier. Un nouveau langage de la couleur est né, si lon peut dire, comme il existe un langage des fleurs. La couleur est en passe dacquérir une autonomie totale, cest pour elle une espèce de revanche sur le dessin.