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Le parasitisme

L'infirme

(Henri Wallon)

Bien des infirmités physiques et psychiques ont été décrites par les médecins. Mais le point de vue de l'infirme lui-même n'a été qu'occasionnellement envisagé. Les observations, les enquêtes faisant à peu près complètement défaut, ce sont les cadres généraux du problème qu'il faut indiquer ici.

Est infirme celui qu'une déficience grave et durable met dans la nécessité de compter avec l'assistance d'autrui. A cette situation il peut réagir de façon variable ou ne pas s'en rendre compte, ou l'adopter et l'exploiter, ou tenter de s'y soustraire en développant des activités de compensation. Selon qu'elle est de naissance ou acquise; qu'elle fixe l'infirme à son milieu d'origine (dont les dispositions peuvent être très diverses), ou qu'elle le réunit à d'autres dans des centres d'incurables; selon qu'elle est mentale ou instrumentale, l'infirmité peut exercer des influences et avoir des effets très divers.

Mentale, elle touche aux parties les plus centrales de la vie psychique. Dans l'idiotie, elle ne laisse subsister que des impressions végétatives, des impulsions affectives, des activités purement sensori-motrices et supprime toute possibilité d'adaptation aux circonstances, de conduite utile. Elle abolit aussi la conscience que le sujet pourrait avoir d'elle. A un degré beaucoup moindre de déficience intellectuelle, chez les débiles mentaux, elle l'abolit encore en oblitérant le sens critique. L'effet peut être soit une fatuité sans contrepoids, si certaines facilités d'imitation et d'assimilation donnent au sujet l'impression du succès, soit une humeur ombrageuse et hargneuse s'il souffre d'échecs, n'étant pas capable de les attribuer à sa propre insuffisance.

Les fonctions atteintes peuvent être aussi des instruments de la vie psychique, plutôt que ses ressorts essentiels. Les altérations qu'elle en subit nécessairement dans sa structure profonde ne sont alors que secondaires. Deux systèmes sont susceptibles d'être touchés: le système d'exécution ou moteur, le système d'information ou sensoriel.

L'impotence motrice

Une atteinte grave de la motilité est liée en général à des lésions du système nerveux central, qui peuvent être ou non congénitales. Assurément il existe aussi des amputations amniotiques qui peuvent avoir privé le fœtus d'un ou deux de ses membres; mais des suppressions aussi étendues sont relativement rares. Il y a plus souvent atrophie segmentaire ou totale d'un ou de plusieurs membres par suite de paralysie infantile, c'est-à-dire à la suite d'une infection qui détruit, parfois dès le premier âge, les cellules motrices de la moelle épinière.

De conséquences plus redoutables, parce qu'altérant la motilité au centre de ses automatismes et de leur support, le tonus, ou au confluent des faisceaux qui règlent son emploi, la maladie de Little, habituellement attribuée à un accouchement difficile, entraîne un désordre généralisé, qui se traduit, en proportion variable, par l'impuissance à aiguiller et à localiser l'effort musculaire, à réduire les contractions intempestives qui surgissent soit spontanément soit à l'occasion d'un geste intentionnel, à distribuer le tonus suivant les nécessités de l'équilibre ou selon les résistances que les choses opposent à nos mouvements. Ces troubles retentissent aussi sur l'appareil de la parole et peuvent la rendre inintelligible ou impossible, de telle sorte que le sujet est comme muré en lui-même par son impuissance tant à s'exprimer qu'à réagir vis-à-vis du monde extérieur.

On s'accorde à reconnaître à un infirme de ce genre une intelligence normale, et, en effet, l'écorce cérébrale, siège des fonctions cognitives, est habituellement intacte. Mais en raison de la difficulté à obtenir soit oralement soit par des actes appropriés une réponse un peu précise, aucune étude approfondie n'a encore été faite sur le développement réel que peut atteindre un esprit ainsi démuni de toute efficience pratique, de tout moyen de contrôle sur les choses, de toute initiative directe. Sa volonté ne peut consister qu'en vœux auxquels il lui est souvent difficile de faire franchir les limites du for intérieur. Les manifestations de son affectivité sont d'aspect infantile. Soit par défaut d'exercice, soit par suite de troubles profonds de l'accommodation tonique, l'attention est languissante et labile.

Une impotence motrice aussi généralisée a nécessairement pour conséquence des déficiences sensorielles; et la maladie de Little où, contrairement à certaines diplégies infantiles, l'écorce n'est pas atteinte, pourrait donner l'occasion de reconnaître exactement quelles limitations ou indéterminations de la perception en résultent. En effet, pour toutes les sensations qui naissent, au contact des choses, dans la peau et les articulations, le mouvement est un agent indispensable. Ce sont ses explorations qui renseignent sur les qualités superficielles, la forme, l'étendue, le relief, la résistance, le poids. La vue ne peut sans doute pas suppléer à toutes ces données. Certaines imprécisions doivent flotter sur l'univers de l'infirme moteur, notamment en ce qui concerne les rapports de gravité entre les choses.

Les grandes infirmités sensorielles

Les effets des infirmités de la vue et de l'ouïe sont en un certain sens inverses. Le manque d'informations visuelles augmente la sociabilité de l'aveugle par le besoin qu'il a d'informations orales et d'assistance. Elle se traduit souvent par un certain goût de se conformer à des coutumes ou de participer à des occupations qui semblent peu faites pour lui. Son humeur est habituellement affable et gaie. Le sourd, au contraire, ne peut se mêler aux échanges d'idées, d'avis, de plaisanteries des groupes qui l'entourent. Il y assiste morose et sans indulgence. Il n'a pour l'occuper que ses observations et ses réflexions qu'il garde pour lui, car il a eu trop souvent le sentiment que ses interventions n'étaient pas opportunes et qu'elles embarrassaient, l'interlocuteur ne sachant comment y répondre. Aussi est-il souvent de caractère pointilleux et sombre, à moins qu'il n'ait atteint, ce qui est fréquent aussi, à une grande richesse de vie intérieure.

Quand la cécité et la surdité sont de naissance, leurs conséquences psychiques sont incomparablement plus importantes. C'est tout l'édifice mental qui en est modifié. La question est une de celles qui ont le plus occupé les anciens psychologues, dont les études s'orientaient surtout vers les théories de la perception ou de la connaissance et s'inspiraient du sensualisme. Mais dominés par leurs thèses d'école ils ont quelquefois plus déduit qu'observé.

L'aveugle

Le problème a été posé dans ses termes expérimentaux dès le XVIIIe siècle avec Diderot et sa Lettre sur les aveugles, avec les commentaires suscités par l'observation de Cheselden, qui avait opéré un aveugle-né de la cataracte. Quelle est la représentation spatiale des choses qui répond à des sensations purement tactiles? Des sensations visuelles survenant brusquement, y a-t-il accord spontané entre l'espace tactile déjà constitué et l'espace visuel soudain révélé? Autrement dit, l'identité qui nous semble exister entre les deux n'est-elle pas seulement l'effet d'une pratique longue et constante et de l'habitude que nous avons prise de passer à tout instant de l'un à l'autre?

Sensations tactiles et sensations visuelles

Assurément entre les repères visuels et les repères tactiles la coïncidence suppose un apprentissage. Et celui qui acquiert brusquement la vue doit apprendre à coordonner ses impressions nouvelles avec le système de ses impressions antérieures. Mais l'erreur a été longtemps de croire que ce système ne pouvait qu'exprimer les qualités intrinsèques des sensations d'où il sortait. D'où une hétérogénéité nécessaire entre systèmes issus de sensibilités différentes.

C'est ainsi que, pour Heller encore, l'espace tactile ne peut avoir qu'un caractère successif, comme celui que présentent les impressions fournies par l'exploration tactile des choses. Seule la vue peut donner de ce qui est étendu une image simultanée et synthétique. Ou du moins la seule représentation synthétique de l'espace que puisse avoir un aveugle est celle des objets assez petits pour être tenus dans sa main fermée ou entre ses deux mains rapprochées. L'espace qu'il peut comprendre entre ses deux bras immobiles a quelque chose de tout à fait imprécis. Celui où il distribue l'ensemble de ses impressions serait comme une mélodie dont ses mouvements enchaîneraient les images successives. Entre des mélodies habituelles et connues il pourrait y avoir des rencontres, des superpositions, des consécutions plus ou moins familières. mais jamais projection de leurs éléments dans un champ dont les parties ne cesseraient de coexister sous forme d'étendue.

Une sorte d'idéalisme sensualiste résulte ainsi du fait que les sensations sont considérées en elles-mêmes et pour elles-mêmes comme des termes que le sujet ne saurait dépasser et où sa connaissance serait enclose. Comment, dès lors, justifier la concordance des différents domaines sensoriels entre eux et avec la réalité, sinon par des considérations métaphysiques?

Caractère synthétique de la représentation

Mais il n'y a pas de sensation, ni même de perception, qui se suffise à elle-même et qui puisse être insérée telle quelle dans un ensemble. Une perception n'est jamais qu'un moment, à tout instant dépassé par le besoin de mieux identifier la réalité qu'elle exprime. Une sensation n'est pas un élément dernier et fixe. Elle est simultanément un point d'arrivée et un point de départ. Elle ne vaut que par les actions qu'elle sanctionne et qu'elle suscite. Quelles que soient ses qualités intrinsèques, elle n'a de signification que par les contrôles qu'elle permet et subit. Ainsi, deux sensations qui n'ont aucun rapport qualitatif peuvent-elles coïncider au point de fusionner dans l'intuition d'une seule et même réalité. "L'esprit presse de questions les doigts", a dit excellemment H. Villey.

La réalité est au delà des sensations et c'est à notre activité tout entière de l'appréhender. Ramenée à cette relativité, la sensation ne peut être source d'erreur.

En fait, l'aveugle est capable d'avoir des choses et des lieux où il se trouve une représentation concrète et synthétique. L'angle de bois que sa main touche peut lui donner l'image immédiate et totale de son bureau, des meubles qui l'entourent et de la pièce tout entière. Image implicite ou détaillable à volonté, comme pour le voyant. Villey montre même que ce genre d'image répond chez l'aveugle à une sorte de besoin et de curiosité, que met en éveil le sentiment d'endroits inconnus à explorer. C'est à des ensembles géométriques qu'il tend de prime abord à les identifier, loin de s'en faire une représentation purement temporelle et dynamique. Avec les investigations ultérieures, l'image perd son schématisme, s'étend, s'ordonne en de plus vastes ensembles et devient plus particulière, plus individuelle.

Par une contradiction, d'ailleurs assez explicable, la différence irréductible qui était supposée entre les données tactiles et visuelles n'a pas empêché que d'abord on les ait pratiquement assimilées. Ainsi les premières écritures en relief reproduisaient pour le doigt la forme visuelle des lettres et c'est l'invention d'un aveugle qui a fait reconnaître, avec l'écriture Braille, qu'il y a une sensibilité proprement tactile des rapports dans l'espace. L'hétérogénéité existe donc bien à l'origine. Mais quels que soient les moyens employés, la structure des choses impose toujours à l'action les mêmes conditions et à l'esprit les mêmes notions.

Les moyens qu'utilise l'aveugle pour suppléer aux sensations visuelles ne supposent d'ailleurs pas une sensibilité qui serait étrangère au voyant, ne fût-ce que par sa plus grande finesse. Des mesures de sensibilité tactile ont montré qu'elle est égale dans les deux cas, sous sa forme élémentaire. Mais l'aveugle sait en tirer davantage. Par exemple, le contact de ses pieds avec le sol lui devient une source de renseignements que le voyant néglige et ignore à peu près totalement. La perception des obstacles à distance n'a elle-même rien de mystérieux.

Non seulement elle n'implique pas l'éveil ou la résurgence d'une sensibilité spéciale, mais les sensibilités d'où elle résulte peuvent être différentes suivant les sujets. Les recherches de Lamarque montrent, en effet, qu'elle est liée tantôt à une modification des sons par l'objet proche et tantôt au déplacement des ondes aériennes, dont la pression sur les tempes ou sur le front se modifie avec le voisinage, l'étendue, la consistance de l'obstacle. La perception n'est donc pas le résultat de nécessités intrinsèques et mécaniques elle est l'utilisation de toutes les impressions par le moyen desquelles le comportement peut s'ajuster à la réalité du monde extérieur.

Le sourd-muet

La surdité a des conséquences analogues bien que différemment orientées. Sa complication la plus redoutable est la mutité, l'ouïe s'étant chez l'homme étroitement combinée à la parole. Le langage spontané pour le sourd-muet ne peut être que celui des gestes; sa syntaxe est nécessairement très simple et différente de celle qui a pu se constituer à travers les langues parlées; il reste très proche du simple simulacre et ne peut servir de support à des rapports ou à des concepts tant soit peu abstraits.

Ce que le sourd-muet peut apprendre du langage parlé garde de ses origines quelque chose de détourné et d'artificiel. Le problème serait de savoir à partir de quel moment il s'incorpore suffisamment à l'esprit du sujet pour lui permettre de réaliser jusqu'à celles de ses significations qui sont le plus dépouillées de substance concrète et réaliste. C'est une mesure qui varie évidemment dans des proportions considérables suivant les individus, suivant leur degré de culture littéraire et la richesse des échanges qu'ils ont l'occasion d'entretenir avec la société de ceux qui parlent.

La fonction du langage

Mais, ces réserves faites, il est frappant qu'à défaut de langage oral les sourds-muets cherchent à s'exprimer au moyen de gestes. Comme le monde extérieur pour les aveugles, le langage s'impose à leur activité. Il en est un des pôles, le pôle qui, face aux choses, répond à la structure psycho-physiologique de l'homme, à cette réalité qu'est l'espèce humaine. Le langage n'est pas une sorte de combinaison extemporanée, comme paraît le supposer Yerkes, lorsqu'il estime que le Singe parlerait s'il pouvait associer à son intelligence le gosier du Perroquet. Dans l'espèce humaine, où il semble qu'il existe exclusivement, du moins sous la forme d'un système qui ne soit pas étroitement lié à quelques situations particulières, le langage a une sorte de réalité essentielle. Réalité sur laquelle se onde celle de nos sociétés humaines.

Dénué de tout moyen d'expression, il subsiste pourtant à l'état virtuel. L'exemple de Laura Bridgman, d'Hélène Keller, ces aveugles sourdes-muettes, en témoigne. Retranchées du monde et de la société par leur double infirmité, quel moyen avaient-elles, non seulement de s'exprimer, mais d'imaginer. en même temps que chaque chose, un signe propre à l'exprimer? Et pourtant il a suffi d'associer quelque temps à l'impression tactile de certains objets certains attouchements conventionnels, pour que se révélât soudain la fonction du langage. Non pas association purement circonstancielle de deux impressions, mais possibilité illimitée d'associer et de substituer à chaque objet de perception ou de connaissance un signe qui lui réponde. A peine eut-elle saisi la nature de ce rapport qu'Hélène Keller eut un véritable transport d'enthousiasme. L'enthousiasme de la fonction découverte et recouvrée. Des jours durant elle ne se lassait pas de se faire indiquer pour chaque objet à sa portée un signe qui lui correspondît, comme fait le petit enfant vers sa deuxième année, lorsqu'il demande à propos de tout ce qu'il aperçoit quel en est le nom.

Entre les systèmes de rapports, d'ailleurs étroitement intriqués et complémentaires, qui unissent l'homme au milieu physique et au milieu social, les infirmités suscitent des activités compensatrices propres à rétablir le système endommagé. La réussite n'est complète que si l'infirme supprime sa dépendance forcée vis-à-vis de l'entourage. Faute de quoi il tombe plus ou moins à l'état de parasite et son psychisme subit des modifications qui seraient à étudier dans le détail.

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