![]()
Le parasitisme
Le nourrisson
(Henri Wallon)
Le sommeil continu du ftus est interrompu par la naissance qui le subordonne au rythme de centres régulateurs spéciaux. Il reste durant les premiers mois l'une des fonctions les plus importantes et tend à se raréfier au cours de l'existence. Il représente essentiellement la phase anabolique de l'activité biologique, c'est-à-dire la phase de restauration et d'accumulation énergétiques. Ses conditions neurovégétatives se caractérisent surtout par la prépondérance, dans la vie organique, du système vagotonique; d'où, pendant sa durée, des modifications respiratoires, circulatoires, sécrétoires, qui ne sont d'ailleurs pas uniformes, mais qui suivent un certain cycle.
Le sommeil et les rêves
Le sommeil a une action plus ou moins profondément inhibitrice sur la vie de relation. De l'activité motrice, il ne subsiste en général que des réflexes élémentaires d'origine proprioceptive, intéroceptive, ou même sensorielle et psychique. L'activité des sens est abolie ou très émoussée; elle témoigne pourtant, dans certains cas, d'une vigilance très sélective, en sorte que le sommeil peut s'interrompre dès que se produit une excitation, même très légère, mais de nature bien déterminée.
Il est impossible de croire que l'activité mentale soit supprimée. Souvent nos opérations intellectuelles font un grand pas pendant que nous dormons. Mais surtout les rêves sont le fait du sommeil. Ils ont donné lieu à bien des théories. Ils répondent à une certaine forme de conscience - conscience dont le souvenir s'abolit souvent dès le réveil et qui est étrangère à l'ambiance du moment.
S'il arrive qu'elle s'ouvre à une excitation du dehors, elle se transpose en images dont les résonances sensorielles sont parfois très différentes du sens réellement excité. Les réminiscences de l'état de veille sont fréquentes. Mais un rôle plus fondamental semble revenir aux sensations d'origine organique, qui sont normalement éclipsées, quand nous sommes éveillés, par la sensibilité de relation. Sans doute, c'est encore par des images en quelque sorte allégoriques qu'elles s expriment le plus souvent, mais c'est d'elles que le rêve reçoit sa tonalité affective et son impulsion.
Néanmoins, elles ne seraient elles-mêmes, selon Freud, que du matériel utilisé par l'espèce d'activité psychique que le rêve aurait pour fonction d'exprimer. Repoussant formellement les explications mécanistes suivant lesquelles le rêve ne consisterait qu'en circuits aberrants et tronqués entre une sensibilité et une pensée momentanément coupées de leurs relations avec le monde extérieur, il y voit la manifestation et la satisfaction déguisée de désirs qu'à l'état de veille la censure de la conscience réduirait et maintiendrait dans l'inconscient. Ce refoulement, qui porte sur les exigences de la libido, identifiée à l'instinct sexuel, aurait débuté dès l'enfance. Par la suite, la libido tendrait encore à se manifester sous des aspects qui rappellent ses fixations infantiles et dont les plus anciennes remonteraient à la période ftale. La nostalgie du bien-être éprouvé antérieurement à la naissance pourrait se poursuivre jusque dans l'âge adulte.
Adaptation à la vie extra-utérine
Si ce n'est là qu'un mythe, il traduit du moins le contraste violent qu'a marqué le passage de la vie intra-utérine à la vie aérienne. A la température égale du sein maternel succède la nécessité de réagir contre le refroidissement périphérique dont l'intensité est d'autant plus grande que le nourrisson est plus petit, rapport analogue à celui de sa surface et de son volume.
L'hématose et la nutrition, sources de sa chaleur vitale, de sa croissance, et plus tard de son activité, cessent de s'opérer, à travers le placenta, par les organes de la mère; elles exigent qu'il entre en rapport avec le monde extérieur par deux surfaces, celle de l'appareil pulmonaire et celle du tube digestif. Amputé de la circulation placentaire, il doit respirer et s'alimenter.
Fonctions végétatives
La respiration
Le premier réflexe respiratoire doit se produire dés la sortie de l'enfant, sous l'impression du refroidissement. S'il tarde, c'est l'état de mort apparente. Normalement il est violent et spasmodique; c'est le premier cri du nouveau-né, auquel Lucrèce CE et Freud prêtent une signification psychologique pressentiment de l'existence misérable où il entre, suivant le poète latin; angoisse physiologique, type de toutes les angoisses qu'il pourra ultérieurement ressentir, suivant le médecin viennois. Mythe peut-être encore. Mais la respiration n'en sera pas moins, au cours de toute l'existence, le révélateur physiologique le plus sensible de l'activité psychique.
Seule fonction végétative qui ait superposé à sa régulation automatique une régulation volontaire, point de départ de la parole, disciplinée et assouplie par elle, reliée par elle à l'activité mentale, et par l'intermédiaire de la vie organique à la vie affective, la respiration peut être superficielle ou profonde, costale ou abdominale, précipitée ou ralentie et même suspendue, aisée ou spasmodique, à prépondérance expiratoire ou inspiratoire, à rythme et périodicité variables. Et elle se modifie soit à l'insu du sujet, soit comme moyen d'expression, suivant la nature ou les phases de l'émotion, suivant que l'effort est physique ou intellectuel, suivant l'état d'incertitude ou de décision, de restriction mentale ou d'abandon.
La nutrition
Les mouvements du tube digestif ont, eux aussi, la possibilité de se produire dès la naissance et même antérieurement. Par l'introduction d'un crayon entre les lèvres d'un nouveau-né dont seule encore la tête était sortie, Preyer a provoqué des réflexes de succion. Le méconium est expulsé dès les premières heures par les contractions péristaltiques de l'intestin. L'activité buccale n'est d'abord qu'une différenciation périphérique de celle qui fait progresser le bol alimentaire à travers le tube digestif.
Mais elle exige, pour la préhension ferme du mamelon, sa traction rythmée, pour la conduction du jet lacté entre la langue et le voile du palais jusqu'à lsophage, en évitant les voies respiratoires, une exacte succession et une précision des contractions musculaires qui supposent une finesse correspondante de la sensibilité. Effectivement, les lèvres et l'extrémité de la langue restent chez l'adulte la région où la discrimination des contacts est la plus subtile. La coordination sensori-motrice, condition du repérage perceptif, y étant réalisée dès la naissance, c'est elle qui sera l'instrument des premières investigations que l'enfant tournera vers les objets du monde extérieur.
Mais, avant que la sensibilité extéroceptive puisse offrir à l'activité du nourrisson un champ d'expériences bien ordonnées, c'est de sa sensibilité organique que dépendent les péripéties de sa vie psychique. Alternant avec le sommeil, les besoins puis la réplétion de son tube digestif lui font parcourir un cycle d'impressions dont tout son comportement n'est d'abord que le reflet. Beaucoup plus souterraines chez l'adulte, elles n'en persistent pas moins à exercer une influence dont l'importance est variable suivant le tempérament de chacun.
Elles coïncident, d'ailleurs, avec des oscillations et des alternances du tonus neurovégétatif.
Rôle des sphincters
Une autre source organique d'influences psychiques est l'activité des sphincters. Quand l'enfant "devient propre", c'est-à-dire quand il acquiert le contrôle de ses défécations et de ses mictions, c'est toute une série d'alternatives qui s'imposent à lui laisser-aller ou sentiment d'impuissance, goût de la propreté ou crainte de la punition. Ces premières occasions qu'il a d'exercer sa maîtrise sur lui-même et les rapports où elles le mettent vis-à-vis d'impératifs étrangers peuvent le marquer profondément.
Ses efforts, réussis ou non, redoutés ou recherchés, angoissants ou stimulants, de rétention anale ou vésicale peuvent s'associer à des attitudes mentales diverses qui pourront, à leur tour, entrer dans de nouveaux complexes et même servir de trait d'union entre ces complexes et les fonctions urinaire ou fécale, ainsi plus ou moins déviées de leur pure signification organique. Ces associations n'ont sans doute un caractère obsédant ou fascinateur que chez les enfants névropathes mais on les retrouve chez tous. Des envies de miction prennent l'enfant pressé de se dérober à un tête à tête importun. Il n'y a pas d'enfant qui ne se soit intéressé aux produits de sa défécation, à qui la miction n'ait donné un sentiment de puissance et parfois d'émulation et qui n'ait été secrètement attentif à ses sensibilités rectale et urétrale.
Réactions motrices
Réactions réflexes
En marge de ses fonctions végétatives, le nourrisson présente de nombreuses réactions réflexes.
Tels sont l'éternuement, qui est souvent contemporain de la naissance et qui a pour point de départ le seuil des voies respiratoires, la muqueuse nasale; la toux, dont l'origine est située plus bas, dans l'arbre respiratoire, et qui est plus tardive; le hoquet, contraction du diaphragme à point de départ gastrique; la régurgitation, qui est entretenue, cultivée par quelques enfants et qui devient mérycisme ou rumination chez certains idiots; le bâillement, qui est traditionnellement donné comme d'origine respiratoire, mais qui est surtout étirement, c'est-à-dire d'origine articulaire, et qui retentit sur le tonus neurovégétatif (H. Wallon :Origine du caractère chez l'enfant); le sursaut, qui est à point de départ auriculaire et qui parait mettre en jeu, moins la sensibilité auditive que la sensibilité aux ébranlements et les réactions toniques qui en dépendent. Les effets musculaires du sursaut sont de type très archaïque; ils n'intéressent que le tronc et consistent en une simple décharge de tonus, comme il s'en produit parfois aussi quand le sommeil libère subitement les centres du tonus de leur dépendance vis-à-vis de l'appareil psychomoteur.
Réactions oculaires
Les réactions oculaires ne sont pas encore suffisamment coordonnées pour rendre possible l'exploration visuelle, sans laquelle il n'y a pas de perception. La lumière provoque le rétrécissement des pupilles, attire lil, si elle est douce, entraîne l'occlusion des paupières, la crispation du visage, celle du tronc avec émission de cris, si elle est vive. Mais la convergence des yeux commence par être irrégulière et inégale; ils ne savent pas suivre un objet qui se déplace. S'ils s'ouvrent tout grands, c'est sous une impression de bien-être, et non pour élargir le champ visuel.
Activité musculaire
Les mouvements non plus ne peuvent avoir d'objectif extérieur. L'excitabilité musculaire du nourrisson a été comparée à celle de la fatigue. Le seuil de la tétanisation est abaissé. Il s'agît plutôt de spasmes. L'activité clonique ne s'est pas encore dégagée de l'activité tonique. L'agitation est faite d'attitudes qui se détendent brusquement.
En dehors d'un retour fréquent aux positions ftales, ces attitudes ressemblent à celles qui sont obtenues par des décérébrations plus ou moins partielles. D'abord l'attitude décérébrée proprement dite : hyperextension de la tête et du tronc, ou opisthotonos, cest-à-dire arc de cercle tourné en arrière, ce qui est l'attitude du nourrisson en colère et plus tard celle de la grande crise hystérique. Puis ébauches plus ou moins fugaces des mouvements qui ont été décrits par Magnus et Kleijn comme réflexes cervicaux et labyrinthiques, cest-à-dire dus au pivotement des premières vertèbres cervicales les unes sur les autres ou au déplacement de la tète dans un des plans qui répondent aux directions des canaux semi-circulaires.
C'est, par exemple, l'enfant plongé en position couchée dans son bain qui projette ses bras en haut et latéralement comme s'il cherchait un appui. D'autre part, la main se crispe sur ce qui touche sa paume, réflexe encore bien éloigné de la préhension véritable. Les jambes sont animées d'un mouvement alternatif de flexion et d'extension, automatisme peut-être en rapport lointain avec celui de la marche.
Rien par conséquent dans l'activité du nourrisson qui puisse lui servir le moins du monde dans ses relations avec le monde extérieur. Ses mouvements, qui ne sont le plus souvent que des attitudes, se produisent pour eux-mêmes, comme en circuit fermé, c'est-à-dire sans autre raison que leurs propres excitants spécifiques. Assurément ses fonctions végétatives sont devenues autonomes et son organisme est maintenant distinct de l'organisme maternel. Néanmoins un. lien subsiste entre eux, l'allaitement; et le sein maternel est d'abord l'unique objet autour duquel il sache coordonner ses gestes : gestes de son visage à la recherche du mamelon, de ses lèvres et de ses mains qui le saisissent et qui le pressent. Bientôt apparaissent des synergies plus étendues, en particulier celles qui règlent les mouvements de la tête et des yeux. Mais c'est seulement aux alentours de six mois qu'entrent en jeu d'autres systèmes d'activité d'une part le commerce émotif avec l'ambiance; d'autre part des mouvements réglés par les incitations qui viennent de l'écorce cérébrale, le faisceau qui les transmet aux centres du mésencéphale et de la moelle achevant alors de se myéliniser.