Les méthodes
La caractérologie
(Henri Wallon)
L'étude du caractère, ou des caractères, est à la fois très ancienne et très nouvelle. C'est un thème exploité de tout temps par les moralistes, les auteurs comiques, les romanciers. Mais c'est un chapitre de la psychologie encore très incertain de ses méthodes. L'attention et l'imagination sont d'abord attirées et occupées par ce qui est concret, individuel, et qui touche immédiatement à nos personnes. La connaissance scientifique, au contraire, ne peut se développer qu'à partir de notions bien délimitées et comme purgées de tout élément subjectif. Certains en concluent qu'il y a des objets auxquels l'intuition esthétique, la représentation littéraire seules conviennent, parce qu'avec ses formules rigides, la science dépeceuse y supprimerait l'essentiel ainsi, dans la conduite d'un individu, la mobile unité et cette harmonie diffuse qui maintient l'identité dans le renouvellement. De même, certaines situations exigeraient le sacrifice de l'esprit de géométrie à l'esprit de finesse par exemple, quand on veut manier des hommes, c'est-à-dire utiliser leur caractère à des fins précises.
Le caractère en littérature
Assurément, l'art est une façon de connaissance (Lucien Febre). Il n'agit pas sur tous; mais, à ceux sur qui il agit, il révèle moins la réalité que les exigences de leur sensibilité et de leur compréhension. Par suite, il leur donne de nouveaux besoins et de nouveaux moyens en face du réel. Il le présente tel qu'il pourrait être pour les satisfaire, il ne le présente pas tel qu'il est. Le raccord se fera-t-il? S'il s'opère, ce sera une étape nouvelle franchie par la science.
Il y a des savants, ce sont les plus grands, qui obéissent à des nécessités esthétiques devant l'objet de leur science. Ils ne peuvent pas ne pas le reconstruire, mais leur construction doit se trouver conforme aux données de l'expérience. L'art est dispensé de cette obligation et c'est pourquoi il peut anticiper sur la connaissance.
Le dramaturge ou le romancier disposent à leur gré des circonstances propres à révéler un caractère tel qu'ils l'ont conçu; ce caractère sera tenu pour vrai s'il est plausible et non pas s'il est plus ou moins conforme à des exemplaires plus ou moins courants; il doit donc présenter une sorte de cohérence intime. Cohérence qui n'exclut pas les changements ou les contrastes et dont la diversité, de source surtout imaginative, est la raison du grand profit que l'observateur peut trouver à fréquenter des personnages de fiction. Ils lui apprennent à diversifier les ensembles qu'il est capable de découvrir dans la réalité. Ils lui sont un stimulant et lui suggèrent des possibilités.
Mais le naïf qui se munirait de leurs portraits pour s'y retrouver dans le monde s'exposerait à de plaisantes aventures. Les traits employés pour les décrire n'ont guère plus de ressemblance avec le vivant que la substance des couleurs avec la substance d'une carnation. C'est ce que Pierre Abraham a pu démontrer à propos des personnages dépeints par Balzac. Entre leur figure physique et leur figure morale, il a relevé de bien curieuses contaminations sous le signe de l'or les yeux jaunes révèlent l'avarice de l'âme, et leur couleur change, chez le même personnage, en même temps que sa destinée.
En réalité il s'agit entre l'auteur et le lecteur de conventions qui puissent leur devenir immédiatement communes, et non pas de rapports qui existeraient dans les choses et qu'il leur faudrait avoir déjà découverts. A chaque artiste ses moyens d'expression. Tout au plus peut-il les emprunter à ce lot d'expériences communes qui sont plutôt tradition ou folklore que constatations objectives et, plus souvent encore, utilisation plus ou moins symbolique d'affinités verbales, sensorielles ou morales.
D'où vient la supériorité habituellement accordée aux créations de Shakespeare, de Molière, de Balzac, de Tolstoï sur celles de la caractérologie scientifique? De ce que tout y est subordonné à l'essentiel, c'est-à-dire à l'indissociable union du sujet avec les circonstances qui suscitent ses actions, et de ses actions avec le destin qui se poursuit en lui.
Le caractère en psychologie
C'est précisément à l'avènement de semblables soucis en psychologie que la caractérologie doit la place qu'elle y a prise aujourd'hui. Il se trouve, en effet, que les conclusions de la psychotechnique sont souvent démenties par les faits tant qu'elle se borne à mettre en rapport une aptitude avec un travail. Car l'aptitude est celle d'un homme qu'elle ne représente pas tout entier; et le travail d'un homme peut être en opposition avec le reste de sa personnalité. D'où lassitude et dégoût rapides, manque d'élan et manquements professionnels, accidents de travail, changements de métier, pertes d'argent pour l'employé et pour l'entreprise.
A ces constatations pratiques s'ajoutait l'insuffisance chaque jour plus évidente des conceptions atomistiques en psychologie. La vie mentale n'est pas la simple somme ou la simple combinaison d'éléments qui existeraient par eux-mêmes et comme antérieurement à elle. L'ensemble a plus de réalité que les parties; elles en sont solidairement l'expression et chacune en tire sa signification présente; dans un ensemble différent elles en auraient une autre. Il est donc impossible d'isoler aucune réaction psychique et de l'interpréter pour elle-même. Elle appartient à un complexe donné de circonstances, à un certain degré ou niveau d'activité et à la vie d'un homme.
Les facteurs du caractère
Le milieu ou l'objet, les dispositions actuelles du sujet, la courbe échue ou prévisible de son existence, autrement dit le déterminisme des situations ou des choses, celui du tempérament biopsychologique, celui du temps, telles sont les trois coordonnées propres à définir le caractère. Dans quelle mesure y a-t-il entre elles indépendance ou dépendance réciproques? Cette mesure varie certainement avec les événements et avec les individus; l'indépendance en tous cas n'est jamais totale. L'un ou l'autre élément peut sembler prépondérant, mais il est toujours impossible de le maintenir à l'exclusion stricte des autres.
Le caractère est souvent défini comme l'empreinte mise sur l'individu par son existence ainsi le caractère commun aux hommes d'une même profession. Pourtant, le choix de la profession eût-il été lui-même entièrement fortuit, les habitudes professionnelles ne sont jamais contractées de façon purement passive.
Elles exigent un consentement soit massif, soit graduel et moléculaire; soit empressé, soit résigné; et elles s'amalgament ainsi différemment à la personne de chacun. D'un point de vue opposé, le caractère peut être défini : ce qui explique qu'en présence des mêmes circonstances deux individus, qui disposeraient des mêmes possibilités intellectuelles ou techniques, réagissent diversement. Pourtant, une situation ne peut être perçue identiquement par deux sujets dont les dispositions présentes, le passé et les projets diffèrent.
Une hiérarchie de structures
Prise dans chacun de ses moments successifs, la vie psychique présente une structure qui exprime l'action réciproque du sujet et du milieu. Prises dans leur succession, ces structures s'ordonnent dans une structure supérieure qui donne à la personnalité sa physionomie et qui permet de la comparer ou de l'opposer à d'autres. L'analyse ne peut donc jamais trouver que des facteurs déjà complémentaires d'autres facteurs. Il est, par suite, impossible d'expliquer la personnalité et le caractère mécaniquement ou déductivement, en partant d'éléments toujours identiques à eux-mêmes. D'un cas à l'autre, ils diffèrent, dans la mesure où les ensembles dont ils font partie diffèrent. Ils ont bien chacun une spécificité propre, mais qui ne représente qu'une simple probabilité.
Le coefficient d'incertitude ne pourrait être réduit qu'en les intégrant par degrés dans des ensembles de plus en plus complets où interviendraient toutes les circonstances d'origine extérieure ou intime qui peuvent constituer une existence. Il est évident que, si le concours de ces circonstances devait être purement quelconque, le degré d'indétermination varierait avec chaque cas. Mais leur rencontre et leur ajustement réciproques ne peuvent être fortuits si la personnalité, le caractère, la destinée d'un individu sont des ensembles organisés. Il ne semble pas que les modes d'organisation varient à l'infini. Sans doute répondent-ils à un certain nombre de types.
La caractérologie paraît de plus en plus s'éloigner des conceptions purement atomistiques et mécanistes. Elle s'attache moins à découvrir des éléments premiers qu'à reconnaître des ensembles plus ou moins partiels de fonctions ou de circonstances, à déterminer dans quelle mesure et de quelle manière ils semblent s'appeler entre eux pour s'ordonner enfin dans l'unité du caractère. Il ne suffit pas d'envisager les déterminismes du tempérament, du milieu, du temps comme des déterminismes se limitant réciproquement. Il faut se demander s'ils ne sont pas tous ensemble commandés par certains déterminismes structuraux qui répondraient à des systèmes discontinus d'équilibre entre lesquels il n'y aurait pas de combinaisons viables. A chacun de ces systèmes répondrait un type de caractère. L'étude des types n'est pas exclusive d'études plus analytiques, mais elle paraît en être le couronnement nécessaire.
Le tempérament du sujet
C'est du sujet et de son tempérament, élément le plus immédiatement saisissable et le plus concret, qu'est partie la caractérologie. Elle l'a d'abord fait de façon mécaniste, parce qu'il est plus facile pour l'esprit de dévider ce qu'il croit tenir enclos dans ses images ou dans ses concepts que de leur chercher des conditions qui dépassent leurs cadres actuels.
Sans remonter jusqu'aux quatre tempéraments d'Hippocrate et de Galien, dans ces trente dernières années Heymans et Wiersma ont proposé de ramener tous les caractères à 8 types. Ils obtenaient ces types par la combinaison variable de 6 facteurs fondamentaux, ou plutôt de 3 facteurs et de leurs contraires : émotivité et non-émotivité; activité et non-activité; primarité et secondarité (la primarité étant le fait de ceux qui réagissent à leurs impressions présentes et non aux impressions déjà passées à l'état de latence, comme c'est le cas dans la secondarité). Considérant ensuite les différentes manifestations du caractère, ils montrent, à l'aide de statistiques minutieuses, comment chacune d'entre elles voit son pourcentage croître ou décroître avec la présence ou l'absence de l'un des trois éléments constitutifs du caractère. Mais les formules utilisées sont beaucoup trop étroites, beaucoup trop factices pour ne pas être débordées par les faits de toute espèce que l'observation et l'expérience font surgir.
Complexions psychophysiologiques
Les premiers faits que leur objectivité bien apparente a imposés sont des particularités biologiques, et d'abord des particularités morphologiques.
C'est ainsi qu'un médecin lyonnais, Sigaut, avait décrit, en rapport avec la prépondérance des fonctions digestive, respiratoire, musculaire ou cérébrale, 4 types d'individus qui se distinguaient entre eux non seulement par les aptitudes ou les besoins physiologiques et par la vulnérabilité morbide, mais aussi par la conformation corporelle : différences de proportion en largeur et en hauteur entre les étages de la face, entre les segments du tronc, entre la tête et le reste du corps. Pierre Abraham est sans doute, parmi les auteurs qui ont adopté cette classification, celui qui a le plus insisté sur son importance dans l'étude du caractère.
De même ordre est la distinction de Viola entre les individus chez qui l'indice pondéral, c'est-à-dire le développement du tronc, l'emporte, et ceux chez qui l'emporte l'indice morphologique, ou longueur des membres. Dans le premier cas, le psychisme est plus étroitement dépendant des fonctions végétatives; la vie de relation est plus active, plus subtile dans le second cas. Pende s'est attaché lui aussi à reconnaître les rapports qui peuvent exister entre la complexion physique et les dispositions psychiques. Le rôle à la fois morphogène et psychogène des glandes à sécrétion interne étant bien connu, il cherche à ramener la différence des tempéraments à des différences dans l'équilibre des sécrétions endocrines.
Complexions psychomotrices
Entre les fonctions motrices et les fonctions psychiques, la pathologie et l'expérimentation ont montré dans ces dernières années qu'il y a des relations étroites. Les composantes du mouvement sont diverses et leurs rapports ne sont pas les mêmes chez tous.
On peut opposer en particulier à l'activité contractile des muscles, d'où résulte le mouvement proprement dit, une activité tonique d'où résultent les attitudes; et aux influx moteurs qui procèdent de l'écorce cérébrale, des activités automatiques et posturales dont le siège est sous-cortical.
La subordination des étages inférieurs aux étages supérieurs de l'axe cérébro-spinal et la régulation de leurs différentes fonctions présente des variations individuelles. La diversité des complexions psychomotrices, qui en est la conséquence, a fait l'objet de récentes études dont les plus complètes sont dues à Gourevitch et ses élèves et à H. Wallon.
Ensembles psychopathologique
D'autres ensembles psychophysiologiques souvent utilisés dans l'analyse du caractère ont leur source dans l'étude des déviations constitutionnelles auxquelles sont dues certaines affections mentales. La maladie en effet, lorsqu'elle n'est pas la réaction de l'organisme à un agent pathogène, peut consister dans la simple exagération de manifestations et de dispositions qui, entre certaines limites, appartiennent à l'état normal.
Cycloïdes et schizoïdes
C'est ainsi qu'ayant opposé psychologiquement, avec Bleuler deux grandes entités morbides, la psychose maniaque dépressive ou cyclothymie et la démence précoce ou schizophrénie, différents auteurs, dont Kretschmer, ont tenté de classer les sujets normaux en cycloïdes et schizoïdes. Les cycloïdes sont susceptibles de présenter des oscillations de l'activité psychique dans tous ses domaines, soit spontanément, soit sous le choc des influences extérieures. Leur aptitude à réagir en accord avec les circonstances fait qu'on les dit syntones avec l'ambiance; ils se confondent à peu près avec ceux que Jung appelle extravertis pour leur orientation fondamentale vers le monde extérieur et ses contingences.
En complète opposition avec eux, les schizoïdes, introvertis de Jung, ne s'adaptent pas spontanément aux réalités extérieures ni aux événements. Ils en sont comme séparés, de même qu'entre les différents domaines de leur vie psychique, il peut y avoir isolement plus ou moins complet. Ils obéissent à des motifs surtout endogènes, qui peuvent être d'ailleurs, suivant les cas individuels, soit d'ordre intellectuel, soit d'ordre sentimental ce sont des systématiques, des fanatiques, des passionnés. A ces deux types psychologiques, Kretschmer a essayé de faire correspondre des types biomorphologiques : un type pour les cycloïdes et trois types différents pour les schizoïdes. La concordance entre les deux séries, la morphologique et la psychique, a paru peu rigoureuse à nombre d'observateurs.
Hystéroïdes
De même, il a semblé que la répartition de l'humanité en deux catégories laissait en dehors d'elles bien des cas et Kretschmer lui-même a admis l'existence possible d'une troisième classe, celle des hystéroïdes, dont le prototype pathologique est l'hystérie. Ce sont des sujets qui conservent un certain degré d'infantilisme physique, moteur et psychique. Leur activité n'est tournée ni vers des motifs extérieurs ni vers des motifs intérieurs, elle est plutôt tournée vers elle-même. Elle est son propre objet. Elle est mièvre, maniérée, égoïste ou du moins autoplastique. Elle peut, d'ailleurs, aboutir à des manifestations professionnelles ou esthétiques, mais dans la mesure où elle a le sujet lui-même pour objet ou pour motif.
Epileptoïdes
Le propre de la maladie n'étant pas évidemment de créer des traits nouveaux, mais de les présenter hors de proportion avec l'ensemble, soit par grossissement, soit par isolement, il est assez naturel que la première description en soit faite à propos de cas pathologiques, mais qu'ils soient ensuite reconnus chez des sujets normaux. C'est ainsi que nous étant attaché à découvrir, sous le langage, les gestes, le comportement d'enfants épileptiques, puis d'épileptiques adultes, quelle est leur façon de penser, d'entrer en contact avec les idées, les situations ou les choses, nous avons vu qu'elle est aux antipodes de la pensée symbolique et elliptique : pour entrer en possession de son objet, elle doit s'en donner comme une représentation motrice et verbale; elle le perçoit et le conçoit, seulement dans la mesure où elle le fait passer dans les appareils de réalisation ou de projection; aussi ne peut-elle s'en détacher à moins d'en avoir épuisé toutes les circonstances. De là des énumérations, des digressions, cette adhérence exclusive à l'objet actuel de la représentation ou de l'idéation, cette viscosité mentale qui est si apparente chez les épileptiques.
Cette forme de pensée, en quelque sorte indivise avec l'action, et que nous avons appelée projective, nous l'avons retrouvée, non seulement à un certain stade du développement intellectuel de l'enfant, mais aussi chez des adultes normaux. Elle n'est pas exclusive d'un niveau mental élevé, et elle peut alors avoir pour conséquence une grande puissance d'organisation et de réalisation, mais à objectif habituellement limité ou du moins très graduellement progressif. Aux trois catégories d'origine psychopathologique admises par Kretschmer s'ajouterait donc celle des épileptoïdes. Néanmoins, à l'encontre de Mme Minkowska, qui a fait en Suisse une enquête sur des familles d'épileptoïdes, nous répugnons à parler d'une constitution épileptoïde.
La notion de constitution est de celles qui ont prêté aux discussions les plus confuses. Son introduction en caractérologie a été le point de départ de controverses vaines. Dans la pratique, la constitution devient une raison dernière qui dispense trop souvent d'analyser les faits de plus près et, depuis que certains auteurs croient pouvoir juxtaposer plusieurs constitutions chez le même individu, elle ressuscite un atomisme psychologique des plus décevants.
L'écriture et la main
Parmi les investigations qui portent sur le sujet, il faut mentionner l'étude de l'écriture et celle de la main, bien qu'elles soient suspectes à beaucoup.
La graphologie tend déjà à perdre son caractère rituel et absolu. Du point de vue expérimental, il semble indubitable que les rapports de l'écriture avec la main (qui est sans doute notre plus vieil et reste notre plus instinctif instrument d'expression), que ses rapports avec le rythme et l'objet de notre pensée, dont elle canalise le débit mais dont elle doit nécessairement traduire les hésitations ou les impatiences inavouées, avec notre personnage enfin, qui se pose et s'éprouve en écrivant, soit vis-à-vis de lui-même, soit vis-à-vis d'autrui, font d'elle un enregistreur de nos dispositions intimes d'autant plus fidèle que ses notations échappent à notre contrôle.
La chiromancie, encore à demi engagée dans l'occultisme, comme jadis la chimie dans l'alchimie, se présente sous un aspect global et divinatoire qui est à l'opposé des exigences analytiques de nos sciences. Elle prétend atteindre d'emblée destinée, événements ou situations extérieures, tempérament tout ce que nous voudrions faire entrer dans l'étude du caractère, mais par une intégration progressive et rigoureusement contrôlée, non par l'interprétation de traits à signification surdéterminée et qui préexisteraient aux effets dont ils témoignent. Néanmoins, l'étude des anormaux montre, suivant la catégorie à laquelle il appartiennent, des différences grossières dans la forme, les proportions, la consistance, les téguments, la circulation de leurs mains. La pauvreté expressive ou les contorsions en sont évidentes. Quand elles sont les instruments d'une activité plus subtile, d'intentions plus définies et plus nuancées, d'une sensibilité sensorielle et morale plus intuitive et plus discriminative, d'une pensée et d'une imagination plus inventives, il n'est pas douteux que les mains doivent en être modifiées.
Le milieu et le temps
Action du milieu
L'étude du tempérament individuel, malgré les difficultés qu'elle oppose à une observation rigoureuse, malgré le danger des classifications systématiques, a du moins l'avantage de s'appliquer à un objet unique, concret. L'action du milieu et celle du temps offrent à la caractérologie des objets beaucoup plus dispersés et dont le rassemblement exige des investigations très étendues, une grande diversité de points de vue.
Le milieu est complexe. Il est constitué d'abord, sans aucun doute, par les personnes avec lesquelles le sujet est en rapport, puis par les objets qui l'entourent; on verra quel sens très large a ici le mot objets.
Les personnes
Le sujet est en rapport avec elles, soit à titre purement individuel, soit parce qu'elles font partie d'un certain groupe, d'une certaine collectivité. Et la structure du groupe réagit alors nécessairement sur les rapports individuels. Il arrive même souvent que l'attitude réciproque de deux individus change selon les occasions où ils se rencontrent. Mais, si l'influence de la situation est certaine, la nature et le degré de l'attitude réciproque dépend aussi des deux personnalités constituant le couple.
Dans les ensembles les plus fortement unis ou les plus homogènes, il se produit des différenciations qui sont dues, en proportion très variable dans chaque cas, à l'interaction de la structure propre au groupe et des rapports que chaque personnalité entretient avec telle ou telle autre et avec toutes. Il peut en résulter une action en retour, une empreinte décisive et différente pour chaque individu. Dans une famille les rapports entre parents et enfants, ou des enfants entre eux, non seulement se conditionnent réciproquement, mais dépendent aussi des situations que font à chacun les accords ou désaccords des caractères, la différence des âges, la place occupée dans la suite des frères et surs. Entre l'aîné et le benjamin surgissent souvent des attitudes complémentaires que chacun conserve ensuite dans ses relations avec des personnes quelconques.
Le même personnage peut présenter non seulement une grande diversité mais aussi des contrastes de conduite dans les différents milieux auxquels son existence le mêle. Arrogant et brutal vis-à-vis des siens, il peut se montrer conciliant ou servile dans sa profession; une grande soumission, une excessive sollicitude familiales peuvent avoir pour contre-partie des exigences autoritaires ou vexatoires dans le travail. Certains sujets sont très sensibles à l'influence de l'ambiance, mais peuvent y réagir en s'y opposant. D'autres y restent réfractaires, s'adaptent mal à la diversité des milieux et des relations ou savent imposer à leurs entourages variables la constance de leurs manières et de leur caractère. Le contact avec des personnes connues ou étrangères, plus âgées ou moins âgées, plus riches ou plus pauvres, de situation supérieure ou inférieure, peut servir de révélateur pour les dispositions du sujet, mais aussi en influencer l'orientation.
Les objets
Ils doivent être entendus ici au sens le plus large. Les objets matériels ont rarement une action décisive par eux-mêmes ils sont le symbole ou la cause de situations auxquelles revient l'influence essentielle sur le développement ou les modifications de la personnalité par exemple la richesse ou les privations. Mais il y a aussi les idées et les attitudes que ces situations suscitent, soit par leur contenu propre, soit par leur aspect traditionnel ou de nouveauté. Ici se place l'influence de la culture - art, savoir, sports - la réaction globale de ferveur ou de dédain, en même temps que les préférences particulières qu'elle peut susciter. Puis les différentes techniques professionnelles ou sociales, la variabilité des goûts, des répugnances, des aptitudes qu'elles révèlent et qu'elles cultivent. Enfin les situations imprévues et les dispositions cachées qu'elles peuvent faire émerger. Il ne faut pas non plus oublier la personne du sujet lui-même, l'image qu'il s'en fait, le souci qu'il en a, les devoirs qu'il se croit obligé de lui rendre et qui ne sont que la projection sur lui-même du spectacle qu'il se donne de son individualité dans le monde.
Action du temps
C'est évidemment en fonction du temps que se constitue et qu'évolue le caractère, puisqu'il n'est jamais tout à fait fixé et que chaque jour, chaque événement nouveau et jusqu'à la répétition des mêmes situations lui sont une occasion, lui font une nécessité de se modifier. Mais il y a plus dans la durée d'une existence, ce ne sont pas seulement les incidents qui s'ajoutent entre eux pour transformer graduellement le sujet qui y réagit elle est entraînée par un mouvement qui lui est propre et qui fait successivement franchir à la personnalité des étapes en ordre irréversible. L'étude de la psychogenèse doit de plus en plus guider l'étude de la psychologie.
Un des premiers qui aient subordonné au développement de l'individu les manifestations de la vie psychique, est Freud, mais il s'est représenté cette évolution sous la forme encore très mécaniste d'une tendance à la répétition. Les complexes que la libido, en éveil dés la naissance, commence par retrouver sont ceux de l'espèce, à l'époque de la horde primitive; et elle ne cesse de persévérer, semblable à elle-même, mais en se détachant de ses anciens objets pour se fixer sur de nouveaux. Ces fixations successives sont l'histoire évolutive de l'individu. Une fixation qui le retient en dépit de son âge est une cause de névrose et de perversion. Sous le coup de certains traumatismes psychiques, la libido peut aussi refluer vers des objets déjà dépassés. C'est le présent et l'avenir, au contraire qui, pour d'autres, influent sur la formation du caractère. Par exemple, pour Adler, l'enfant se mesurant aux situations ou aux personnes qui risquent de l'opprimer réagit à ses complexes d'infériorité en se tournant vers l'avenir, en y localisant ses possibilités de revanche ou de triomphe et en s'efforçant de développer les aptitudes correspondantes.
Les crises psychophysiologiques
Cette influence du passé ou de l'avenir peut s'observer au cours de l'évolution mentale, mais ce qui la caractérise essentiellement, c'est une succession de crises psychophysiologiques qui remanient chaque fois l'ordre des facteurs d'où la conduite reçoit ses impulsions et son orientation. Avant trois ans l'enfant est uni à son entourage à peu près exclusivement par une sorte de participation affective. Le sentiment de sa personne, opposable à celle des autres, lui vient alors et en même temps la notion de ce qui est dû à chacune; c'est le point de départ d'exigences pour soi-même, de ruses ou d'agressions vis-à-vis des autres. A sept ans, une autre activité passe au premier plan une sorte d'intérêt technique tourné vers les choses remplace les simples rapports entre personnes; de plus en plus les relations de l'enfant avec son entourage s'ordonnent autour des tâches qu'il se donne; il se cherche des compagnons, des collaborateurs, des modèles.
La puberté enfin remet en question des façons de faire et de penser qui semblaient être devenues très semblables à celles de l'adulte. Eprouvant brusquement le sentiment d'être désadapté vis-à-vis de lui-même, insatisfait des relations qui l'unissaient à son entourage, dysharmonique, en proie à des impressions ambivalentes, l'adolescent semble pressentir derrière la surface des choses un mystère, une nouvelle dimension, des raisons occultes ou métaphysiques et il accède ainsi à une notion qui s'était jusqu'alors dérobée à lui celle de loi, d'un effet en puissance, d'un monde où les choses ne font pas que juxtaposer leurs ressemblances et leurs différences, mais peuvent être ramenées à des principes d'où résulte leur aspect actuel.
D'autres crises, plus ou moins apparentes, poussent l'homme au zénith puis vers le déclin de sa destinée. La plus connue est la ménopause, source fréquente de transformations affectives et mentales; elle n'est pas exclusivement féminine.
Communes à tous, ces crises n'en mettent pas moins des différences entre les individus : leurs manifestations et le nouvel équilibre qu'elles instaurent ne sont pas chez tous identiques. Mais au-dessus de cette simple succession, certains auteurs, comme Mme Ch. Bühler, se demandent si, en traçant la courbe d'une vie individuelle, on ne pourrait pas la ramener à une formule totale. Les formules individuelles sont-elles toutes semblables entre elles ou répondent-elles à différents types? Dans ce cas, les étapes du caractère ne présenteraient-elles pas une sorte de solidarité et comme une structure dans le temps? Les possibilités de prévision en seraient évidemment accrues.
Les méthodes
La caractérologie n'a pas, jusqu'à présent du moins, suscité de méthodes vraiment nouvelles. Mais celles qu'elle utilise ne lui conviennent pas toutes également et doivent lui être appropriées.
L'observation
Au point de départ, la simple observation comme dans tous les domaines de la psychologie. Son objet se composant de manifestations polymorphes et appartenant a tous les moments de l'existence, cette observation doit être menée systématiquement, par exemple à l'aide de questionnaires portant sur les circonstances les plus diverses de l'existence.
Les tests de caractère
Dans une certaine mesure l'observation peut être provoquée à l'aide de situations bien réglées. Mais le sens de la réaction est faussé pour peu que le sujet s'aperçoive qu'il est mis à l'épreuve. C'est là une limite insurmontable, semble-t-il, à l'emploi généralisé des tests, qui sont au contraire l'instrument de prédilection pour la recherche et la mesure des aptitudes. Car, pour peu que le sujet ait été induit à donner son plein rendement, le test d'aptitude le met dans l'attitude naturelle et avouée de l'homme en présence de sa tâche, tandis qu'avec le test de caractère il faut opérer à l'insu du sujet pour obtenir une réaction spontanée et véridique - ce qui est toujours compliqué et bien chanceux.
L'intérêt du test est, d'autre part, d'aboutir à une réponse étalon qui permette des comparaisons rigoureuses et quantitatives. Mais chercher à uniformiser ainsi les réactions du caractère, c'est souvent les dépouiller de ce qui est éminemment propre à l'individu et qui seul est capable de leur donner leur vraie et pleine signification. Aussi les tests d'égoïsme, de tricherie, de persévérance imaginés par Henning ou par Decroly risquent-ils, en dépit de leur grande ingéniosité, d'aboutir à des résultats moins surs et moins riches que les remarques d'un observateur perspicace.
Le test-réaction a été souvent remplacé par le test-jugement, d'un maniement plus commode. Interrogé sur un cas bien défini, le sujet doit dire ce qu'il en pense ou comment il aurait agi lui-même. Mais son attitude est alors celle d'un arbitre. Sa réponse témoigne plus de ses opinions morales ou de celles qu'il croit recommandables que de sa conduite éventuelle.
Comparaisons statistiques
On a souvent appelé "tests" des questionnaires adressés au sujet même. Bien qu'ils puissent, eux aussi, donner lieu à des comparaisons statistiques, leur portée est assez différente. Il s'agit de répondre tantôt directement sur ses propres goûts, projets, etc., tantôt à un interrogatoire dont seule l'analyse du psychologue saura tirer des conclusions. Cette méthode a été utilisée surtout en Amérique. Certains de ces questionnaires ont été appliqués à plusieurs milliers d'individus. Celui de Woodworth a d'abord été étalonné sur des aliénés et tend à établir numériquement, d'après le pourcentage des réponses positives, le degré de névropathie du sujet. Portant sur les menus faits de la vie quotidienne, les habitudes, les manies, les préférences, les phobies qui peuvent s'observer plus ou moins couramment, son emploi a été étendu aux sujets normaux d'une façon plus qualificative.
Un autre questionnaire des plus répandus est celui de Pressey. Il est surtout fondé sur le principe des mots d'épreuves et des associations verbales. Mais les associations ne sont plus entièrement libres comme dans la méthode de Jung. Le sujet doit seulement marquer d'un signe les mots de la liste qui lui causent une impression agréable ou désagréable. Ou bien il doit souligner dans une série de quelques mots ceux qui lui paraissent avoir le plus de rapport entre eux. Cette systématisation de l'épreuve permet d'en mieux fixer la signification en facilitant des comparaisons étendues.
Déterminer pour chaque trait de caractère - qu'il soit impliqué dans une de ces réponses, ou révélé par un test, ou relevé par l'observation biopsychologique - quelle est sa répartition dans une classe ou catégorie plus ou moins rigoureusement définie d'individus, ce qui est déjà établir une sorte de corrélation entre ce trait et cette définition; rechercher le degré de corrélation qui peut exister entre plusieurs de ces traits pris deux a deux; comparer plusieurs de ces corrélations entre elles par quelqu'un de ces procédés mathématiques dont Spearman a donné un exemple avec ses tétrades : voilà ce que la caractérologie ne peut se dispenser de faire car, sur le terrain des aptitudes où elle a pris naissance, cette méthode a montré combien il est indispensable de mesurer rigoureusement la cohésion ou l'indépendance réciproque de manifestations ou de circonstances observables dans un même ensemble.
Un moyen de contrôle
La complexité de ce qui peut entrer dans une conduite ou constituer un caractère rend cette vérification particulièrement nécessaire. Néanmoins la statistique ne peut être pour le psychologue qu'un moyen de contrôle et non un moyen de découverte. Les mathématiciens sont les premiers à y insister. La différence entre les coefficients de corrélation n'est jamais assez marquée pour autoriser une évaluation certaine des affinités plus ou moins essentielles qui peuvent définir une structure. Leur nature reste à découvrir.
Une recherche qui se voudrait exhaustive et qui accouplerait mécaniquement des traits quelconques nous mettrait devant une masse amorphe de résultats enchevêtrés, entre lesquels il nous serait impossible de réaliser des groupements, de déterminer des ensembles, de reconnaître des types. Les types supposent la discontinuité. La discontinuité ne s'observe pas dans les courbes de fréquence de chaque trait isolé. Elle ne peut donc exister qu'entre les groupements de traits. Et si elle n'était qu'un découpement utilitaire et approximatif des êtres pour les faire mieux entrer dans les cadres de nos prévisions et de notre' action, l'impossibilité n'en serait que plus absolue d'obtenir la différenciation des types par des procédés statistiques.
La nécessité subsiste donc d'utiliser des formes d'observation où l'intuition, le sens esthétique, le flair expérimental gardent l'initiative. Toutes les méthodes de vérification et de comparaison interviendront ultérieurement. Mais le psychologue doit pouvoir se représenter à travers les individus des types de caractères. Souvent le type sera une individualité en présence de laquelle il aura senti se cristalliser tout ce qu'il y avait en lui de prévisions ou de divinations latentes, de connaissances, d'expériences ou d'impressions encore diffuses. Il opérera à la manière du clinicien dont les observations commencent par se grouper autour d'un cas princeps puis, à chaque cas nouveau, se contrôlent, s'ordonnent successivement entre elles de manière à laisser tomber ce qui pouvait être contingent, à mettre en évidence l'essentiel. Par là sa tâche rejoint l'activité reconstructive de l'artiste, mais celle aussi du savant dont la découverte est une anticipation sur la structure du réel, qu'il lui faut ensuite vérifier, car l'ordre qu'il y a dans les choses et l'ordre de notre sensibilité ou de la croyance commune ne sont pas identiques d'emblée.