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Les méthodes
La psychologie différentielle
(Paul Guillaume)
La psychologie ne peut s'en tenir à l'étude abstraite des fonctions mentales : elle doit se compléter par une psychologie différentielle (éthologie, typologie, caractériologie), dont l'objet est à la fois théorique et pratique. Du point de vue théorique, elle étudie les variations psychiques, leur étendue, leurs degrés de corrélation, leurs conditions : hérédité, milieu, éducation; elle est la psychologie des sexes, des races, des civilisations, des types sociaux, des aptitudes et des caractères individuels. Ses applications pratiques intéressent la pédagogie, la thérapeutique mentale, la sélection et l'orientation professionnelles, la législation pénale, la colonisation. Dans tous ces domaines, on sent aujourd'hui le besoin de substituer à une psychologie abstraite et sommaire de l'homme en général une enquête plus précise et plus concrète sur la variété des types humains; c'est ainsi qu'on prétend spécifier et même individualiser l'éducation, les pénalités.
Les méthodes d'observation
Les méthodes que la psychologie différentielle emploie pour établir les faits et pour les interpréter sont, pour une part, les diverses méthodes d'observation de la psychologie générale.
L'introspection
La première méthode consiste à demander à l'individu lui-même la description de sa vie intérieure.
Quelle que soit l'importance de cette source de documents, il convient de rappeler ici que toute donnée introspective - analyse d'impressions, confession, autobiographie - est un simple document, justiciable des régies générales de la critique scientifique. L'introspection joue d'autre part un rôle indirect dans la connaissance d'autrui. On tend toujours à juger les autres d'après soi-même, à se mettre à leur place, à reconstituer par analogie leur vie intérieure. Cette assimilation conduit à sous-estimer et même à nier les différences individuelles; ici encore il faut opposer à cette tendance une attitude critique.
L'observation du comportement
L'interprétation de la conduite observée chez les autres n'est plus, ici, la reconstitution de leur état de conscience par analogie avec le nôtre, mais seulement la prévision de leur conduite ultérieure. Le problème du passage du comportement observé aux qualités, dispositions, aptitudes mentales caractéristiques de l'individu se simplifie; ces termes ne désignent plus des états intérieurs vécus, mais des lois de comportement; le passage des faits à la loi n'exige que la comparaison d'expériences objectives convenablement choisies.
L'observation provoquée
Qu'elle recueille les confidences des sujets sur eux-mêmes ou qu'elle note leurs réactions extérieures, l'observation est souvent provoquée; elle prend la forme d'enquêtes, de questionnaires adressés soit aux individus étudiés, soit à des observateurs qualifiés qui collaborent ainsi à la recherche.
Le procédé semble fécond et facile; mais la qualité des informations ne répond pas toujours à leur étendue; beaucoup de renseignements sont équivoques et inutilisables. Employée avec circonspection, l'observation provoquée peut servir à poser et à dégrossir les problèmes, sinon toujours à les résoudre; elle a le mérite d'imposer à l'attention, soit la réalité des différences, soit l'uniformité de certains caractères, et de permettre une première détermination grossière des types et des corrélations. Citons comme exemples de son emploi le questionnaire de Galton sur les types imaginatifs, celui de Stanley Hall sur les jeux des enfants (15.000 réponses); la grande collection de dessins d'enfants de races et de milieux différents de Kerchensteiner (500.000 dessins); l'enquête faite par Heymans et Wiersma, avec la collaboration de nombreux médecins hollandais, sur 2.145 individus appartenant à 437 familles, pour servir de base à une classification méthodique des caractères et à une étude de l'hérédité mentale.
L'expérimentation; le test
Les mêmes tests servent à résoudre des problèmes de psychologie générale et de psychologie différentielle. Des mesures de temps de réaction ou de seuils de sensibilité montrent à la fois une fonction générale et des variations individuelles. Ces variations, à leur tour, posent de nouveaux problèmes généraux, quand on cherche à connaître leurs lois. Sont-elles dues, par exemple, à des dispositions primitives ou à l'exercice de la fonction? Dépendent-elles de conditions spéciales ou générales, périphériques ou centrales? Un test n'est donc un test de psychologie différentielle que par la destination qu'on lui donne et par l'idée qui oriente les comparaisons.
D'ailleurs, la notion de la fonction psychologique en jeu, le langage employé pour la décrire sont empruntés à la psychologie générale. On a cherché à caractériser les individus par les fonctions pour lesquelles on avait réussi à créer des conceptions théoriques et des méthodes d'examen. L'importance donnée par la psychologie du XIXe siècle aux sensations et aux images élémentaires a conduit à la notion de types sensoriels (Charcot). Plus tard, à mesure qu'on développait des méthodes pour l'étude de faits comme la perception des couleurs, des formes, l'attention concentrée ou diffuse, la mémoire immédiate ou différée, on constatait les différences individuelles des résultats, on s'intéressait à leur nature et à leur amplitude, on apprenait à caractériser par ces tests les différents aspects de la réactivité d'un individu.
Complexité de la réaction
Mais les premiers expérimentateurs n'avaient pas aperçu d'emblée la signification complexe de ces épreuves. Ils croyaient étudier des faits élémentaires, des fonctions séparables. En réalité dans toute épreuve réelle interviennent des fonctions multiples qu'on n'isole que par abstraction. Un résultat dépend de plusieurs variables et quand nous n'en retenons qu'une pour le définir, c'est parce que nous croyons pouvoir assumer la constance de toutes les autres au cours des épreuves.
Une expérience de discernement de deux pointes de compas par la sensibilité tactile met en jeu non seulement la sensibilité locale, mais l'attention, la fatigabilité, la suggestibilité, le souvenir des expériences antérieures, les idées préconçues, des sentiments comme la curiosité, l'émulation, la responsabilité, des attitudes intellectuelles comme la tendance à l'affirmation naïve ou l'esprit de doute et de critique. On n'étudie pas une "sensation tactile pure", mais la réaction mentale complexe d'une personnalité à la situation expérimentale.
Il en résulte d'une part que l'interprétation de chaque expérience est délicate et implique de nombreux contrôles, d'autre part qu'elle peut comporter des conclusions qui dépassent parfois ce qu'on en attendait. Binet, appliquant. dans son Etude expérimentale de 1'intelligence, toute une série de tests très simples (écrire vingt mots, décrire un objet, reproduire de mémoire une lecture), arrive à déceler, chez ses deux fillettes, deux types intellectuels : l'observateur et l'imaginatif, ou deux attitudes qu'on peut appeler objective et subjective; ces dispositions générales se traduisent de façon saisissante dans chacun des tests employés. Une épreuve rapide, qui peut paraître porter sur une fonction très spéciale, peut donc être symptomatique des résultats qu'on obtiendrait dans d'autres sortes d'épreuves.
De même encore, si on admet avec Jaensch (ces idées auraient d'ailleurs besoin d'une confirmation expérimentale plus solide) que certains types généraux de structure mentale - les formes et les degrés de l'intégration - donnent leur marque au psychisme à tous ses niveaux et se reflètent aussi bien par exemple dans le système des idées et la philosophie de la vie que dans les modalités de simples perceptions ou images mentales, on comprend la portée attribuée par cette école à certains tests précis et faciles à réaliser, dont elle cherche à codifier la technique et l'interprétation.
Vers la découverte de lois organiques
Nous sommes conduits par là au problème essentiel de la psychologie différentielle. Si les modalités individuelles de chaque fonction formaient chez un être un simple mélange, si des qualités quelconques pouvaient coexister en proportions quelconques, chaque test ne comporterait que des conclusions restreintes. Si, au contraire, ce mélange obéit à certaines lois d'équilibre et d'organisation, c'est la découverte de ces lois qui est l'objet principal de la psychologie différentielle et qui donne leur portée générale aux tests.
La notion de type, la possibilité d'une classification des types impliquent l'existence de lois de ce genre. Cependant le type diffère de l'espèce; une classification des caractères ne peut se comparer que de très loin à la classification zoologique. Les espèces définies par les croisements féconds à l'intérieur du groupe restent, au moins pour la classification statique, nettement extérieures les unes aux autres; dans chacune, les caractères sont étroitement solidaires les uns des autres et la marge de leurs variations reste étroite.
Au contraire, on ne peut distinguer, à l'intérieur de l'espèce, que des types fluctuants entre lesquels existent des transitions. Le type mental de chacun des deux sexes, par exemple, n'est qu'un type moyen; il comporte tant de nuances et de degrés qu'on peut trouver entre deux individus de même sexe, convenablement choisis, plus de distance qu'entre deux autres individus de sexe opposé. Il en est sans doute de même des caractères psychiques des races, des nations, des civilisations. Enfin l'idée de l'unité du caractère individuel, de l'harmonie interne ou de la liaison logique de tous les éléments dont il se compose reste jusqu'ici un objet de spéculation philosophique plutôt qu'un instrument de recherche scientifique; sa valeur empirique reste problématique.
La notion de corrélation
On comprend donc que la psychologie différentielle préfère à la notion de relation fonctionnelle, telle qu'elle est comprise en physique, celle de simple corrélation. A la constance d'un rapport, cette notion substitue sa probabilité mesurable, sa fréquence statistique; elle reste ainsi plus proche des données empiriques effectives. Le calcul des corrélations permet d'apprécier numériquement le degré de concordance entre les notes ou les rangs obtenus par une série de personnes dans deux catégories différentes d'épreuves et par suite d'apprécier la parenté ou l'affinité des aptitudes que ces épreuves mettaient en jeu.
Ainsi on peut chercher s'il existe des corrélations appréciables entre les aptitudes aux différents exercices scolaires. En généralisant le problème, on est conduit, avec Spearman, à demander à cette méthode de trancher la question si discutée de l'indépendance des aptitudes intellectuelles spéciales et de l'existence d'un facteur général commun.
L'étude des corrélations permet d'aborder le problème des conditions externes des différences individuelles; par exemple y a-t-il une relation entre le niveau scolaire des enfants et le niveau social de leurs familles? La même méthode permet encore de comparer les individus à eux-mêmes dans différentes conditions, à différents moments de leur vie, aux différentes étapes de leur éducation et de répondre à toute une série de questions. Quelle est l'influence de l'exercice? Tend-il à niveler ou à accentuer les différences individuelles? Quelle corrélation y a-t-il entre les premiers résultats de l'apprentissage et l'aptitude définitive? Et, par suite, quel pronostic des épreuves initiales rapides autorisent-elles sur l'évolution ultérieure de l'aptitude? C'est là un problème essentiel pour l'orientation et la sélection professionnelles, pour la sélection scolaire des anormaux et surnormaux.
Dans tous ces problèmes, les faits ne donnent jamais de réponses simples, mais des coefficients de corrélation dont l'interprétation est délicate. On doit se demander dans chaque cas si la corrélation obtenue est significative, c'est-à-dire supérieure à la probabilité fortuite; dans l'affirmative, il reste à discerner les liens de causalité réels, plus ou moins masqués par l'interférence de nombreux facteurs que l'analyse expérimentale n'arrive jamais à isoler complètement.
Synthèse de l'individu
L'étude analytique des types et des corrélations de caractères est-elle l'ultime effort de la science? Ne peut-elle atteindre l'individu lui-même, le définir, en réaliser la synthèse? Une biographie psychologique, soit en histoire, soit en clinique, n'est pas en principe une uvre étrangère au domaine de la science. En fait, cependant, les meilleures biographies sont plutôt jusqu'ici des uvres d'art que des travaux scientifiques rigoureux. Le biographe essaie, par un effort de compréhension sympathique et impressionniste, de dégager directement ce qui lui semble faire l'unité de son personnage; souvent il omet des détails pour mieux faire ressortir ce qu'il tient pour essentiel. Le personnage historique, comme le héros d'une uvre littéraire, se simplifie parce qu'on ne veut retenir de l'homme que ce qu'il a réalisé dans ce qu'on regarde comme son rôle ou sa mission historique; l'individu s'efface derrière l'uvre; celle-ci, d'ailleurs, est aussi le produit du milieu et du moment, l'interférence d'un individu et d'un moment de l'histoire collective.
A ces biographies, Stern a opposé les psychographies, dans lesquelles la synthèse procéderait d'une méthode plus objective. Elle s'appuierait sur une analyse très complète des manières d'être de l'individu, établie à partir d'un schéma général et systématique de tous les aspects sous lesquels un individu peut être caractérisé du point de vue psychologique. L'Institut psychologique de Hambourg a, sous la direction de Stern, établi un modèle de fiche psychographique de ce genre. C'est en partant de cette documentation impersonnelle et objective qu'on chercherait ensuite à dégager l'unité du complexe individuel, dans la mesure où les faits le permettent; cette unité serait d'ailleurs plutôt celle d'un organisme mental que celle d'une formule dont tous les faits pourraient logiquement se déduire.