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Les méthodes

La psychologie génétique

(Paul Guillaume)

La psychologie génétique étudie les différents aspects de la formation mentale de l'homme, les rapproche les uns des autres, distingue les formes primitives des formes évoluées, décrit des stades, des progrès, des régressions; cette description la conduit d'ailleurs à chercher quelles sont les causes de l'évolution qu'elle étudie.

Causes de l'évolution mentale

La première interprétation de l'évolution mentale individuelle remonte à la phase spéculative de la psychologie. Tandis que le rationalisme affirmait l'identité foncière de la pensée humaine, l'empirisme montrait que l'esprit se forme sous l'influence de l'expérience, qui non seulement en enrichit le contenu mais en détermine la structure. A cette dernière affirmation, restée d'abord théorique (Condillac), la psychologie du XIXe siècle a voulu donner une signification expérimentale. Elle s'est servi des conceptions associationnistes. Si l'on pense en termes biologiques, on admettra que la structure innée de l'organisme le rend capable de certaines réponses primitives à certains stimulants. Les changements subis au cours de la vie sont des modifications de cette réactivité, correspondant à des modifications des connexions nerveuses intracérébrales. Toute acquisition se greffe donc sur les réactions primitives et la tâche essentielle de la psychologie génétique serait de décrire cette filiation.

Pavlov en a proposé une théorie simple, en montrant que des réactions primitives ou inconditionnelles pouvaient être subordonnées à de nouveaux stimulants, lorsque ceux-ci avaient coïncidé un certain nombre de fois avec les stimulants primitifs, dont ils devenaient les signaux et dont ils acquéraient lés propriétés motrices. Toute éducation serait un transfert de valeur reposant sur la fréquente. contiguïté des expériences; l'acquisition du savoir, la formation d'habitudes motrices, intellectuelles, affectives, la genèse de la personnalité résulteraient de l'accumulation d'un nombre énorme de ces transferts. Cette première solution sommaire du problème de la psychologie génétique est trop simple et doit être retouchée sur plusieurs points.

Les tendances primitives

La distinction du primitif et de l'acquis est pratiquement très délicate. Il ne faut pas inscrire simplement au compte des acquisitions tout ce qu'on voit apparaître au cours de la vie individuelle. L'innéité d'une réaction ne signifie pas qu'on peut l'observer à la naissance de l'individu. Des réactions incontestablement préformées sont tardives; chaque instinct émerge à son heure.

Chez les abeilles la différenciation des travaux dans la ruche répond aux phases de la maturation organique; chaque ouvrière est successivement nettoyeuse de cellules, nourrice des vieilles larves, puis des jeunes larves, approvisionneuse, constructrice de cellules, gardienne, exploratrice. En psychologie humaine, non seulement le groupe des tendances sexuelles

et la métamorphose morale qui l'accompagne - apparaît avec le développement des glandes sexuelles à la puberté, mais tous les besoins affectifs, tous les intérêts évoluent en rapport avec la maturation organique.

Chaque âge voit émerger de nouvelles tendances originales, tandis que d'autres deviennent caduques. La nouvelle personnalité ne dérive pas seulement de l'ancienne par le jeu des lois de la mémoire et de l'habitude. Les accidents de la vie, les conditions du milieu n'ont qu'une influence secondaire. Ce qui complique le problème, c'est que les deux sortes de facteurs, interne et externe, n'ajoutent pas simplement leurs actions, mais les conjuguent. En général, le développement de la fonction, préformé en ce sens qu'il ne peut se faire que dans une certaine direction, dépend cependant de l'exercice de cette fonction et par conséquent des sollicitations du milieu. Il faut ajouter que les conditions externes de cet exercice sont en général normalement réalisées et, par suite, que l'orientation du développement peut être prévue, au moins comme fait statistique.

Le rôle de l'éducation

La loi d'association mettait l'accent sur une condition externe la coïncidence fréquente de deux faits dans l'expérience individuelle. Si l'on s'en tenait là, la mentalité apparaîtrait comme très plastique et le pouvoir de l'éducation presque illimité, n'importe quoi pouvant s'associer avec n'importe quoi. Mais il faut tenir compte de conditions internes essentielles.

D'abord le système réactionnel doit être actuellement excitable un chien n'acquiert un réflexe conditionnel salivaire que s'il a faim pendant le dressage; l'enfant n'apprend que sous l'influence d'une certaine motivation affective. D'autre part, la simple coïncidence objective, même répétée, de fragments quelconques d'expériences ne suffit pas à créer une habitude; il faut encore qu'ils acquièrent, dans la perception du sujet, une unité physiologique et psychologique. Nous connaissons mal les conditions de cette réorganisation structurale de la perception, mais ce problème domine toute la psychologie et toute la pédagogie de la formation des habitudes.

L'adaptation aux milieux physique et social

Il est d'ailleurs douteux que le schéma de l'association ou du réflexe conditionnel s'applique à tous les faits de genèse psychique. Il explique la commande de réactions anciennes par de nouveaux signaux, mais non l'apparition de nouvelles formes de réaction. Il ne s'agit plus ici de simples anticipations à un événement, mais d' "inventions" par lesquelles un événement est produit, évité, codifié, exploité. Ces actes sont le résultat d'une sélection parmi toutes sortes d'essais réels ou mentaux. Les conditions de ces essais et de cette sélection, leur déterminisme sont aussi obscurs en psychologie qu'en biologie.

Le développement de la sociologie a mis en évidence une autre lacune des conceptions génétiques fondées sur l'idéologie. L'évolution de l'individu dépend non seulement du milieu physique auquel il s'adapte, mais encore du milieu social. La genèse de ses habitudes, de ses sentiments, de ses concepts est avant tout l'assimilation d'une culture. Tarde, Durkheim, en des sens différents, ont insisté sur cette idée. Le socius est le premier objet de la pensée et des sentiments de l'enfant; le milieu physique lui-même n'est perçu que sous la forme particulière que lui donnent les institutions et la langue, de sorte que le monde d'un individu déterminé exprime bien moins son adaptation personnelle au milieu physique que son adaptation à la mentalité de son groupe. Les différences entre individus appartenant à des civilisations inférieures et supérieures sont surtout l'effet de cette empreinte traditionnelle. Très accusées et très stables quand il a été élevé dans son groupe historique, elles s'effacent s'il est transplanté de bonne heure dans un autre groupe qui l'assimile.

Lois générales de l'évolution mentale

Les représentations collectives et les différences entre les civilisations, facteurs de l'évolution mentale, sont à leur tour des effets qu'il faudrait expliquer; problème non encore résolu et qui est, en partie du moins, psychologique. Qu'une structure mentale se soit stabilisée sous forme de tradition collective, c'est là un fait secondaire à l'existence même de cette structure. N'existe-t-il pas des lois intrinsèques de l'évolution mentale, lois générales qui pourraient engendrer des effets semblables dans l'évolution individuelle et dans l'évolution collective?

Les lois de parallélisme

Différents psychologues contemporains ont comparé la mentalité des primitifs décrits par les sociologues avec celle de l'enfant et, d'autre part, les ont rapprochées de la mentalité pathologique ou animale.

Prépondérance de la vie émotionnelle sur la vie intellectuelle, instabilité affective, activité ludique, autisme, indistinction du désir et de la croyance, suggestibilité, primat de la perception globale et physiognomique sur la perception analytique et objective, imperméabilité à l'expérience (au sens où le physicien l'entend), tendance au symbolisme et à l'animisme, représentation de la causalité par participation d'essence, par action directe du semblable sur le semblable, croyance à l'action directe de la pensée et du désir sur les choses, magie, etc., voilà des notations qu'on trouve constamment, tant dans la description des peuples de civilisation inférieure (Lévy-Bruhl) que dans les études sur l'enfant (Piaget) et dans les travaux des psychiatres (Janet, Freud, Bleuler).

Ces rapprochements montreraient qu'il est possible de définir les caractères d'une pensée "primitive" en général, qui s'oppose à la pensée du civilisé adulte et normal et surtout à sa forme scientifique et rationaliste; or il est certain que c'était surtout cette dernière forme que la psychologie classique avait observée et décrite; cet élargissement de ses horizons constitue, pour la psychologie génétique, un grand progrès.

Que valent ces rapprochements?

Ils ont été discutés. Seule l'évolution individuelle est observable celle de l'humanité ne peut être que reconstituée; le droit d'utiliser des documents statiques, comme l'état actuel des sociétés inférieures, pour représenter les stades de l'évolution préhistorique est contestable; le double sens du mot primitif est à lui seul toute une hypothèse. D'autre part, on ne peut admettre une identité des faits dans les diverses catégories que l'on compare. Cette idée appelle les mêmes réserves que la formule célèbre selon laquelle l'ontogénie reproduit la phylogénie. Les êtres que l'on compare sont adaptés à certaines conditions actuelles de vie qui expliquent en partie leurs caractères et, à côté des ressemblances, il faut noter des différences.

Le sauvage n'est pas, psychologiquement, un enfant : celui-ci est socialisé dans une tout autre direction; sa mentalité est celle d'un être plastique, à évolution rapide, adapté par ses instincts à une sorte de parasitisme spécial dans le milieu familial qui s'interpose entre lui et le monde des choses et de hommes, subordonné à l'adulte par des relations qui n'on d'abord ni parité ni réciprocité. Le malade n'est pas non plus ramené à la mentalité enfantine ou primitive. Les régressions pathologiques, qui sont multiformes et dont chacune port l'empreinte spéciale de chaque entité morbide, ne sont jamais des retours purs et simples à un état antérieur normal de même que la détérioration d'une machine perfectionnée ne ramène jamais son fonctionnement à celui d'une machine simple.

On doit encore être plus prudent dans la comparaison de formes inférieures de pensée chez l'homme avec le psychisme animal : le monde zoologique est extrêmement varié; chaque animal est parfaitement adapté à son milieu et à ses conditions définitives de vie, tandis que l'enfant ne l'est pas encore et que le malade ne l'est plus, malgré les ébauches ou le vestiges de fonctions supérieures qu'ils présentent et qui n'apparaissent jamais chez l'animal. Telles sont les réserves principales avec lesquelles il faut admettre les lois de parallélisme (W. Stern, H. Werner).

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