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Les méthodes

La psychanalyse

(Edouard Pichon)

On donne le nom de psychanalyse d'une part à une méthode thérapeutique contre les maladies mentales, les névroses surtout, d'autre part à une doctrine psychologique dont l'exercice de cette méthode a, par les enseignements qu'il apportait, suscité la construction progressive. La méthode dans toute sa perfection, la doctrine pour sa plus grande partie sont l'œuvre d'un seul homme : Sigismond Freud.

Formation de Freud

Issu d'une très ancienne famille juive, Sigismond Freud est né le 6 mai 1856, à Freiberg, en Moravie; dès l'âge de quatre ans, il fut amené à Vienne, en Autriche, qui a toujours été, depuis, le lieu de son domicile.

Freud neurologiste

Entré à l'université en 1873, il se consacra de 1876 à 1882 à la physiologie; puis, devenu à l'Hôpital général de Vienne l'élève de Meynert, il étudia conjointement l'anatomie et la pathologie du système nerveux et obtint en 1885 le titre de privat-docent de neurologie. Lui-même nous apprend qu'alors, neurologiste pur, il "ne comprenait rien aux névroses". Point important, car cette formation première, si étroitement organiciste et matérialiste, nous explique comment l'homme qui devait plus tard projeter une lumière si éclatante sur les mécanismes proprement psychiques, a pu jusqu'à ce jour rester obstinément attaché à un déterminisme matérialiste purement hypothétique qui est pourtant loin de ressortir de ses découvertes.

Influence de Charcot

C'est du séjour que fit Freud à Paris en i885, dans le service de Charcot, que date sa volte-face de la neurologie à la psychiatrie. Le brillant enseignement de la Salpêtrière le convainquit que les phénomènes névrotiques avaient une existence légitime en pathologie et un intérêt puissant. De cet enseignement il a toujours gardé l'empreinte et s'est plu à le proclamer. Ainsi, en dépit de leurs divergences ultérieures, les œuvres de Freud, de Pierre Janet - qui prit contact avec la Salpêtrière en 1889 - et de Babinski procèdent chacune du fécond bouillonnement neuro-psychiatrique suscité par Charcot. Certes, c'est après ce séjour à Paris que Freud mérita une place éminente dans la neurologie par ses études sur les encéphalopathies infantiles, qui ont abouti à son mémoire de 1897; néanmoins, dès cette époque, la neurologie n'était plus pour lui qu'une activité secondaire; sa vie était définitivement orientée vers cet ordre d'études qui devait devenir la psychanalyse.

L'hypnotisme et la catharsis

Peu de temps après son retour à Vienne, il se mit à la pratique de l'hypnotisme que, dans un second voyage en France (1889), il alla étudier à Nancy sous Liébault et sous Bernheim. Mis d'autre part au courant des résultats qu'un médecin de Vienne, Joseph Breuer, avait obtenus chez une hystérique par l'hypnose, Freud inaugura avec ce collaborateur une méthode thérapeutique, dite catharsis, dans laquelle l'hypnose servait à remettre au jour des situations affectives enfouies dans l'inconscient et à débarrasser ainsi les malades des symptômes que ces accumulations d'affect avaient créés. Les Etudes sur l'hystérie (1895), de Breuer et Freud, exposent cette manière de faire où déjà est impliquée la notion maîtresse de la psychanalyse le refoulement. Du jour où Freud, que Breuer ne voulut pas suivre, transforma la catharsis en renonçant à l'emploi de l'hypnose pour y substituer un simple état d'abandon du patient, la psychanalyse se trouva née; et elle fut définitivement constituée par l'interprétation des rêves qui fit en 1900 l'objet d'un livre magistral de Freud.

La méthode psychanalytique

Freud a doté les psychanalystes de deux précieux outils d'investigation : la règle de non-omission et l'interprétation des rêves (onirocritique).

Règle de non-omission

L'essentiel de la méthode psychanalytique, c'est que le patient doit consentir à un abandon psychique absolu à son traitant. Rien, strictement rien, même ce qui semble désobligeant, inavouable ou simplement puéril, ne doit être dissimulé sciemment telle est la règle fondamentale du traitement, dite règle de non-omission. Comme on le voit, et quoi qu'en aient dit certains psychanalystes, c'est donc bien, comme il fallait s'y attendre, par une introspection du patient sur lui-même que la méthode psychanalytique recueille son matériel psychique, mais par une introspection à laquelle la règle de non-omission confère des caractères très spéciaux d'améthodisme, de sincérité et de profondeur qui la rendent particulièrement féconde.

A vrai dire, le patient est d'abord incapable d'appliquer réellement la règle qu'on réclame de lui. Peu importe : il suffit qu'il l'ait acceptée de toute sa volonté consciente; en effet, s'il en est ainsi, on le verra partir d'une période de tension consciente où, sous couleur d'associations libres, il produira des ratiocinations organisées; descendre, au fur et â mesure que céderont ses résistances, les divers paliers du faux abandon, où il se révélera encore, mais de moins en moins, hypocrite vis-a-vis de lui-même; et arriver enfin à la période d'abandon vrai, où l'on sera bien près du terme du traitement.

L'onirocritique

Le rêve emprunte souvent son contenu manifeste à des événements récemment vécus; mais l'important, c'est son contenu latent qui, par des processus de symbolisation et de condensation, traduit des tendances profondes (pulsions) de l'inconscient. L'onirocritique freudienne permet une interprétation légitime et efficace des rêves, qui constitue une ressource précieuse pour la thérapeutique.

Double rôle du psychanalyste

Au cours du traitement, le médecin, s'il pense que le cas clinique lui impose l'emploi de la méthode psychanalytique pure, devra se garder de rien suggérer au patient. Il lui restera un rôle double : d'une part, interpréter le matériel psychique obtenu, mais en n'en livrant l'interprétation au patient que quand il le jugera opportun; d'autre part, assumer le transfert, c'est-à-dire devenir l'objet des réactions affectives du malade au cours du traitement, et savoir liquider ces réactions de telle sorte qu'à la fin du traitement la personnalité du malade soit absolument libérée.

Les acquisitions de la psychanalyse

La méthode psychanalytique, procédé de traitement, est aussi une source de connaissances pour le psychologue. D'ores et déjà, elle nous a enrichis d'un certain nombre de données indéniables, dont nous allons donner un résumé.

La notion de refoulement

Lorsque, dans sa pleine lucidité, un homme voit en face certaines appétences qui l'habitent et décide de ne pas les satisfaire, cette attitude constitue un processus normal et sain la répression. Mais l'inconscient forme une très grande part du psychisme humain. Les représentations trop pénibles, les appétences choquantes pour la personnalité sont sujettes à se voir fermer la porte du conscient sans y avoir jamais comparu. Elles hantent alors l'inconscient, où elles gardent leur dynamisme propre, leur "plein investissement énergétique" (Freud, Ma vie et la psychanalyse, p. 44) et d'où elles peuvent exercer des ravages dans le comportement et dans la pensée; ce processus nocif, bien différent de la répression, s'appelle le refoulement. L'œuvre essentielle de la psychanalyse, c'est l'opération inverse du refoulement : le défoulement. Celui-ci exige la réapparition du refoulé dans le conscient, non pas seulement sous la forme d'un souvenir froid, mais avec une reviviscence efficace; ce dernier phénomène a été nommé l'abréaction.

L'origine sexuelle des névroses

Nous savons par la psychanalyse que la plupart des névroses sont d'origine sexuelle, ce qui déjà ne nous étonne pas quand on songe que la fonction sexuelle, sous la contrainte que les lois des sociétés civilisées lui ont imposée, est celle qui pose aux individus les problèmes d'adaptation les plus difficiles. L'assertion ci-dessus sera moins étonnante encore quand on saura l'extension que Freud donne au terme sexualité. Lui-même définit ainsi cette extension : "En premier lieu, la sexualité est détachée de sa relation bien trop étroite avec les organes génitaux et posée comme une fonction corporelle embrassant l'ensemble de l'être et aspirant au plaisir, fonction qui n'entre que secondairement au service de la reproduction; en second lieu, sont comptés parmi les émois sexuels tous les émois simplement tendres et amicaux pour lesquels notre langage courant emploie le mot aimer dans ses multiples acceptions."

On peut certes, comme le font la plupart des psychanalystes français, regretter qu'il soit donné au mot sexualité une pareille extension; mais c'est là une affaire de nomenclature et les faits mis en évidence par la psychanalyse sous la rubrique freudienne de sexualité n'en ont pas moins toute leur valeur. A l'énergie des instincts sexuels ainsi définis, Freud, suivi cette fois de tous les psychanalystes de France et d'ailleurs, donne le nom de libido. Au terme freudien de sexualité on peut donc, si l'on refuse de lui donner toute son extension, substituer pratiquement celui de fonctions libidinales. Or, la psychanalyse nous a prouvé que les fonctions libidinales, loin d'apparaître à la puberté seulement, jouaient un rôle capital dans l'enfance; l'étude de la sexualité infantile, celle des complexes familiaux, celle des névroses, solidement basées sur les faits, ont abouti à des acquisitions qui peuvent passer pour définitives.

L'évolution des instincts

Les psychanalystes ont tenté d'aller plus loin. Ils ont notamment, d'après leurs observations, tracé l'esquisse d'une histoire du développement des instincts de l'être humain.

Dans la période la plus reculée de la petite enfance, la libido ne se sent orientée vers aucun objet distinct d'elle c'est la phase dite d'auto-érotisme primitif; ou mieux, puisque érotisme implique objet, d'hédonisme anérotique. Plus tard, il se constituera psychologiquement un objet, vers lequel s'écoulera la libido. Mais les pulsions libidinales ne forment pas du premier coup un faisceau convergent.

Chaque groupe de pulsions a primitivement son organisation propre et, avant que ne s'établisse la primauté des organes génitaux, il semble que chacun ait à son tour la prédominance. Celle de la sphère buccale - ou orale - serait la première : elle répondrait à l'hédonisme anérotique; celle de la sphère anale viendrait ensuite elle correspondrait à une libido objectale de caractère surtout sado-masochique; enfin, au dernier stade, on aurait le stade de prédominance génitale avec libido amoureuse normale. Ces stades viendraient se combiner avec ceux du choix de l'objet de l'amour. Ces schémas explicatifs de l'évolution des pulsions, qui concordent avec beaucoup de faits, demandent maintenant à être confirmés par l'observation directe des jeunes enfants.

La métapsychologie

Enfin, Freud a bâti, sur les résultats de la clinique psychanalytique, toute une métapsychologie et, en particulier, ce qu'il appelle la "topique" du psychisme..

Il y distingue une instance proprement personnelle, qu'il appelle das Ich (le je), ce qu'on traduit usuellement par "le moi" et que nous avons proposé d'appeler l'actorium, parce que c'est elle qui dispose normalement de la motilité volontaire; et un vaste réservoir de pulsions, qu'il appelle das Es (le ça), que nous avons proposé d'appeler le pulsorium. Cette distinction ressemble beaucoup à celle du soi et du moi, telle que l'a proposée Léon Daudet, le soi correspondant en l'espèce à l'Ich de Freud et le moi à son Es. Mais, en outre, Freud isole une sorte d'image intérieure idéale que la personne se fait d'elle-même et qui exerce une action censurante et modelante : c'est le surmoi, ou, pour certains psychanalystes, l'idéal-de-moi cette instance qui est, dit Freud, la représentante "des exigences éthiques de l'homme", nous avons proposé de l'appeler le suasorium. Dans la névrose obsessionnelle, il se formerait une quatrième instance, anormale celle-ci, qui deviendrait la source des compulsions obsessionnelles : Alexander lui réserve le nom de surmoi; Charles Odier, qui l'a fort bien étudiée, l'appelle surça; nous avons proposé de l'appeler coactorium.

Mais, à vrai dire, cette topique du psychisme ne semble pas absolument nécessaire pour exprimer clairement les faits psychanalytiques; selon Freud lui-même, "de telles représentations appartiennent à la superstructure spéculative de la psychanalyse et chaque partie peut en être, sans dommage ni regret, sacrifiée ou remplacée par une autre, aussitôt que son insuffisance est démontrée". De même, Freud a beaucoup varié dans sa classification générale des instincts; il opposait autrefois les instincts du je (faim, conservation) au groupe des pulsions libidinales; aujourd'hui, il considère cette distinction comme subsidiaire et réunit ces deux groupes d'instincts sous le nom d'éros pour les opposer à un groupe d'"instincts de mort"- distinctions encore provisoires.

Applications à l'activité psychique normale

Les psychanalystes appliquent leur méthode non seulement à la psychiatrie, mais encore à tous les domaines de l'activité psychique humaine.

A la sociologie, les psychanalystes orthodoxes ont à vrai dire demandé des leçons plutôt qu'ils ne lui en ont donné ils ont admis comme faits humains universels le totémisme et le système des tabous et ont bâti là-dessus une sorte de mythe de la Horde primitive et du meurtre du Père par les Frères, dont il est de mode parmi eux de parler comme s il avait vraiment eu lieu une fois dans un pays donné. Les études des psychanalystes sur les artistes, représentées surtout, en France, par celles de Laforgue sur Baudelaire et de Marie Bonaparte sur Edgard Poë, contiennent maints éléments intéressants, mais Freud a le bon sens d'écrire que la psychanalyse "ne peut rien nous dire de relatif à l'élucidation artistique". Par contre, c'est Freud lui-même qui n'a pas craint de qualifier la religion de "névrose obsessionnelle universelle".

Les destinées de la psychanalyse

Par la monumentale création qu'est la psychanalyse, Freud a marqué de son génie tout le mouvement psychologique de notre temps. Les données précieuses que sa méthode nous a apportées s'infiltrent peu à peu dans tout le domaine des sciences de l'esprit : il n'est actuellement plus de psychologue ou de psychiatre digne de ce nom qui puisse les ignorer, pas plus qu'il n'ignorera la ligne générale des travaux de Bergson ou de Pierre Janet.

Diffusion de la psychanalyse

Les Etats-Unis d'Amérique ont été la première nation qui, dès 1909, ait admis qu'on parlât de psychanalyse dans ses universités. En Europe, les congrès psychanalytiques se succédaient cependant à Salzbourg (1908), à Nuremberg (1910), à Weimar (1911), à Munich (1915), sans que fût levé l'ostracisme officiel qui, en Autriche et en Allemagne, pesait sur la psychanalyse.

En France, la psychanalyse fut longue à pénétrer, mais dès que son grand essor salonnier de 1921, dû à Mme Sokolnicka, l'eût fait connaître, les médecins tinrent à étudier sérieusement la doctrine : grâce à la largeur de vues d'Henri Claude, une place lui fut faite dans l'enseignement de la Faculté René Laforgue devint l'assistant de H. Claude et, dans le service même de la chaire de Clinique, à Sainte-Anne, des cabinets de psychanalyse furent créés, puis groupés en un laboratoire officiel. Les hôpitaux de Paris ont suivi le mouvement : ainsi Heuyer, dans son service spécial de Vaugirard, a fait une place à une psychanalyste d'enfants, Mme Morgensteen; et, dès que nous l'avons pu, nous avons introduit les doctrines et les méthodes psychanalytiques, dans la mesure du possible, a l'hospice des Enfants assistés sous les auspices de Lereboullet, et dans notre propre service aux hôpitaux Hérold puis Bretonneau, avec Mme Codet.

Les psychanalystes sont groupés en une association internationale permanente qui, bien qu'elle se défende d'être une église dogmatique, ne peut tolérer de trop violentes aberrances de doctrine. C'est pourquoi Adler (de Vienne), en 1911, et Jung (de Zurich), en 1913, ont dû se séparer du corps des psychanalystes. La "psychologie individuelle" du socialiste Adler met l'accent sur les pulsions du je, les appétits de domination, les tendances agressives, aux dépens des éléments d'amour. La " psychologie analytique " de Jung, Germain authentique et fils de pasteur, réagit contre le caractère matérialiste - dans le style du XIXe siècle - des conceptions proprement freudiennes. Selon cette école, l'âme est une réalité immédiate; le subjectif a des droits égaux à l'objectif; et, de plus, l'inconscient comprend, outre l'oublié et le refoulé, une large part d'inconscient collectif dont le contenu ne dérive pas de l'expérience personnelle de l'individu.

Apports de l'école française

L'école psychanalytique française semble, jusqu'à présent, avoir travaillé surtout à faire ressortir, face aux rationalistes, le rôle éminent que la psychanalyse nous forçait désormais de reconnaître à l'affectivité, comme régulatrice universelle des processus psychiques, voire intellectuels.

En particulier, sous l'impulsion de René Laforgue, qui a montré toute l'importance de la "capacité de sacrifice de soi" dans le développement humain, nous avons précisé avec Codet, puis vérifié cliniquement avec Mme Codet, sur l'enfant même, ce fait d'une importance capitale : chez l'être humain se développe une possibilité de consommer une part d'aimance (faite surtout, énergétiquement, de libido), sous la forme oblative, part suffisante pour équilibrer celle qui continue à se consommer sous la forme captative.

D'autre part, on a confronté en France les travaux de Freud et de ses disciples avec ceux de Pierre Janet; on en a perçu les grandes similitudes et l'on a vu que, dans les descriptions cliniques du psychologue français, dans ses interprétations si justes des faits morbides par la chute de la tension psychologique, les données psychanalytiques venaient s'insérer pour permettre une explication plus complète.

Les problèmes actuels

Au terme de ce très court exposé, il convient de se demander quels sont les problèmes que la psychanalyse pose aux chercheurs de demain. Indiquons-en quelques-uns.

Un problème psychologique : la nature de l'inconscient; c'est le problème fondamental. L'inconscient, à l'insu de la conscience personnelle centrale, a-t-il une conscience à lui? Beaucoup de penseurs ont peine à concevoir que non. Freud a beau hausser les épaules devant cette "idiosyncrasie des philosophes" et trouver tout naturel qu'il existe du psychique sans une conscience qui le pense, le problème néanmoins reste posé et entraîne celui du polypsychisme avec consciences étagées.

Un problème biologique : la plupart des névrosés homosexuels sont apparemment dépourvus de tout caractère somatique de sexualité imparfaite. Dés lors, faut-il penser ou non, que toute homosexualité ait un substratum biologique?

Un problème psychobiologique : y a-t-il vraiment identité entre l'instinct animal, en tant que force irrésistible amenant infailliblement certains comportements, et les pulsions, telles que les a mises en évidence l'école freudienne?

Un problème psychopathologique : malgré les efforts déjà faits en ce sens par les psychanalystes, il reste à préciser à quelle structure psychanalytique particulière répond chacune des névroses individualisées par la clinique.

Un problème moral : d'une part, la transcendance du phénomène moral lui-même n'a pas entièrement obéi aux efforts qu'a fait Charles Odier pour la ramener à une compréhensibilité purement psychanalytique (Ch. Odier, Contribution à l'étude du surmoi et du phénomène moral) et cet auteur lui-même en est maintenant à considérer comme pleinement mystérieuse l'origine de l'oblativité. D'autre part, si le processus fondamental des névroses est bien, comme je le crois, l'inacceptation profonde de certaines réalités et de certaines nécessités d'évolution, la constitution des névroses n'est-elle pas due à une déficience morale? C'est bien un résultat moral qu'atteint la psychanalyse, toute passive et non prêcheuse que soit sa méthode, quand, en rendant possibles certaines acceptations, elle augmente la maîtrise du patient sur lui-même.

Un problème clinique et philosophique : interprétation de l'angoisse devant la mort. Freud la considère comme toujours pathologique, en relation avec un sentiment inconscient de culpabilité. Or, à l'intérieur même des cercles psychanalytiques, beaucoup trouvent maintenant cette assertion trop absolue; l'inquiétude devant le mystère de la mort leur parait avoir une valeur humaine universelle.

Un problème religieux : il touche à celui dont nous venons de parler par l'habitude invariable qu'a Freud d'escamoter toute question métaphysique. Pour lui, Dieu, dérivant de l'image paternelle sublimée, ne peut correspondre à aucune réalité; la religion est une pure illusion. Mais le livre où il pense le prouver (L'avenir d'une illusion) est le plus faible de tous ses ouvrages; le problème religieux n'y est pas même abordé. C'est que la question n'est pas si simple. Les fonctions religieuses de l'homme ne se laissent pas aussi facilement réduire à néant. Aussi la question des rapports de la religion avec les phénomènes psychologiques mis en évidence par la psychanalyse reste-t-elle ouverte.

Un problème philosophique : il a trait à la surdétermination qui permet d'expliquer la formation des fantasmes, rêves, symptômes, comme l'ont montré Freud et ses disciples. Le maître de Vienne, rivé aux idées du temps de sa jeunesse, la donne pour une preuve du déterminisme causal absolu de ces phénomènes; mais cet argument risque de se retourner contre son auteur, car détermination exclut surdétermination; on peut dès lors se demander, avec Lacombe, si Freud ne confond pas causation avec motivation.

Un problème social : il y a des médecins qui exercent la psychanalyse, méthode non inoffensive, sans y être spécialement préparés; il y a des psychanalystes qui ne sont pas des médecins. Or, tous les psychanalystes sont unanimes à penser, avec raison, que, pour exercer leur art, il faut avoir reçu un enseignement psychanalytique très complet. Mais, sur le second point, ils sont divisés, puisque certains d'entre eux, qui sont la minorité en France mais qui s'appuient sur l'opinion de Freud lui-même, pensent qu'il n'est pas nécessaire d'être médecin pour appliquer la méthode.

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