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Les méthodes

La psychologie du comportement

(Paul Guillaume)

Pendant longtemps les fonctions mentales n'ont paru accessibles qu'à l'introspection. On identifiait les faits psychologiques avec les états de conscience, avec les impressions vécues par le sujet. Or, c'est là un monde fermé à l'observateur extérieur qui ne peut le reconstituer que de façon conjecturale, en partant (le sa propre vie intérieure et en supposant chez les autres des états semblables à ceux dont il a directement conscience chez lui. L'introspection diffère complètement de l'observation pratiquée par la science dans tous les autres domaines. Elle est strictement personnelle et incontrôlable; elle n'est possible que dans certains cas privilégiés, c'est-à-dire à un niveau supérieur; l'enfant, le non-civilisé, l'aliéné, l'animal en sont incapables.

La généralité, essentielle aux affirmations scientifiques, ne pourrait être atteinte ici que par une extension analogique invérifiable et d'autant plus douteuse et plus vague qu'on s'écarterait plus du point de départ, c'est-à-dire de soi-même. Mais, surtout, on ne peut faire des états de conscience individuels le domaine d'une science. Toute recherche scientifique tend à rattacher les faits les uns aux autres, à les insérer dans la trame de la causalité universelle. Les faits de la vie intérieure ne forment pas un système clos, ils ne s'expliquent pas les uns par les autres; il faut pouvoir relier la vie mentale au milieu et à l'organisme, en leur appliquant une méthode d'investigation homogène.

Cette méthode, exempte des limitations de l'introspection, s'appelle méthode objective, psychologie du comportement, des réactions ou des conduites.

Le nom de béhaviorisme (de behaviour, conduite) qu'on lui donne aussi rappelle qu'un vaste mouvement d'idées en ce sens a pris naissance en Amérique (Watson Weiss, Tolman etc.); mais des tendances analogues se sont manifestées en Russie (Pavlov, Bechterew), en France (Pierre Janet). On peut dire qu'une grande partie du mouvement psychologique contemporain s'inspire de cette tendance, même chez les auteurs qui ne s'en réclament pas expressément Nous nous attacherons ici moins à décrire les conceptions des divers auteurs qu'à marquer les problèmes généraux que cette méthode soulève.

Situations et réactions

Le comportement d'un être vivant est l'ensemble de ses réactions accessibles à un observateur extérieur. Il s'agit donc de faits physiques; tous les procédés usuels d'enregistrement et de mesure leur sont applicables, en principe, avec la même précision et les mêmes contrôles qu'à des faits physiques quelconques. L'étude psychologique de ce comportement consiste à le rattacher à la situation dans laquelle il se produit. Le terme de situation s'applique, lui aussi, à des conditions physiques observables du dehors avec la rigueur et la précision scientifiques. L'objet de la psychologie de comportement est entièrement compris dans la notion de lois reliant les réactions aux situations et permettant la prévision. Ce programme est parfaitement légitime dans son principe, mais il faut définir avec plus de précision la situation et la réaction. On peut le faire en les situant en quelque sorte dans des cercles de rayon plus ou moins grand dont l'être vivant occuperait le centre, en les considérant comme causes ou effets plus ou moins éloignés.

Cycle extérieur

Dans une première conception, la situation est l'état du milieu (physique, social) extérieur à l'organisme; la réaction est le changement apporté par cet organisme à ce milieu. On a ainsi un premier cycle de situations et de réponses, une première détermination sommaire des lois de la conduite.

Cycle organique

Mais, pour établir entre ces termes éloignés des connexions constantes et précises, il y a intérêt à tenir compte d'éléments intermédiaires dans la chaîne des causes et des effets. De là une seconde conception de la situation et de la réponse, où les phénomènes organiques eux-mêmes sont englobés.

En effet le milieu externe n'est qu'une cause indirecte; son lien avec la réaction finale est complexe et imprévisible; la cause directe, effective, est l'excitation physiologique des organes récepteurs qui ne dépend pas seulement de l'objet externe, mais de la réceptivité variable de l'organisme à son action. De même, il faut inclure dans la réponse, à côté des réactions sur les objets extérieurs, les réactions organiques proprement dites (expressives, mimiques, viscérales) qui peuvent soit s'associer aux premières, soit exister seules. Selon les auteurs, les phénomènes de l'organisme sont comptés au titre de la situation ou à celui de la réponse, ou partagés entre ces deux rubriques. Cette question de nomenclature est secondaire; il est plus important de noter que l'observation externe proprement dite ne suffit plus et qu'il faut lui associer ici l'investigation physiologique de phénomènes souvent masqués.

Cycle cérébral

Mais il faut aller encore plus loin. La situation physiologique n'engendre la réponse physiologique que par l'intermédiaire des centres nerveux. Il faut donc incorporer à la situation et à la réponse organiques la situation et la réponse cérébrales. Ici, plus encore que lorsqu'il ne s'agissait que de phénomènes périphériques, l'observation externe est débordée. Les fonctions cérébrales échappent encore presque entièrement à une investigation directe.

Les partisans de la méthode objective se partagent ici en plusieurs écoles. L'une (Watson) croit pouvoir se passer de décrire en elle-même cette phase cérébrale. Elle admet que toute excitation afférente détermine toujours un cycle complet de réactions effectives musculaires et glandulaires qu'on pourrait rendre observables. L'attitude mentale qu'on désigne chez l'homme sous le nom de langage intérieur ne se réduirait pas à sa phase nerveuse cérébrale; il y aurait un phénomène musculaire d'articulation simplement atténué et que Watson a cherché - sans succès d'ailleurs - à enregistrer. La plupart des autres auteurs admettent au contraire qu'une partie du cycle d'excitation se termine provisoirement dans les centres et que, pour les caractériser, il faudrait pouvoir décrire en elle-même la phase centrale.

Ce problème essentiel reparaît encore quand on considère le cours complexe des phénomènes dans le temps. Ce n'est que dans des cas très simples qu'on peut rattacher la réponse externe actuelle à la situation externe actuelle, comme l'effet à la cause. Le plus souvent, elle dépend à la fois de cette situation actuelle et de situations anciennes. Inversement, toutes les excitations actuelles ne s'expriment pas en réponses immédiates. Il y a des effets différés, des relations à longue distance dans le temps. Sans doute, le passé n'agit actuellement que parce qu'il a produit une modification organique, cérébrale; mais il faudrait pouvoir décrire sous sa forme actuelle cette trace persistante qui conditionne immédiatement le comportement.

Le vocabulaire et son contenu

La psychologie de comportement semble donc échouer dans sa prétention de définir situation et réponses par l'observation externe directe. On lui a opposé le dilemme suivant. Ou bien contrairement à son principe - elle aura recours au langage de la psychologie introspective, elle parlera de sensation, de représentation, de souvenir, de sentiment, de volonté; ou bien elle empruntera à la physiologie une terminologie (excitation et excitabilité, inhibition et frayage, traces, engrammes, associations dynamiques) qui, surtout dans son application aux centres nerveux, ne traduit pas des faits observables, mais sert à construire des hypothèses.

Vocabulaire physiologique

Cependant, quel que soit le langage adopté, on ne peut en tirer contre la méthode d'objection décisive. L'emploi du vocabulaire physiologique pour caractériser les phases intermédiaires invisibles du comportement implique des hypothèses; mais ce procédé parait aussi légitime ici que dans les autres sciences; l'essentiel est qu'on n'oublie pas qu'il s'agit d'hypothèses. En attendant que leur vérification directe devienne possible, on peut en déduire des conséquences dans le domaine du comportement observable et leur donner ainsi une valeur heuristique (Köhler).

Vocabulaire psychologique

Si, d'autre part, on s'en tient au vocabulaire psychologique ordinaire, il suffira de ne retenir que la partie objective de sa signification. Aucun de ses termes n'appartient en propre à la psychologie introspective et ne désigne un fait purement subjectif. La qualité de l'expression personnelle vécue adhère au mot, pour chaque sujet qui l'emploie, mais ce mot désigne en même temps une loi objective du comportement, c'est-à-dire la possibilité d'une certaine réponse à une certaine situation, et c'est ce sens objectif qui peut être transmis par le mot. Sans avoir même besoin de créer des néologismes, comme certains auteurs l'avaient préconisé, il suffit à la psychologie du comportement de limiter avec précision l'acception des termes usuels.

Par exemple, étudier objectivement la perception des couleurs, chez un homme ou chez un animal, c'est établir la loi suivant laquelle certaines de ses réactions, naturelles ou apprises, varient en fonction des longueurs d'onde de radiations auxquelles il est exposé. Affirmer qu'il distingue le rouge du bleu, c'est dire qu'il possède ou peut acquérir un comportement différentiel stable pour deux radiations, définies physiquement (par exemple : l'homme pourra classer des papiers bleus et rouges ou employer correctement les mots : bleu et rouge; l'animal pourra être dressé â prendre sa nourriture sur un papier bleu et â ne pas la prendre sur un papier rouge). Des épreuves de contrôle seront nécessaires pour établir cette loi, pour éliminer le rôle des différences de clarté, position, forme, texture superficielle et pour démontrer le rôle de la longueur d'onde.

Mais l'emploi des mots percevoir, distinguer, etc., n'implique nullement ici que l'expérimentateur assimile la qualité subjective indéfinissable de ces couleurs dans sa propre perception et la qualité qu'elles peuvent présenter dans la perception du sujet qu'il étudie : de celle-ci, il ne prétend rien savoir. Ces mots ne désignent rien au delà du résultat objectif des expériences. De même, affirmer qu'un individu possède un souvenir d'un événement ou d'un objet, ce n'est pas lui attribuer un état subjectif semblable à celui dont nous avons l'expérience intime quand nous nous souvenons; c'est simplement prévoir que, dans certaines conditions, il sera capable de certains comportements (chercher et trouver l'objet caché, réciter le texte appris, éviter les fautes déjà commises).

Les mots : sentiment, croyance, savoir, intelligence désignent des lois du comportement. Il s'agit, non seulement de lois générales, mais aussi de lois individuelles. Le langage, ainsi réduit à sa valeur objective, se prête à définir avec une précision parfaite la loi moyenne de la perception des couleurs dans l'espèce humaine, et aussi ses anomalies individuelles; de même, il se prête à définir les variétés individuelles d'un type intellectuel ou affectif. Ce procédé est celui que la science emploie pour définir le plus grand nombre de ses objets, qui sont directement inaccessibles; il n'y a pas de raison pour qu'on n'y réussisse pas en psychologie comme en physique. On caractérise une radiation invisible par la loi de l'effet visible d'un corps visible sur un détecteur approprié; une bactérie invisible, par la loi de l'action visible de son support matériel visible sur un être vivant. De même, une fonction mentale d'un individu peut être révélée par les modalités de sa conduite dans des situations définies, sans qu'il soit nécessaire de chercher à l'atteindre par une sorte de pénétration sympathique de sa vie intérieure, telle qu'elle lui apparaît à lui-même.

Valeur de la méthode

On a reproché à cette méthode de ne pas avoir accès à la personnalité profonde. Mais on suppose gratuitement que les couches profondes de la personnalité seraient dépourvues de toute manifestation saisissable, directe ou indirecte; on oublie que le comportement comprend une immense variété de réponses différenciées, notamment à des situations sociales complexes. La question est de savoir si le nombre de ces documents objectifs est suffisant pour définir avec certitude cette personnalité et ses attitudes. Il est insuffisant dans bien des circonstances de la vie pratique, mais cette difficulté concerne l'art et non la science. Le véritable problème est de développer, dans des conditions favorables, une investigation armée, des méthodes d'examen, des tests différentiels, et d'établir ainsi une véritable séméiologie objective des fonctions mentales.

L'introspection, que nous avons opposée jusqu'ici à la psychologie du comportement, n'en serait-elle pas une forme particulière? Sous peine de rester une contemplation stérile, elle doit aboutir à une description intelligible pour autrui. Si le sujet, chez qui j'étudie la perception des couleurs, veut me décrire ses sensations, les mots qu'il emploiera ne peuvent transporter de sa conscience dans la mienne les qualités propres de ces sensations; ils n'évoquent chez moi que la qualité de mes propres sensations et non celle des siennes.

Ils me montrent chez lui la possibilité des réactions différentielles; d'ailleurs j'aurai à vérifier si ces réactions verbales obéissent à la même loi que les réactions non verbales; je m'assurerai de la congruence des deux systèmes de réponses; mais les renseignements qu'ils m'apportent sont de la même nature. Ceci vaudrait pour toute description introspective de la vie intérieure. La science ne peut faire état de la qualité même des impressions; elle est en présence d'un comportement verbal qu'elle peut rattacher, au même titre que les autres formes de comportement, dont il est un substitut, à ses conditions objectives. L'introspection ainsi comprise peut apporter à la psychologie de comportement un élément d'information précieux.

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