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Les méthodes

La méthode pathologique

(Daniel Lagache)

Selon une distinction qui tend à s'imposer, la psychopathologie est l'étude des maladies mentales, alors que la psychologie pathologique est " l'étude des fonctions psychiques par l'observation des anomalies qu'elles présentent chez les aliénés, les névropathes, etc."  (Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie). L'une apparaît donc comme caractérisée essentiellement par son objet; l'autre, comme une méthode au service de la psychologie générale. La première est à la seconde ce que la psychologie de l'enfant est à la psychologie génétique, la psychologie animale à la psychologie comparée. Cette distinction est utile pour comprendre les rapports historiques qui unissent ces deux façons de considérer les choses.

La psychopathologie a toujours fait appel à la psychologie générale, soit à la psychologie commune et pour ainsi dire populaire, soit à la psychologie philosophique et savante; à l'une et à l'autre elle doit ses catégories et son vocabulaire, qui ne sont pas le moindre obstacle à l'avènement d'une psychopathologie scientifique. Et lorsque se constitua la Société médico-psychologique, la plus ancienne des sociétés savantes françaises ayant pour but l'étude et le développement de la médecine mentale, on fit appel à des philosophes et à des psychologues. Cette collaboration, ainsi conçue, fut stérile pour la médecine : la psychologie générale ne pouvait pas alors rendre à la pathologie les services que la physiologie lui rendait déjà; mais elle eut au moins l'avantage d'attirer l'attention des psychologues du côté de la psychopathologie.

Valeur expérimentale de la méthode

Le terrain était depuis longtemps préparé. Maine de Biran avait eu l'intuition des services que la pathologie mentale pouvait rendre à la psychologie. Auguste Comte, dans le Cours de philosophie positive et dans la Politique positive, critique à plusieurs reprises la psychologie de son temps, qui n'étudie que l'homme "adulte et sain". Taine a fait maints emprunts à la psychopathologie. Mais Théodule Ribot fut le grand initiateur, par ses œuvres d'abord, et en posant les fondements méthodologiques d'une telle entreprise.

"La méthode pathologique, écrit-il, tient à la fois de l'observation pure et de l'expérimentation. La malade, en effet, est une expérimentation de l'ordre le plus subtil, instituée par la nature elle-même dans des circonstances bien déterminées et avec des procédés dont l'art humain ne dispose pas; elle atteint l'inaccessible. D'ailleurs, si la maladie ne se chargeait pas de désorganiser pour nous le mécanisme de l'esprit et de nous faire mieux comprendre ainsi son fonctionnement normal, qui donc oserait risquer des expériences que la morale la plus vulgaire réprouve?" (De la méthode dans les sciences). Impossible en psychologie, pour des motifs techniques et moraux, l'expérimentation y aurait donc pour équivalent la méthode pathologique.

La méthode expérimentale n'avait pas besoin d'un tel succédané, et l'on pourrait presque reprocher à Ribot de n'avoir pas eu assez de foi en elle. L'important développement qu'ont reçu de nos jours la psychologie de laboratoire et la psychotechnique a réduit la place de la psychologie pathologique.

Certains psychologues la voient même d'un mauvais œil. Il reste pourtant des domaines où elle ne parait pas remplaçable comment provoquer expérimentalement un sentiment ou une passion? Ce n'est pas dire qu'on ne puisse expérimenter sur une passion ou un sentiment : la psychologie appliquée au traitement d'une passion morbide est bien une expérience. Mais, en son essence, la psychologie pathologique n'est pas expérimentale et n'a qu'une analogie limitée avec l'expérimentation. On ne peut, contre cette opinion classique, arguer de l'impossibilité de provoquer les faits puisque, pour des raisons techniques ou morales, elle les considère comme non provocables. Mais un caractère essentiel de l'expérimentation est d'être accomplie "en des circonstances bien déterminées" suivant la formule que Ribot applique à l'expérimentation naturelle que serait la maladie.

Or, rien n'est plus mal connu que les conditions dans lesquelles la nature institue ces expériences, les maladies mentales le début d'une psychose échappe le plus souvent au médecin, au patient, à son entourage; la physiopathologie, l'anatomie pathologique en sont obscures. Fait bien significatif, pour faire comprendre par l'exemple ce qu'est la psychologie pathologique, on peut choisir le tabès, la cécité, la surdité : là en effet, il s'agit d'atteintes relativement isolées, réalisables d'ailleurs techniquement sinon moralement; et l'état morbide a l'allure simple d'une expérimentation. Mais les troubles de l'attention, de la mémoire ou de la volonté ne fournissent pas d'exemples aussi clairs. Dire que la méthode pathologique est une expérimentation réalisée par la nature n'est qu'une image.

Nature du phénomène morbide

L'expérimentation suppose la possibilité, non seulement théorique, mais matérielle, d'isoler les processus dont elle étudie les variations. Au fond de l'illusion qui assimile la méthode pathologique en psychologie â la méthode expérimentale, il y a la représentation atomistique et associationiste de la vie mentale, il y a la psychologie des facultés: "Tout phénomène pathologique, écrit Lalande, est donc l'exagération ou l'insuffisance, la séparation ou la combinaison exceptionnelles de processus élémentaires qui se présentent d'ordinaire sous un autre aspect. Nous obtiendrons par suite, en les observant, tantôt un grossissement des phénomènes, tantôt un cas différentiel, tantôt un exemple de variations concomitantes ou de résidus, en un mot, une sorte d'expérience faite par la nature." Une telle façon de présenter les choses tend plus à la rigueur logique qu'à la vérité psychologique.

Le fait élémentaire et l'expérience vécue

Il n'existe pas de processus élémentaires isolables, que ce soit dans la conscience morbide ou dans la conscience normale. Une telle illusion ne peut naître que si l'on examine les malades en appliquant un schéma des fonctions mentales, ou bien un catalogue codifié de symptômes.

Considérons par exemple le symptôme connu en clinique sous le nom d'hallucination psychomotrice verbale il s'agit de "voix" qui au lieu d'être entendues par le malade sont senties par lui sous forme de mouvements localisés dans l'appareil d'exécution de la parole; les classiques, en particulier Séglas expliquaient ce phénomène de la façon suivante l'action irritative directe ou indirecte s'exerçait au centre moteur de la parole au lieu de s'exercer au centre auditif et libérait ainsi l'image motrice verbale; l'atteinte du sens musculaire, partie essentielle de la cénesthésie, entraînait un dédoublement de la personnalité qui ne s'observait pas chez les hallucinés de l'ouïe. Il est clair que, dans une telle conception, le fait psychopathologique est bien un phénomène élémentaire relevant lui-même d'une atteinte neurologique élémentaire, atteinte d'ailleurs problématique.

Or, l'analyse de la conscience morbide ne révèle aucun phénomène psychomoteur verbal élémentaire; en elle-même, la parole n'est pas différente chez ces sujets de ce qu'elle est chez les normaux; si l'on s'efforce d'établir ce que fait et ce qu'éprouve le malade, on constate qu'il parle, mais avec l'impression qu'il entend des paroles étrangères, soit qu'il nie l'intervention de sa propre parole, soit qu'il ait l'impression qu'on le force à parler.

Le fait est beaucoup plus complexe que le schéma classique il s'agit d'un événement, d'une n expérience vécue n par le malade, suivant la traduction devenue courante en français de la notion allemande d'Erlebniss. Essayer de la reconstituer en s'aidant du récit du malade, de son comportement, des expressions de son psychisme, constitue l'attitude proprement phénoménologique il faut étudier les états d'âme tels qu'ils sont vécus par les malades, par un effort de représentation aussi poussé que possible, en faisant abstraction de tout savoir théorique. Un tel effort représente pour la pensée scientifique une maturation analogue à celle qui s'accomplit lorsque l'enfant passe du réalisme intellectuel à l'objectivité : "Enfants, nous dessinons d'abord les choses, non comme nous les voyons, mais comme nous les imaginons; de même, en tant que psychologues et psychopathologues, nous passons d'un stade où nous imaginons le psychique d'une certaine manière à un stade où dépourvus de préjugés nous le voyons directement ce qu'il est." (Jaspers, Psychopathologie générale.)

La structure de la conscience morbide

La notion d'expérience vécue n'est encore qu'une abstraction, inséparable en fait de l'ensemble du psychisme et de l'ensemble de l'évolution, de l'aspect général sous lequel les troubles se présentent. Henri Claude parle de la n perspective n sur laquelle se profilent les divers symptômes morbides et en fonction de laquelle ils doivent être compris et appréciés. Pour d'autres, c'est la notion de n structure n de la conscience morbide qui est en faveur. Pour comprendre ce qu'on entend par là, il est commode de se reporter à l'image que la philosophie kantienne donne de la pensée humaine avec ses formes de la sensibilité et ses catégories de l'entendement. Si cette structure que l'on peut considérer comme normale se trouve modifiée, on conçoit qu'il en résulte des différences considérables pour le malade dans sa façon d'appréhender la réalité.

L'expression de ces différences dans les récits et les comportements du malade constitue pour le clinicien des symptômes, pour le psychopathologue des expériences vécues dont la signification et la portée ne se peuvent mesurer par rapport à la conscience normale, mais seulement par rapport à la structure particulière dont elles procèdent. Par exemple, l'hallucination psychomotrice verbale ne peut être comprise si elle est rapportée à la conscience normale; elle ne devient intelligible qu'intégrée à une pensée d'une structure particulière, que l'on peut qualifier sommairement de "dissociée". Le fait psychopathologique, dans un tel cas, est moins l'expérience délirante particulière que la structure mentale dont elle n'est qu'une expression parmi d'autres.

Conscience normale et conscience morbide

Le symptôme, inséparable de la conscience morbide qu'il exprime, constitue-t-il pour la psychologie générale un matériel qu'elle puisse traiter comme les faits observés chez les normaux? Nous rencontrons là le problème souvent posé de la distinction du normal et du pathologique, problème encore moins susceptible de solution en pathologie mentale qu'en pathologie somatique. Ce qui le rend si difficile à résoudre, c'est que, formulé en ces termes, il est mal posé. L'état de maladie ne désigne dans sa généralité qu'un état d'infériorité, de non-valeur, par rapport à un état idéal de santé bien difficile à définir. Il n'acquiert de contenu positif qu'en se spécifiant. C'est pourquoi la question posée ne comporte pas de solution univoque.

Etude des troubles lésionnels

La psychologie générale peut-elle utiliser les troubles psychopathiques conditionnés par des lésions cérébrales?

Pour Delmas et Boll ces faits ne sont pas comparables aux faits normaux et n ont pas ici la valeur des psychopathies non lésionnelles : "un cerveau partiellement détruit n'est plus rigoureusement comparable, dans son fonctionnement, à un cerveau qui a conservé l'intégrité de sa structure. " (Delmas et Boll, La personnalité humaine.) Il y a là une difficulté sur laquelle Jaspers a mis l'accent : le processus physique instaure un développement hétérogène par rapport à la personnalité antérieure, donc par rapport au psychisme normal auquel elle était plus ou moins complètement perméable; la succession des symptômes mentaux ne comporte aucune régularité, aucune dérivation psychologique, car ils dépendent de la lésion cérébrale et non du processus psychologique qui lui est parallèle (Jaspers, Psychopathologie générale).

En un sens, de tels faits relèvent de la neurologie. Il n'est cependant pas douteux que l'étude des symptômes psychiques d'une lésion progressive, de sa réparation, du retentissement du déficit, des suppléances qu'il occasionne, constitue pour le psychologue une documentation précieuse (Dumas, Traité de psychologie, II). On peut qualifier de physiopathologique la recherche psychologique qui les met en œuvre.

Il faut d'ailleurs se demander si le symptôme psychique doit être considéré comme l'expression directe de la lésion cérébrale, ou si celle-ci ne détermine pas une modification globale de l'intelligence et de la personnalité, modification dont les symptômes ne seraient que l'expression.

C'est ainsi que les aphasies sont considérées par l'école classique comme l'expression de la perte isolée de la mémoire des mots, amnésie partielle elle-même conditionnée par l'effet d'une lésion cérébrale en foyer; un aspect très important de l'évolution des idées, en ce qui concerne les aphasies, a été le passage de la notion d'un déficit partiel à la notion d'une modification structurale (Bergson, Pierre Marie, Pick, Head, van Woerkom, Gelb, Goldstein) : "Abstraction faite des troubles purement moteurs que nous avons décrits plus haut, le trouble du langage chez les malades apparaît comme une manifestation spéciale de cette modification générale qui affecte l'être entier." (Goldstein, L'analyse de l'aphasie et l'étude de l'essence du langage.)

Ce qui, en définitive, rend délicate l'utilisation des symptômes psychiques des processus cérébraux, ce n'est pas tant leur conditionnement organique que la possibilité d'une structure mentale hétérogène à la conscience normale.

Une différence irréductible ?

La notion d'une différence irréductible de nature entre la conscience normale et la conscience morbide a été soutenue par Charles Blondel (La conscience morbide).

On peut résumer l'essentiel de sa position en disant que, chez l'aliéné, par suite d'un bouleversement de la cénesthésie, les données immédiates de la conscience n'arrivent plus à s'exprimer par les concepts et le langage qui caractérisent la conscience de l'homme mentalement sain; il serait donc vain pour l'observateur de remonter du récit à la réalité vécue par le malade, puisque cette réalité vécue d'une part et sa relation avec le langage d'autre part sont radicalement inassimilables à sa pensée.

Si l'on pousse cette conception jusqu'à ses dernières conséquences, c'est la possibilité de toute psychologie qui se trouve limitée : l'homme social est seul connaissable mais appartient à la sociologie; la psychologie, si elle existe, doit avoir un objet différent. Et cet objet existe, en dehors de l'objet de la biologie et de l'objet de la sociologie, entre lesquelles il ne saurait être partagé c'est l'individu; ce sont ses pensées et sa conduite, les événements de sa vie et la façon dont ils sont vécus.

Rapport de la psychose à la personnalité antérieure

Tous les objets de la psychopathie ne sont pas au même degré étrangers à la pensée normale. Parmi les délires, par exemple, on peut opposer aux délires paranoïaques, intelligibles d'emblée, les délires paranoïdes, d'emblée inintelligibles, bien que la connaissance de ce genre de cas, l'étude approfondie de chaque cas particulier et de la vie du malade puissent introduire une clarté croissante, jamais complète; on se heurte là à des expériences irrationnelles qui sont irréductibles à la pensée socialisée. Dans le cas des délires paranoïaques, la personnalité, peu atteinte, reste compréhensible à l'observateur; dans le second cas, la personnalité étant transformée, l'observateur ne peut que l'analyser et tenter de mettre en place les divers aspects isolés par l'analyse, définissant ainsi la structure de la psychose. En définitive, c'est le rapport de la psychose à la personnalité antérieure qui établit en même temps dans quelle mesure elle est intelligible et dans quelle mesure elle est assimilable à la psychologie du sujet normal. En partant de cette relation, on peut distinguer deux sortes de cas.

Psychoses non compréhensibles : la psychose apparaît comme une formation irréductible à la personnalité antérieure. Les psychoses schizophréniques ou discordantes en sont les meilleurs types; bien qu'on aie l'impression qu'elles se développent assez souvent chez des natures particulièrement fermées, il y intervient pourtant un facteur exogène vraisemblablement toxique ou infectieux, que l'on ne fait guère encore que soupçonner, mais qui donne à penser que ces cas devront être, dans l'avenir, considérés comme des processus physiques. Notre ignorance actuelle les fait dénommer processus psychiques (Jaspers). En présence des malades, le médecin éprouve souvent le sentiment qu'il ne les comprend pas il ne sait comment les questionner et les manœuvrer; les malades eux-mêmes expriment fréquemment le besoin d'être compris et leur impuissance à se faire comprendre.

Psychoses compréhensibles : la psychose apparaît ici dans une relation intelligible avec la personnalité antérieure, dont elle est en quelque sorte le développement, développement commencé et poursuivi depuis l'enfance, et dans lequel la notion de constitution congénitale ne peut intervenir que lorsqu'on a épuisé les explications tirées des événements et des situations de la vie. S'il s'agit de troubles psychotiques nés à la faveur d'un événement et en relation intelligible avec lui, on parle de psychose réactionnelle : l'évolution de cette psychose dépend de l'événement générateur et du rapport qu'elle présente avec lui. Lorsqu'un épisode aigu affecte la forme d'une période d'agitation ou de dépression, quoiqu'il soit sans rapport avec un événement vécu par le malade mais paraisse déterminé au contraire par une variation biologique, la personnalité peut rester intacte; souvent même, l'excitation ou la dépression sont en rapport avec l'humeur habituelle du malade. Dans tous ces cas, on peut donc dire, d'une part, que la psychose est homogène à la personnalité antérieure; d'autre part, qu'elle est intelligible à l'observateur. Il s'agit de variations morbides de degré, et non de nature, par rapport à des variations qualitatives qui, en elles-mêmes, ne relèvent pas de la psychopathologie mais de la caractériologie et de la psychologie individuelle.

Un certain degré de scepticisme est utile pour mettre en garde contre l'illusion intellectualiste qui nous fait voir ce que nous savons au lieu de ce qui est. D'autre part, un pessimisme radical n'est pas justifié. S'il est vrai que la sympathie ne peut nous livrer entièrement le mystère d'aucun être, le cas du sujet normal ne vaut guère mieux que celui du psychopathe. Qu'importe d'ailleurs? Pourquoi, seule de toutes les sciences, la psychologie devrait-elle livrer au savant l'intégralité de ses objets? pourquoi serait-elle un domaine privilégié où le cours des pensées, pour être science, doive reproduire le cours des choses?

Nous avons vu qu'une large part des faits psychopathiques étaient fort pénétrables à la conscience normale. Même les structures les plus hétérogènes, outre l'intérêt intrinsèque de leur étude, sont capables de fournir des données pour les problèmes posés par la psychologie générale; elles lui posent même des problèmes nouveaux, et une particularité curieuse du vocabulaire psychopathologique est de comporter des expressions négatives sans équivalent dans la psychologie normale : comment ne pas reconnaître le jour nouveau que des notions comme celle de discordance jettent sur notre connaissance de l'être humain? Enfin, la psychopathologie met en œuvre toutes les méthodes psychologiques possibles, et elle les applique à des hommes vivants, pour lesquels les plus grandes réalités humaines, la vie et la mort, la santé et la maladie, la liberté et la détention, l'amour et le travail sont en jeu. Par là elle est une inégalable école de psychologie concrète et vivante.

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