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Les méthodes

La psychotechnique

(Henri Piéron)

Objet et évolution

Lorsqu'il publiait, en 1914, le premier ouvrage consacré à la psychotechnique (Grundzüge der Psychotechnik), le professeur allemand de l'Université de Harvard, aux Etats-Unis, Münsterberg, définissait cette discipline comme "la science de l'application pratique de la psychologie (de la psychologie scientifique, précisait-il) au service des tâches culturelles". L'Association internationale de psychotechnique a, dans sa commission de terminologie, proposé de la définir comme "l'application des méthodes de la psychologie expérimentale à la poursuite de fins pratiques dans toutes les sphères de la vie humaine, individuelle et sociale". En somme, toutes les fois qu'un problème pratique d'ordre psychologique se pose, si la science psychologique expérimentale peut contribuer à la solution de ce problème, la psychotechnique entre en jeu.

Domaine d'application

Les domaines d'application sont nombreux et divers; deux grandes catégories de questions sont posées aux psychotechniciens. Ou bien il s'agit d'utiliser de façon précise, dans des cas concrets plus ou moins bien définis, les données et lois générales qu'a pu dégager la science expérimentale, de même que l'ingénieur, se fondant sur les données et les lois de la physique, doit assurer par exemple la construction d'un pont de grandeur donnée, en un lieu donné, avec des matériaux donnés. Ou bien il s'agit de comparer chez des individus certaines caractéristiques, pour une utilisation pratique à des fins données, et d'établir des hiérarchies précises, comme fait un ingénieur lorsqu'il examine et compare les matériaux qui doivent être utilisés pour telle ou telle construction.

Application des lois à une fin concrète

Un commerçant se propose de lancer un produit; il s'agit de le faire connaître et d'inspirer le désir de l'acheter. Le jeu des lois de fixation mnémonique, ou l'éveil des tendances appétitives, interviendra; le lancement réussira d'autant mieux que les procédés utilisés se conformeront plus exactement à ces lois; car la prévision déductive doit toujours, dans les réalisations concrètes, se soumettre au contrôle d'une vérification expérimentale, tout au moins à une échelle réduite, étant donné la complexité des variables en jeu, dont on ne peut déterminer a priori l'influence avec certitude.

Le choix du meilleur mode de signalisation routière, de la meilleure disposition de lettres et de chiffres permettant de lire et de retenir facilement le numéro des voitures rapides posent aux psychotechniciens des problèmes analogues. De même encore, les modalités de l'apprentissage le plus efficace - en dactylographie par exemple, ou pour toutes autres formes d'activité professionnelle - peuvent être utilement rationalisées grâce à la psychotechnique; il en est de même pour une organisation du travail adaptée aux capacités perceptives, élaboratrices et motrices de la machine humaine, de l'ouvrier.

Classement des individus

Dans l'autre catégorie de questions, il s'agit d'adapter les machines humaines à des tâches définies, en raison de la diversité des capacités réelles. Apprécier ces capacités sous une forme numérique permettant un classement et une hiérarchie, c'est là un des plus importants problèmes posés à la psychotechnique. Ce problème se présente généralement sous la forme, plus difficile, d'une détermination d'aptitudes, c'est-à-dire d'une prévision des capacités effectives qui peuvent résulter d'une formation et d'un apprentissage. C'est le domaine de la sélection et de l'orientation professionnelles, avec certaines spécialisations : conducteurs de transports, aviateurs, techniciens de l'armée ou de la marine.

Les cas complexes

Dans un grand nombre de cas, l'adaptation des données et des lois générales à des cas concrets, et la différenciation des individus interviennent à la fois. Si l'on examine, en pharmacologie, l'effet de certains produits, de divers toxiques, à telle ou telle dose, on cherche à la fois à dégager les règles générales de leur action sur les fonctions mentales et les capacités des organismes, et aussi à établir entre quelles limites, et avec quelle marge, varie, selon chaque individu, la sensibilité au toxique considéré.

Les méthodes psychotechniques doivent contribuer à résoudre ces deux problèmes, intimement liés. L'effet d'une certaine atteinte cérébrale, d'une anomalie sensorielle, de la cécité par exemple, sur la vie mentale et les possibilités d'action des hommes, comporte aussi le double problème de l'influence générale et de la variabilité individuelle avec ses marges et ses limites.

L'appréciation de la valeur des témoignages, en justice, peut comporter, dans la mesure où elle tend à devenir plus précise, une prévision fondée sur les lois générales de déformation mnémonique - certaines formes de souvenir étant plus fragiles que d'autres, et le sens des déformations d'origine affective devant être prévu; mais elle comporte aussi une appréciation plus précise de la fidélité et de la sincérité de tels ou tels témoins, par des procédés très voisins de ceux qui pourraient, si les méthodes psychotechniques étaient admises en ce domaine, révéler des connaissances dissimulées chez les prévenus ou convaincre des coupables.

Pour déterminer les niveaux du développement mental chez les écoliers, il est nécessaire de connaître les lois générales du développement : il est d'abord rapide, puis de plus en plus lent, comme le développement physique apprécié d'après le poids ou la taille; de sorte que, pour une différence d'une année d'âge, la différence de niveau devient de plus en plus petite. Il est nécessaire aussi de comparer des enfants de même âge, du point de vue de leur niveau de développement, afin de grouper en sections homogènes les retardés ou les précoces, et du point de vue de ce qu'on a appelé leur quotient intellectuel, ou rapport de leur âge mental à leur âge réel.

Origines

Les origines de la psychotechnique sont doubles : théoriques avec la psychologie individuelle, pratiques avec l'organisation scientifique du travail.

Un problème théorique : les différences individuelles

C'est tout d'abord le problème. considéré sous son aspect théorique général, des différences individuelles, de leur marge, de leur origine, de leur possibilité de transmission héréditaire, qui conduisit à la recherche de méthodes précises permettant de caractériser les individus et de confronter les différences en les chiffrant. La psychométrie est née de l'anthropométrie : à côté de mesures morphologiques, comme la taille, le rapport des diamètres céphaliques, ou de mesures fonctionnelles, comme la capacité respiratoire, la fréquence du pouls, on a étudié avec Galton, les vitesses de réaction, les capacités mnémoniques, etc.

Cherchant à caractériser le génie, Ed. Toulouse essaya d'appliquer, sur un certain nombre d'hommes, artistes, littérateurs, savants, des méthodes de mesure couvrant tout le champ de l'anthropométrie, y compris la psychométrie. Devant l'insuffisance de la technique des déterminations numériques dans ce dernier domaine, il chercha à établir des méthodes plus satisfaisantes, des appareils plus adéquats, aboutissant, avec la collaboration de N. Vaschide et de H. Piéron, à une Technique de Psychologie expérimentale (1904) qui visait essentiellement à constituer une psychométrie. Insuffisamment satisfait de ses investigations, il ne publia tout d'abord que la monographie d'Emile Zola (1896), puis celle d'Henri Poincaré (1910).

Cattell, élève de Wundt, eut tout de suite le souci d'appliquer les méthodes de la psychologie expérimentale à l'étude très générale des différences individuelles et proposa (1890) une série de 50 mesures utilisables chez les enfants, et une série plus courte, de 10 mesures, comprenant la force de contraction volontaire, la vitesse de réaction, la capacité de mémoire immédiate, diverses acuités sensorielles. Kræpelin (1895) pour la caractérisation des aliénés - à laquelle Ed. Toulouse s'intéressait aussi de son côté; Gilbert (1896) pour celle des écoliers; Münsterberg, (dès 1891) pour celle des ouvriers; Binet et Henri (1896) dans un but général, posèrent aussi des séries de mesures à effectuer en psychologie individuelle. A l'exposition universelle de Chicago (1893), Jastrow installa des dispositifs de mesure pour les visiteurs curieux de se soumettre à ces épreuves psychométriques.

Une question pratique : l'organisation du travail

Posée par l'ingénieur américain Taylor, pour l'utilisation rationnelle des ouvriers, cette question devait conduire à l'emploi de méthodes psychotechniques.

Il s'agit alors de confier une tâche déterminée aux individus les plus propres à la bien remplir et, en conséquence, de savoir comment s'exercent, selon les individus, les fonctions essentielles impliquées dans cette tâche. Ce ne fut pas, en fait une des premières questions que se posa Taylor; mais, ayant été chargé de la réorganisation d'une usine pour la fabrication de billes d'acier, il confia à son collaborateur P. E. Thompson le soin d'étudier le travail de contrôle des billes, afin de procéder au choix scientifique des ouvrières qui en seraient chargées. Les fonctions essentielles ayant paru être l'acuité visuelle et la vitesse de réaction, des mesures de ces fonctions permirent de choisir les ouvrières qui présentaient la meilleure acuité et les temps de réaction les plus courts; et d'obtenir ainsi, avec 35 seulement, le rendement qu'on obtenait jusque-là avec 120 !

Nous retrouvons ici, mais sur le terrain de la pratique industrielle, et du point de vue de l'ingénieur, des problèmes de psychologie individuelle. Mais ce qui constitua l'essentiel des méthodes d'organisation connues sous le nom de taylorisme, ce fut le chronométrage des mouvements professionnels, la mesure - effectuée sur les meilleurs ouvriers - des temps nécessaires pour l'exécution des actes élémentaires. Le chronométrage a pour but, d'une part, d'imposer à tous un rythme de travail d'après la cadence observée et, d'autre part, de mieux connaître la structure du travail; cette structure connue, il est possible d'y apporter des perfectionnements de deux ordres les uns dans l'outillage, adapté de manière à éviter au maximum les allongements de temps par gestes inutiles; les autres dans le choix des mouvements, qui doivent être les plus rapides et les moins fatigants.

Les ouvrages de Taylor, Etude sur l'organisation du travail dans les usines (1903, traduit en français en 1917) et Principes d'organisation scientifique des usines (1911, traduit en français en 1912) exercèrent une influence très profonde et les usines employèrent un peu partout des chronométreurs. Un disciple de Taylor, Gilbreth, avait entrepris l'enregistrement cinématographique des gestes des bons et des mauvais ouvriers pour la détermination de la meilleure technique de travail (Etude des mouvements, publiée en français en 1919).

Il reprenait ainsi une recherche, plus scientifique que pratique, entreprise par Marey, dont les diverses méthodes d'enregistrement des mouvements, y compris la chronophotographie, devaient être appliquées, comme il le signalait en 1904, à l'étude du travail professionnel. Frémont avait, dès 1895, au Parc des princes, analysé le travail du forgeron. A la recherche de Marey se rattache aussi l'œuvre d'A. Imbert, professeur de physique biologique à la Faculté de médecine de Montpellier, qui mit au point en particulier la technique rationnelle de la manœuvre du cabrouet, ou du travail à la lime (1911), et l'œuvre de J. Amar au Conservatoire des arts et métiers.

On a reproché à juste titre à Taylor de se préoccuper de façon trop exclusive du rendement immédiat des ouvriers, en imposant une cadence de travail telle que les moins aptes devaient disparaître, ou se surmener pour tenir mais pendant un temps court - et être rejetés ensuite comme des déchets. Le point de vue humain était négligé. Pour le nombre et la durée des repos, à condition que le rendement n'en fût pas affecté, Taylor s'en remettait à l'instinct des ouvriers. Or, l'organisation rationnelle du travail doit viser à l'économie de la fatigue et à l'aménagement convenable de la main-d'œuvre.

Recherche de la technique de travail la moins fatigante, intercalation de repos dont le nombre et la durée constituent un optimum, c'est-à-dire, au lieu d'un maximum absolu de rendement, un maximum compatible avec un degré minimum de fatigue; mais aussi utilisation des ouvriers dans les activités professionnelles pouvant le mieux leur convenir : telles doivent être les grandes préoccupations de la psychotechnique. C'est bien ainsi qu'elles apparaissent dans les recherches de J. M. Lary, et dans celles de Walther (Technospsychologie du travail industriel) : adapter le travail à l'homme et l'homme au travail.

Orientation actuelle

Les applications psychotechniques se développent très rapidement. Le souci de caractériser les individus avec précision se manifeste particulièrement dans les écoles, les hôpitaux, les asiles et les usines; il existe aux Etats-Unis des psychologues scolaires, des psychologues d'asiles - à qui l'on demande en particulier des mesures de niveau de développement mental et d'intelligence - et des psychotechniciens d'industrie, chargés de l'examen des ouvriers, pour une simple sélection, un choix d'entrée ou une répartition appropriée du personnel aux différentes tâches.

Depuis la fondation par G. C. Myers (1921) de l'Institut national de psychologie industrielle de Londres, financièrement soutenu par les industriels eux-mêmes, un grand nombre d'entreprises obtinrent une meilleure adaptation de l'outillage, le perfectionnement des conditions du travail et la répartition optimum de la main-d'œuvre. Les grandes entreprises, en particulier les sociétés de transports, ont organisé des laboratoires de psychotechnique les chemins de fer, en Allemagne, en U.R.S.S.; en France, les compagnies de l'Etat et du Nord, la T. C. R. P., de nombreuses compagnies de tramways, des manufactures d'armes, certains services de la marine. L'Institut de psychologie de l'Université de Paris (fondé en 1920) a créé un diplôme de psychologie appliquée et un diplôme supérieur d'expert psychotechnicien.

L'Association internationale de psychotechnique, dont le siège est à Paris, a organisé, depuis 1920, une série de conférences la première s'est réunie à Genève, sur l'initiative de l'Institut Jean-Jacques Rousseau; les suivantes à Milan, Barcelone, Paris, Moscou, Prague. Ces conférences réunissent un grand nombre de participants dont beaucoup sont des professionnels.

En raison de l'intrication des problèmes physiologiques et des problèmes psychologiques dans la recherche des caractères individuels - la personnalité étant une unité psychophysique - et dans l'étude du travail ouvrier, un rapprochement étroit des deux points de vue tend à se faire, pour aboutir à la biotechnique, préconisée en particulier par Laugier et Toulouse, dans le sens des travaux d'A. Imbert, mais sur un plan très élargi.

Méthodes de la psychotechnique

Toute expérience psychologique destinée à permettre une application numérique, la mesure d'un processus, d'une fonction, effectuée, afin de le caractériser, sur un individu que l'on soumet à des épreuves déterminées, reçut de Cattell le nom de mental test; et le mot test est resté pour désigner de telles épreuves, mais avec tendance à le limiter de plus en plus à celles qui ne comportent pas d'instrumentation. Tester un individu, c'est explorer ses fonctions générales de mémoire, d'attention, d'intelligence, avec un crayon et du papier, ou même par voie de questions et de réponses orales. Dans bien des cas le test peut paraître identique à des épreuves scolaires d'examen, écrites ou orales.

La psychométrie

Toutefois, on ne peut employer l'expression de test que pour désigner des épreuves soumises à des règles permettant réellement la mesure, des épreuves de caractère psychométrique satisfaisant. Des tests scolaires ou tests de connaissances sont évidemment de même nature que certaines "compositions". Ils comportent, par exemple, des problèmes d'arithmétique ou des questions d'histoire.

Notation du test

Mais, pour qu'une mesure soit satisfaisante, elle doit être objective et la notation doit être soumise à des règles telles que tous les correcteurs aboutissent à des résultats identiques. Le procédé le plus courant consiste en une multiplicité de questions comportant chacune une réponse simple, qui ne peut être qu'exacte ou fausse; avec, sous les yeux, la liste des réponses exactes, n'importe qui peut relever le nombre total des réponses exactes obtenues; c'est ce nombre qui constitue la note. Pour éviter même les réponses douteuses, on peut indiquer, au-dessous de la question, une série de réponses parmi lesquelles se trouve la réponse exacte, et les sujets examinés n'ont qu'à la souligner. Ainsi, à condition, bien entendu, d'employer les mêmes tests, présentés de la même manière (même temps accordé, instructions identiques), l'objectivité de la notation permet d'examiner et de comparer des individus n'importe quand et en n'importe quel nombre.

Une notation est ainsi obtenue, mais quelle est sa signification ? Elle doit permettre un classement comparatif, une hiérarchie, comme entre les élèves d'une classe, quand ils font une composition. Mais si j'ai un seul sujet à examiner, pour situer le chiffre obtenu il faut que je puisse utiliser une échelle, un barème, qui doit être établi, pour chaque test, grâce à un étalonnage préalable.

Etalonnage du test

Ce fut l'idée féconde d'Alfred Binet que d'établir ces étalonnages, analogues à ceux qui, sur un thermomètre, permettent de donner un sens au niveau d'une colonne de mercure. On applique le test à un millier d'individus - à une centaine si l'on veut avoir un étalonnage pour une catégorie très homogène de sujets, par exemple pour des enfants d'un âge déterminé et d'un milieu donné; et l'on répartit les notes dans un classement hiérarchique. On fixe par exemple les niveaux correspondants au 250e, au 500e et au 750e sujet, ce qui délimite les "quartiles", le 2e quartile étant le "médian", caractérisant la moyenne du groupe. Pour plus de précision, on fixe les niveaux des sujets hiérarchisés de 100 en 100, ce qui détermine des " déciles "; ou de 10 en 10, ce qui détermine des "centiles". Dès lors, un sujet quelconque, exploré avec le test, peut être situé dans un quartile, un décile, ou même un centile donné; et la signification du niveau obtenu est comprise aussitôt.

En procédant à l'étalonnage, on peut d'ailleurs vérifier si le test est ou non un bon instrument de mesure : pour qu'il soit satisfaisant, il faut qu'il permette d'établir le classement, c'est-à-dire que, dans le groupe examiné, les derniers doivent réussir à répondre aux questions les plus faciles et les premiers doivent échouer à certaines questions difficiles; il doit aussi y avoir assez de questions pour que le nombre des notations différentes permette d'obtenir plus de 10 échelons pour 100 sujets, ou plus de 100 pour un millier de sujets. Un test satisfaisant se traduit par une répartition des résultats analogue à celle que donne un groupement par rangs de taille d'une population homogène en plaçant les individus les uns à côté des autres par taille croissante, la ligne que dessine le haut des têtes forme une demi-ogive couchée : l'ogive de Galton; si on met des individus de même taille en files juxtaposées, des plus petits aux plus grands, le groupe, vu d'en haut, dessine une cloche : c'est la courbe de fréquences, dite de Gauss, les individus moyens étant les plus nombreux, et les files devenant de plus en plus petites, à mesure que les tailles s'écartent de la moyenne, par excès ou par défaut. Les notes des tests doivent se comporter comme les tailles.

Ce que nous avons dit des tests scolaires vaut pour tous les tests et toutes les épreuves de mémoire, d'attention, d'intelligence; dans ce dernier cas, les problèmes doivent être tels que leur résolution ne puisse utiliser aucune préparation pédagogique, aucune recette apprise, afin d'atteindre des aptitudes naturelles et non des capacités acquises. Mais certaines épreuves impliquent en général, non nécessairement toutefois, une instrumentation fournissant tout naturellement des valeurs numériques qui n'ont pas le caractère arbitraire des notations de test; telles sont, par exemple, les mesures du temps de réaction, de la vitesse d apprentissage, de la résistance à la fatigue. Dans ces cas, on constate que les valeurs obtenues s'ordonnent, en général, très sensiblement comme les tailles, avec ogives de Galton et courbes de Gauss.

On pourrait être tenté de donner à ces mesures une valeur absolue et, en quelque sorte, arithmétique; mais en réalité leur emploi ne permet qu'un classement hiérarchique, comme les notations des tests, car la signification d'un écart numérique donné n'est plus la même suivant le niveau, et ne peut être connue, là aussi, que par l'étalonnage de l'épreuve, le décilage ou le centilage. Si l'on fait exécuter une course de 100 m. a une série d'individus, la différence d'une seconde n'a pas même signification pour caractériser une supériorité quand on compare entre eux les individus les plus lents ou quand on compare ceux qui approchent du record du monde.

Les méthodes statistiques

Les chiffres obtenus par des méthodes psychométriques n'ont de signification que s'ils sont traduits en rangs hiérarchiques sur une échelle d'étalonnage préalablement établie; cette nécessité conduit la psychotechnique sur le terrain de la statistique et, si les travaux des statisticiens ont été utilisés à cet égard, des recherches spéciales ont été entreprises pour résoudre certains problèmes qui n'avaient pas attiré suffisamment l'attention des mathématiciens plongés dans la méthodologie statistique. Une importante contribution à la statistique a été apportée par les biométriciens et psychotechniciens, en particulier en Angleterre par Pearson, le disciple direct de Galton, et par Spearman. Des quatre questions principales posées sur le terrain statistique, les deux premières : déterminer la valeur représentative d'un groupe de mesures et déterminer un indice de dispersion, ont un caractère très général. Les deux autres unifier des échelles hétérogènes et évaluer la parenté de plusieurs séries de mesures, ont eu, pour la biométrie, une importance toute spéciale.

La valeur représentative

Si l'on veut comparer deux groupes humains, enfants d'âges différents, hommes et femmes, populations de villes et de campagnes, populations de races différentes, du point de vue de leurs capacités intellectuelles aussi bien que de leur force physique ou de leur taille, il faut déterminer la valeur représentative, ou tendance centrale, de chaque groupe. La moyenne arithmétique des mesures est généralement choisie et doit correspondre à la valeur médiane, celle du 50e individu sur un groupe de 100, et au "mode" ou valeur le plus fréquemment rencontrée, si le groupe est homogène et se répartit conformément à la courbe en cloche déterminée par la loi de Gauss; l'existence de deux modes indiquerait une hétérogénéité du groupe, comme si, pour la taille ou le niveau du développement mental, on mélangeait un certain nombre d'enfants de 15 ans à un groupe d'enfants de 10 ans.

Dans le cas où les mesures que l'on effectue sont soumises à des causes de variations fortuites, on doit aussi répéter les déterminations numériques et choisir une valeur représentative qui caractérise cette fois un individu; de la réunion de ces valeurs individuelles se dégage la valeur représentative d'un groupe. La confiance attribuée à une valeur représentative est d'autant plus grande qu'elle est obtenue à l'aide d'un plus grand nombre de déterminations (elle croit comme la racine carrée de ce nombre) et que la dispersion des mesures est moindre.

Cette dispersion intervient spécialement quand on confronte diverses valeurs représentatives par exemple quand on compare un groupe de garçons à un groupe de filles de même âge et de même milieu; ou bien quand on compare, pour apprécier une vitesse de développement, un groupe d'enfants de 10 ans - c'est-à-dire dont l'âge est compris entre 9 ans 1/2 et 10 ans 1/2 - à un groupe d'enfants de 11 ans; ou bien encore quand on compare, chez un individu, des temps de réaction avant et après un travail donné, pour apprécier un degré de fatigue.

L'indice de dispersion

On trouve alors une différence entre deux valeurs représentatives; pour donner un poids à cette différence, en comprendre la valeur significative, il faut la comparer à la différence, d'origine fortuite, que l'on a chance d'obtenir lorsqu'on procède à une répétition de la mesure sur le même sujet, dans les mêmes conditions, et quand on s'adresse à certains individus plutôt qu'à certains autres pour caractériser le groupe : c'est l'erreur dite d'échantillonnage.

Pour cela on compare la différence à un indice de variation, de dispersion des mesures, indice qui sera, soit un écart, entre individus différents, soit une variation, chez un même individu exploré à plusieurs reprises. Ces indices sont, par exemple l'écart moyen, ou moyenne arithmétique des différences entre chaque valeur individuelle et la valeur représentative qu'on a dégagée; l'écart quadratique, le plus usité, appelé encore écart étalon ou écart type, racine carrée de la moyenne arithmétique des carrés des écarts; l'écart probable, ou médian des écarts, que l'on a égale chance de dépasser ou de ne pas atteindre; le semi-interquartile, ou moitié de l'écart qui sépare dans un groupe de 100 valeurs la 25e de la 75e. Une différence de deux groupes de mesures ne sera considérée comme significative que si elle est nettement supérieure à une différence probable définie par l'indice de dispersion des mesures. Ce sont là des problèmes très généraux de statistique.

L'écart réduit

Mais, si l'on veut comparer des séries de mesures très différentes, par exemple la vitesse de réaction des individus, leur ténacité au travail et leur niveau d'intelligence, on a affaire à des 1/100 de seconde d'un côté, à des kilogrammètres d'un autre, à des notations conventionnelles par ailleurs; comment la comparaison est-elle possible? On peut utiliser la notation unifiée en rangs hiérarchiques, en déciles ou centiles; ou bien, ce qui est plus précis, prendre dans chaque cas comme unité une valeur tirée de la dispersion des mesures, par exemple celle de l'écart étalon. C'est la méthode dite de l'écart réduit, introduite principalement dans les applications psychotechniques des méthodes statistiques, et qui assure l'unification empirique d'échelles différentes ("tétronage" de D. Weinberg).

L'indice de corrélation

Enfin, dans la comparaison de séries de mesures chez des individus différents, on a constamment besoin d'évaluer la parenté des résultats obtenus et des classements 'lui en découlent. Cette parenté est mesurée par des indices de corrélation, qui vont de 0 à I, de l'absence complète d'éléments communs à l'identité absolue; ils sont obtenus par confrontation, pour chaque individu, de deux mesures qui lui sont attribuées ou de deux rangs qui lui sont assignés.

Dans le cas le plus simple, on peut appliquer la formule de Bravais-Pearson, d'après laquelle l'indice de corrélation r est égal à la somme des produits des écarts, x et y, par rapport à la moyenne générale du groupe, des valeurs obtenues par chaque individu dans les deux séries de mesures, divisée par la racine carrée du produit de la somme des carrés des écarts x de la première série (ou x2) par les carrés des écarts y de la deuxième série (ou y2) :

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En se servant d'une comparaison des rangs, Spearman a proposé un coefficient de coordination Q moins précis mais de même signification.

Lorsqu'on répète un test chez une série d'individus, on mesure la "fidélité" du test d'après l'indice de corrélation établi entre les deux séries de valeurs numériques obtenues et qui, pour bien faire, devraient être identiques, s'il n'intervenait pas des facteurs fortuits de variabilité. En répétant la mesure à plus ou moins longs intervalles, on a un indice de "constance"; en employant deux formes jugées équivalentes, on a un indice de "précision".

Dans les applications pratiques, on cherche à prévoir ce que donneront des individus donnés, à qui l'on impose une certaine tâche, d'après la réussite préalable dans un test ou une batterie de tests dont on doit dès lors connaître la valeur de prévision, la "validité". Celle-ci est appréciée d'après l'indice de corrélation existant entre les séries de mesures par tests et les appréciations de réussite dans l'activité visée, ou entre les deux classements obtenus. Le calcul des corrélations intervient donc constamment pour guider dans le choix et le perfectionnement des tests recherche d'une fidélité maximum et d'une validité satisfaisante, ainsi que d'une précision convenable par l'emploi de formes interchangeables.

Application à l'analyse de la personnalité

L'emploi des méthodes de corrélation a permis de constater un fait général d'une très grande importance l'évolution de capacités fonctionnelles considérées comme homogènes indique une très grande hétérogénéité effective deux épreuves successives de mémoire, d'attention, d'intelligence sont le plus souvent très inégalement réussies par un individu donné, en sorte que le classement établi d'après une des épreuves de mémoire ne permet pas de prévoir avec quelque certitude le classement d'après l'autre épreuve. Les corrélations sont positives mais souvent très faibles. Des méthodes techniques d'analyse statistique, fondées en particulier sur des hiérarchies de coefficients de corrélation entre des séries d'épreuves couplées, conduisent à la conclusion que les fonctions mémoire, attention, intelligence, ne sont que des abstractions, résidus de la vieille théorie des facultés.

Il paraît y avoir quelque chose de commun dans toutes les épreuves mentales, un facteur g (général) d'après la nomenclature de Spearman, facteur auquel on a eu le tort de donner au début le nom ambigu d'intelligence générale, quelque chose qui représente peut-être un ensemble de qualités fonctionnelles (richesse structurale, dynamisme) du cerveau, organe unique, substrat commun de toutes les formes d'activité mentale.

Quelles sont les autres fonctions spécifiques qui interviennent dans les manifestations psychiques de la personnalité, dont nous soulignons l'unité fonctionnelle pour réagir contre les excès d'un atomisme analytique, mais où doivent cependant se différencier certains groupements plus ou moins étroitement spécifiques? c'est ce que cherchent à déterminer, en interprétant des corrélations nombreuses entre mesures variées, des psychotechniciens de tendances mathématiques comme l'Américain Thurstone et des mathématiciens s'intéressant aux problèmes psychotechniques comme le Français Georges Darmois. Dans cette voie nouvelle, de très grande importance théorique, ouverte par les essais d'application psychotechnique, se précise une des deux tâches que Binet et V. Henri, dans une étude de l'Année psychologique (1896), assignaient à la psychologie individuelle à côté de l'étude des variations individuelles des processus psychiques, cette psychologie devrait encore "étudier dans quels rapports, chez un même individu, les processus psychiques se trouvent entre eux", afin de préciser la structure réelle de la personnalité.

Réalisations de la psychotechnique

Nous avons vu au début de cette étude que la psychotechnique avait une double origine le problème de l'organisation du travail et le problème des différences individuelles. A cette double origine correspond un double aspect de l'œuvre réalisée jusqu'à ce jour : applications industrielles et applications éducatives.

Les applications industrielles

Dans le problème de l'organisation du travail, un petit nombre de principes généraux très simples servent de guides, et le talent des ingénieurs psychotechniciens a consisté à adapter à tels ou tels cas particuliers des principes qui sont les suivants :

Le rendement du travail croit au début de la période en fonction de la mise en train, s'établit en plateau, puis décroît en fonction de la fatigue; il faut donc faire intervenir une période de repos avant que la fatigue n'exerce son effet dépresseur, mais le nombre et la durée de ces repos doivent être tels que les nouveaux retards de mise en train soient rendus négligeables.

Le rendement du travail est fonction du niveau général d'activité des ouvriers, niveau qui augmente sous l'influence de facteurs excitateurs et diminue sous l'influence de facteurs dépresseurs. Il faut donc faire jouer au maximum les premiers et éliminer le plus possible les seconds.

Le rendement du travail est accru quand la tâche est facilitée, pour ce qui concerne à la fois les éléments perceptifs et les éléments moteurs.

Le rendement d'une équipe est d'autant plus grand que l'équipe est composée d'individus qui sont mieux adaptés à la tâche, dans les conditions où elle doit s'exécuter.

La fatigue : le repos

On a d'abord cherché à établir des régies générales en soumettant les sujets à une activité quelconque; et l'on s'est efforcé d'obtenir des signes objectifs de fatigue. Mais les résultats étaient souvent contradictoires; le problème des signes de fatigue s'est montré complexe et difficile, présentant un aspect de répercussion physiologique générale à côté des éléments musculaire et neuro-psychique.

La nature du travail, en dehors même des différences individuelles, a une influence capitale. Aussi a-t-on dû procéder à une mesure du rendement pour le travail examiné, en modifiant le nombre, le rythme et la durée des repos, afin de déterminer expérimentalement dans chaque cas la combinaison optimum. En procédant ainsi, Walther, s'adressant à une équipe de 9 ouvrières payées aux pièces, sélectionnées et travaillant dans des conditions rationnelles, a pu accroître de 33 % un rendement déjà fort élevé, en faisant intervenir un repos de 2 minutes tous les quarts d'heure; tandis que, dans un autre cas, pour un autre travail, l'optimum correspondait à 5 minutes toutes les heures.

Les facteurs excitants ou inhibants

Le problème des facteurs d'incitation au travail ou d'inhibition est le plus général et le plus complexe et fait intervenir des éléments de psychologie sociale : rôle des salaires, avec prime de rendement, ou salaire aux pièces; participation aux bénéfices; organisation coopérative ou communauté; récompenses; émulation dans le rendement individuel ou par équipes.

La méthode expérimentale intervient pour contrôler les effets de tel ou tel incitant à tel ou tel travail, en tenant compte des facteurs inhibiteurs possibles, tels que des consignes de syndicats, la crainte du surmenage. Les conditions de l'expérience échappent toutefois, en général, à l'investigateur, qui peut utiliser des systèmes industriels et sociaux réalisés ici ou là.

Mais certains facteurs de nature psycho-physiologique peuvent être maniés à volonté. Par exemple, la lumière exerce une action excitatrice, l'obscurité est dépressive, et l'on peut augmenter le rendement grâce à un éclairage plus intense; la courbe d'accroissement montre alors que les gains, plus élevés que la dépense, tendent vers un plafond, et qu'il y a un optimum économique.

Les distractions sont perturbatrices et il faut en protéger les ouvriers par des moyens appropriés à chaque cas; les bruits sont en général perturbateurs, bien que parfois leur action soit plutôt stimulante, lorsqu'ils sont continus; Münsterberg cite le cas d'une imprimerie où le passage d'un wagonnet gênait le travail d'une équipe d'ouvrières, dont le rendement fut accru de 25 % du jour où l'on détourna le trajet de ce wagonnet. En revanche, une rythmisation sonore, bien connue des rameurs, des haleurs et des soldats en marche, peut constituer une incitation très forte pour certaines catégories de tâches.

La simplification de la tâche

Faciliter la tâche consiste à assurer d'abord un meilleur jeu de la connaissance sensorielle. Comme la vue est le sens prédominant, l'éclairage, qui facilite l'exercice de la vision et augmente l'acuité, joue de ce chef un grand rôle, surtout pour les tâches délicates.

Ensuite, il faut obtenir l'exécution du travail par l'emploi des gestes les plus économiques, c'est-à-dire ceux qui peuvent s exécuter le plus rapidement et avec le moindre effort, donc les moins fatigants; des transformations peuvent être apportées, à cet effet, à l'outillage, comme on a essayé de le faire pour le clavier de la machine à écrire.

Pour le choix de ces gestes, l'étude expérimentale de l'apprentissage moteur. entreprise par Michotte à l'Université de Louvain, en montrant certaines formes de mouvements privilégiés, peut donner d'importantes indications pour la mise au point des techniques particulières de travail. De nombreux exemples ont été donnés, par l'Institut de psychologie industrielle de Londres, d'augmentations de rendement souvent considérables, dépassant parfois 100 %, atteignant en moyenne 25 à 40 %, obtenues par des aménagements, souvent fort simples, des gestes, des attitudes dans l'exécution des tâches industrielles (dans plus de 180 cas déjà). Walther, dans une maison où des ouvrières avaient à remplir des sacs de café, en simplifiant les modalités de la tâche, a fait passer le rendement d'une ouvrière de 44 à 86 sacs.

La sélection professionnelle

Le choix des individus qui conviennent le mieux à une tâche déterminée, par sélection simple à l'embauche, ou par répartition de la population ouvrière d'une grande entreprise entre les diverses branches d'activité de l'entreprise, représente le cas le plus courant d'intervention de la psychotechnique, intervention à peu près continue, du fait du renouvellement de la main-d'œuvre.

Le problème se présente sous un double aspect : détermination des aptitudes exigées pour l'exécution de la tâche, en tenant compte des conditions du travail rythme imposé, par exemple dans le travail à la chaîne, ou dans un milieu particulièrement bruyant; et, d'autre part, caractérisation des individus du point de vue des qualités et aptitudes requises : niveau minimum d'intelligence et parfois niveau maximum (une usine de caoutchouc recrutant spécialement des débiles mentales pour l'exécution d'une tâche automatisée et monotone), exigences sensorielles (de la vue, de l'ouïe, du tact), force, habileté motrice, précision de mouvements, souplesse d'adaptation, résistance aux distractions, vitesse de réaction, qualités d'ordre, de soin.

La détermination des tests convenables pour la vérification des aptitudes et l'adaptation de la main-d'œuvre à la tâche est la question capitale, sur laquelle les psychotechniciens ont particulièrement travaillé. Certains recherchent des tests analytiques, éprouvant chacun une fonction ou du moins un aspect défini du fonctionnement mental; d'autres préfèrent les tests dits analogiques, synthétiques, ou schématiques, et font exécuter une tâche se rapprochant le plus possible de la tâche professionnelle, mais sans préparation, sans apprentissage préalable.

Dans un grand nombre d'entreprises, la sélection s'opère à l'entrée des jeunes gens, qui doivent être soumis à un apprentissage professionnel dans telle ou telle catégorie d'ateliers. Un grand nombre d'industries métallurgiques, en Allemagne les maisons Auer et Osram, la maison Philipps en Hollande, des entreprises électriques comme l'A. E. G. allemande, des manufactures d'armes en Belgique, des services postaux à Berlin, des entreprises de transports en divers pays ont des services psychotechniques qui cherchent en particulier à assurer cette sélection d'entrée dont on a pu apprécier l'efficacité la durée d'apprentissage des conducteurs à la T. C. R. P. a passé en moyenne de 27 à 18 jours du fait de l'introduction, à l'entrée, d'épreuves psychotechniques. La sélection se montre particulièrement importante quand la tâche à exécuter comporte des dangers, soit pour le travailleur lui-même, soit pour les autres.

Les accidents du travail constituent une lourde charge pour les industriels; or, il y a des ouvriers qui ont ce qu'on appelle une "propension" aux accidents et Marbe, le psychologue de Würzburg, a pu établir cette loi que les chances d'accident sont d'autant plus grandes pour un individu que les accidents antérieurs ont été plus nombreux. On a, par l'étude systématique des ouvriers accidentés, cherché à déterminer la nature de cette propension, qui tiendrait particulièrement (Lahy, Korngold) à un manque de plasticité adaptative, de souplesse, lié le plus souvent à des perturbations émotionnelles, à un affolement facile. Certains défauts de caractère, tels que l'étourderie, interviennent aussi (Moede) et, dans certains métiers, telle ou telle déficience particulière.

Les accidents, dans les services de transports, entraînent des dégâts matériels et des pertes de vies humaines dont certaines catastrophes de chemin de fer montrent la grandeur possible; aussi l'importance du choix des hommes à qui l'on peut confier ces services de sécurité dépasse-t-elle le strict intérêt économique pour prendre un intérêt social. L'Etat tend de plus en plus à intervenir pour imposer la sélection préalable et la surveillance technique; car les aptitudes professionnelles peuvent être atteintes par l'âge, l'alcoolisme ou une maladie parfois méconnue, comme la paralysie générale à ses débuts.

L'efficacité de la sélection a pu être vérifiée déjà dans un grand nombre de cas. A la Compagnie des tramways de Berlin, l'organisation psychotechnique de la sélection a réduit, pour un million de km. parcourus, les collisions de 42 à 29, les accidents graves de 1,6 à 1,1; à la T. C. R. P., à la suite de l'organisation de la sélection, le taux des accidents a passé de 77,5 (1925) à 13,7 (1933), et le pourcentage d'accidents par conducteur et par an, d'après les chiffres de Bacqueyrisse, est tombé de 1,55 (1925) à 0,80 (1930) et 0,27 (1933).

A Barcelone, l'examen psychotechnique des chauffeurs de taxis a permis de montrer que les accidents étaient d'autant plus fréquents que le chauffeur était moins bon, le pourcentage annuel d'accidents par chauffeur étant de 0,96 pour les bons, de 1,32 pour les moyens et de 2,16 pour les médiocres. Et, dans un camp d'aviation, en Belgique, le Dr Brabant a montré qu'après sélection des aviateurs le pourcentage d'accidents dus à une faute du pilote était tombé de 80 à 20, soit une réduction des trois quarts.

Les applications éducatives

L'étude des lois de transmission héréditaire a permis de constater, entre les individus, d'importantes différences congénitales, tant mentales que physiques; aussi est-on conduit, dans l'éducation et la préparation professionnelle des enfants et des adolescents, a' tenir compte davantage des aptitudes propres de chacun.

Le niveau de développement

La psychotechnique fournit à la pédagogie les procédés d'examen permettant de caractériser les enfants, d'apprécier avec précision leur niveau de développement et de mettre à part les retardés justiciables des classes ou écoles de perfectionnement, et parfois aussi les précoces, les bien doués, pour lesquels on a, en certains cas, constitué aussi des classes spéciales.

La précocité est d'ailleurs, dans la plupart des cas, un signe avant-coureur de la supériorité intellectuelle de l'adulte. D'après le quotient intellectuel de Stern, ou rapport de l'âge mental à l'âge réel (un enfant de 8 ans dont le niveau mental est celui d'un enfant moyen de 10 ans a un quotient de 1,25), on peut prédire le niveau relatif qui sera atteint un certain nombre d'années plus tard, avec la même approximation que l'on peut prédire la taille, à quelques années d'intervalle, dans les mêmes conditions. Mais ces déterminations globales se complètent d'appréciations analytiques, grâce auxquelles on peut tracer la physionomie mentale d'un enfant, en la traduisant graphiquement, sous la forme d'un "profil psychologique", suivant une méthode proposée par un psychologue russe, Rossolimo : le niveau relatif, pour des épreuves de mémoire, d'attention, d'imagination, d'intelligence - dont il existe des formes spécialisées, abstraites, verbales, mécaniques est marqué sur une échelle comportant par exemple 10 échelons; les points dessinent, vers la droite, des saillies marquant des supériorités; des inflexions indiquant des infériorités; les niveaux moyens se trouvant dans la zone médiane.

On trouve ainsi que beaucoup d'enfants, de même niveau intellectuel global, présentent en réalité de grandes différences dans leurs capacités, différences qui, généralement, se compensent. Or, pour l'utilisation de ces capacités dans la vie, pour le choix de la profession, ces différences sont importantes et contribuent à constituer les aptitudes professionnelles que détermine la psychotechnique dans ses applications industrielles.

L'orientation professionnelle

Les méthodes brutales de sélection pourraient être rendues inutiles, si l'orientation professionnelle vers les carrières et les métiers, au moment de la spécialisation des adolescents, conduisait bien chacun dans la voie qui convient à ses aptitudes propres, évitant ainsi les déchets et les flottements, pénibles et coûteux.

Aussi, particulièrement en France, un grand mouvement en faveur de l'orientation professionnelle s'est-il développé depuis quelques années. Plusieurs congrès ont déjà été consacrés à cette grande question qui tient aussi une place importante dans les conférences de psychotechnique.

Un Institut national d'orientation professionnelle, rattaché à l'Enseignement technique, dont le directeur, H. Lue, est un actif propagandiste des tendances nouvelles, a été fondé en France en 1928, alors qu'existaient depuis trois ans à Buenos Aires, depuis huit ans à Barcelone, des instituts semblables.

L'efficacité d'une orientation professionnelle bien conduite, appuyée sur un examen psychotechnique satisfaisant, a été démontrée par quelques expériences systématiques, dans lesquelles on a suivi pendant un certain nombre d'années les enfants examinés, dont tous n'avaient pas suivi les conseils donnés.

Voici, par exemple, des résultats obtenus à l'Institut de psychologie industrielle de Londres, concernant 321 cas. La réussite professionnelle, sans changement de métier, a été obtenue dans 87 % des cas où le conseil donné fut suivi et où le choix coïncidait avec le goût de l'enfant et dans 80 % des cas où le conseil fut suivi malgré un désaccord avec le goût propre de l'enfant; quand le conseil ne fut pas suivi, la réussite ne fut obtenue que dans 50 ou dans 47 % des cas, suivant que l'enfant avait ou non suivi son goût propre. On voit le gain social ainsi réalisé.

Psychotechnique et docimologie

Les méthodes d'examen par tests se répandent progressivement dans les établissements d'instruction et sont ainsi confrontées avec les procédés traditionnels utilisés dans les examens et concours qui assurent, par des procédés de sélection, une certaine orientation des jeunes gens. L'emploi des méthodes de contrôle statistique a permis de constater l'imprécision des méthodes classiques, imprécision telle que le passage d'un examinateur à un autre, ou la répétition d'un examen par le même examinateur, peut entraîner, dans la composition du groupe des admis et du groupe des refusés, des différences atteignant et dépassant même 50 %.

L'étude et le perfectionnement des méthodes d'examen deviennent une branche de la psychotechnique à laquelle a été donné le nom de docimologie et qui s'adresse à la fois aux épreuves d'aptitude - qui devraient être appliquées sans préparation - et aux épreuves de capacités acquises, pour le contrôle des formations éducatives. Le contrôle peut servir de guide pour juger de la valeur des méthodes, en pédagogie expérimentale. Et la psychotechnique contribue au perfectionnement de ces méthodes, en particulier pour assurer, dans les préparations professionnelles, un apprentissage rationnel, plus rapide et plus efficace. Des résultats intéressants ont déjà été obtenus.

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