Introduction à l'étude de la vie mentale
(Henri Wallon)
L'étude de la vie mentale fait l'objet de la psychologie. Comme la biologie, la physiologie, la sociologie et autres mots de même terminaison, la psychologie devrait désigner une science, se rapportant à un aspect défini de la réalité, à un domaine de faits homogènes. Mais les deux termes vie et mental qui s'accouplent dans l'énoncé de son contenu semblent indiquer quelque chose d'hybride, pour ceux du moins qui distinguent entre les sciences de la nature et les sciences de l'esprit.
L'attitude idéaliste
A vrai dire, l'édifice entier des sciences peut être dit mental. C'est précisément la thèse de l'idéalisme : jamais la connaissance ne nous permettrait de rencontrer autre chose que des états de conscience, des constructions intellectuelles, des témoignages sensoriels et, par conséquent, c'est en eux qu'on devrait chercher le principe et le terme de toute réalité. Dans cette réalité l'idéaliste consent pourtant à distinguer, d'une part, ce qui semble opposé à la conscience, parce qu'extérieur à elle, d'autre part son activité propre; d'un côté les sciences concrètes, dont l'objet semble fourni par l'expérience; de l'autre les sciences formelles, dont l'objet est l'activité qui met l'expérience en forme.
Tout récemment encore, H. Delacroix (Nouveau traité de psychologie, V) rapprochait et distinguait en ces termes la logique et la psychologie : " La psychologie de la pensée est dans le temps, la logique en dehors du temps... L'objet du logicien, c'est la nécessité logique considérée en elle-même, en dehors de la durée et en dehors de toute pensée actuelle et agissante. L'objet du psychologue, c'est l'opération active qui se déroule dans le temps, et qui atteindra sa fin, ou la manquera, suivant qu'elle observera ou non, dans l'ordre de ses opérations, l'ordre logique intemporel... La psychologie n'a pas a fournir la justification et l'origine de certaines lois très générales de la pensée, essentielles a toute pensée, sans lesquelles aucune pensée ne saurait fonctionner. Ce qu'on appelle les catégories lui échappe, parce que, loin de pouvoir les expliquer, elles les suppose au contraire, et s'arrête a la théorie de la connaissance. La psychologie étudie seulement le jeu des formes dans la conscience individuelle, leur adaptation a l'expérience de chacun de nous ".
La psychologie serait donc en quelque sorte consécutive a la logique, dont elle ne ferait qu'exprimer l'ordre éternel et nécessaire, par l'intermédiaire d'activités individuelles se développant dans le temps et sujettes aux vicissitudes de l'erreur. Psychologie de la pensée, dira-t-on : n'en est-il pas d'autres? Assurément, mais il suffira de remplacer logique par instinct, ou par tel autre vocable approprié, pour appliquer a tous les aspects de la vie psychique le même type d'explication. C'est ce qu'a fait Bergson. Substituant aux intuitions de la raison l'intuition de l'élan vital, il a sans doute abouti a des conclusions contraires: dénoncé la science comme une falsification de la réalité et identifié la réalité avec les aspirations de l'instinct. Mais ce changement de front n'en montre que mieux ce qu'il y a d'identique dans les conceptions des psychologues qui partent du mental ou du psychique. Leur psychologie ne trouve pas de domaine parmi ceux des sciences concrètes. Elle plane au-dessus, parce qu'elle est l'expression immédiate des principes de la connaissance ou de l'être.
L'attitude organiciste
A l'opposé, la psychologie considérée comme science de la nature fait des manifestations psychiques une simple manifestation de la vie et ne voit souvent dans la vie que le fonctionnement des organismes selon leur structure. Ainsi l'activité psychique devra s'expliquer par le jeu de ses organes plus ou moins différenciés. Elle leur serait rigoureusement réductible, comme eux-mêmes le seraient aux lois de leur propre morphogénèse et celles-ci aux mutations physico-chimiques d'où elles procèdent; de sorte qu'en définitive tout se ramènerait a la manifestation des effets propres a la matière, chaque degré de la réalité étant l'effet nécessaire du degré qui précède.
Ce genre d'explications mécanistes n'est pas exceptionnel en psychologie. Pour les croire justifiées, il suffit de considérer certains rapports isolément, par exemple certaines modifications du psychisme sous l'influence de certaines sécrétions internes, sans tenir compte en même temps du terrain ni du moment biologiques qui peuvent en être les déterminants de base. Mais, d'autre part, comment expliquer la diversité d'effets qui peuvent résulter de structures anatomiques semblables, par exemple la diversité des langues suivant la diversité des milieux linguistiques, si les effets étaient rigoureusement préformés dans les structures?
Entre les attitudes idéaliste et organiciste l'opposition est évidemment aussi complète que possible. Les principes invoqués sont, pour l'une, un ordre ou une finalité qui préexiste aux effets; pour l'autre, des éléments simples, dont les combinaisons successives s'échafaudent mécaniquement. La psychologie a pour objet, dans un cas, ce que réalisent des puissances qui sont en quelque sorte antérieures à l'expérience; dans l'autre, un simple département des réalités expérimentales, et d'autant plus subordonné que la chaîne de leurs conditions antérieures est plus longue, leur donnant davantage figure de simples épiphénomènes.
Il est donc assez surprenant que, suivant les commodités de l'objet, chacun de ces points de vue puisse, comme il est fréquent, être alternativement adopté dans le même ouvrage ou par le même auteur. Ils ont néanmoins en commun un certain caractère substantialiste et déductif, puisqu'ils ramènent tous deux les données de l'expérience aux propriétés d'une réalité initiale et fondamentale.
L'attitude de renoncement
Aussi, pour n 'avoir pas à se prononcer sur la nature essentielle de l'être, question métaphysique par excellence, nombre de psychologues et de savants affirment-ils qu'un seul problème existe, dont puisse connaître la science celui des relations qu'il est possible de déceler et de mesurer dans le champ des faits observables, c'est-à-dire dans ce qui est sensible ou rendu sensible par des techniques appropriées à notre perception. Ainsi, de nouveau, nos états de conscience redeviennent l'enveloppe que notre savoir ne pourra jamais dépasser. Sur la nature des choses, la signification de la vie, les rapports de la conscience et de l'univers agnosticisme. La science, simple système de méthodes et de procédés pour prévoir ou pour provoquer l'apparition de certains effets. Les lois scientifiques, simples constructions intellectuelles mieux réussies que d'autres. C'est leur plus grande commodité qui les fait adopter, non leur plus grande véracité, car il n'y a pas de critère pour en juger. Aux prises avec l'inconnu qui l'entoure, les hypothèses de l'homme ne seront jamais autre chose que des hypothèses.
La validité intrinsèque de la science étant ainsi mise en question, ses progrès mêmes sont souvent retournés contre elle; et la nécessité d'ajuster aux faits ses théories, d'approfondir ses perspectives et de les centrer différemment, a beau lui être imposée par ses propres découvertes, elle est donnée comme la preuve de son impuissance à étreindre le réel. Car l'incertitude essentielle dont sont taxées ses démarches est une position moralement intenable et le problème de la chose en soi ne manque pas de reparaître, sous une forme ou sous une autre.
Le prétendu inconnaissable sert à réaffirmer la nécessité de puissances mystiques, dont l'influence, une fois admise, ne s'arrête pas aux confins du savoir scientifique, mais en façonne les contours à sa manière. La psychologie est la première à subir ces déformations, ayant pour champ la zone où l'homme s'unit aux choses. Par son excessif souci de prudence, cette attitude de renoncement, qui est en particulier celle du criticisme et du positivisme, a pour conséquence une conception de l'objectivité purement passive et, par là, subjectiviste.
Objet de la psychologie : l'homme en contact avec le réel
Les impressions que l'homme reçoit du monde extérieur ne doivent pas être étudiées seulement du dedans. Au niveau le plus bas, c'est l'excitation, et la réaction motrice qui la suit inévitablement. Et l'expérience montre que la réaction se modifie tant qu'elle ne concorde pas exactement avec la situation d'où procède l'excitation. Une discordance persistante ne pourrait qu'entraîner la disparition de l'être qui la présenterait.
Réaction d'un niveau supérieur, la perception, elle non plus n'est pas une donnée brute; elle est un ajustement en quelque sorte expérimental, que seul termine son accord reconnu avec la réalité. Un désaccord systématique, si partiel qu'il soit, dans les cas d'hallucination, par exemple, entraîne de tels désordres dans la conduite que le sujet doit être bien souvent confié à la surveillance d'autrui. Enfin c'est la même incessante adéquation au réel qui se poursuit dans les constructions intellectuelles d'où la science est sortie.
Contact avec les choses
Cette progression est inscrite dans le système nerveux. A chacun de ses étages, à chacune de ses étapes, il implique la réalité du monde extérieur, qui est mesurée, comme entre les deux pointes d'un compas, par l'action conjuguée des impressions afférentes et des réalisations efférentes. Mesure qui peut, suivant le niveau des activités en jeu, se limiter strictement à la conjoncture présente ou, au contraire, évoquer des systèmes de portée plus profonde et de conséquences plus lointaines. Mesure qui saisit du réel tout ce qu'elle peut en saisir, dans les conditions de l'expérience actuelle.
Et c'est encore ce même travail que poursuit la connaissance scientifique à ses différents degrés de développement. La réalité qu'elle atteint est celle qui répond aux moyens d'investigation mis en uvre. Comment exiger davantage? Avec des techniques appropriées, elle fouillera des horizons plus distants ou des structures plus intimes. Ses progrès ne se sont pas ralentis, au contraire. Pourquoi lui opposer la chose en soi, alors que non seulement elle ne cesse de gagner du terrain dans la connaissance des choses, mais qu'elle s'est montrée capable de réformer les cadres prétendus a priori de l'expérience et de la connaissance humaines, pour les adapter à son objet et que, déjà, l'histoire et la psychologie nous font pressentir leur relativité à travers l'évolution mentale des sociétés et des individus?
Dans ce corps à corps, les forces de la nature ne se révèlent à la science que si elle est capable de leur opposer des forces équivalentes ou supérieures, pour prendre leur mesure ou contraindre leurs effets. Elle est essentiellement action. Si elle doit capter dans la nature elle-même les forces qu'elle met en uvre, c'est pour en faire le prolongement de celles qui résident en l'homme. Devenue plus industrieuse, plus complexe, moins spontanée et moins immédiate, l'action de l'homme n'en reste pas moins, comme dans ses réactions primitives, une réponse des forces intimes aux forces externes, qui entraîne leur modification réciproque.
En dépit des intermédiaires accumulés par ses techniques entre lui et les choses, il ne peut se soustraire à sa condition qui est d'appartenir à l'univers. Il n'est pas en son pouvoir de s'en faire le spectateur passif. Les images qu'il s'en donne n'ont pas d'autre garantie d'efficacité que d'être nées de son contact avec les choses. Cette action réciproque explique, sans doute, qu'à un degré de grande ténuité le physicien constate dans les forces observées l'altération produite par les forces nécessaires à l'observation. Ainsi l'analyse de l'objet amène l'homme à y retrouver les traces de son activité et à la nécessité d'en connaître la nature, d'en prendre la mesure. Mais le circuit est long.
Contact avec les hommes
Si cette activité de l'homme ne peut être isolée des choses, elle ne peut l'être non plus de l'activité des autres hommes. Dès qu'elle s'élève au-dessus des réactions qui sont immédiatement liées à la structure biologique de l'individu, elle implique des techniques, des images, des symboles, un langage, des opérations intellectuelles dont la société est la condition nécessaire. L'homme ne peut se concevoir en dehors de la société sans mutilation. Des champs entiers de son écorce cérébrale ne fonctionnent que sur des objets d'origine sociale. La société lui est devenue un milieu aussi nécessaire que celui des agents physiques. Mais c'est un milieu aux circonstances beaucoup plus transformables, qui dépend de son activité collective ou individuelle et qui, en retour, la transforme.
Ainsi l'homme d'une civilisation ne peut être a priori identifié à l'homme d'une autre civilisation. C'est dans ses rapports avec l'histoire que la relativité de sa condition est le plus sensible, se traduisant par des métamorphoses plus rapides, et aussi plus superficielles. Mais c'est à tous les étages de la vie psychique qu'il faut la mettre en évidence. La psychologie est postée au confluent des actions réciproques qui s'exercent entre l'organique et le social, entre le physique et le mental, par l'intermédiaire de l'individu. Cette conception activiste de la réalité est celle qui a reçu le nom de dialectique.
Méthode de la psychologie : l'analyse des ensembles
Il est souvent admis qu'une science nouvellement constituée s'approprie les méthodes de celles qui l'ont précédée ou, au contraire, qu'elle introduit les siennes, dont l'influence modifie l'orientation des sciences antérieures. Si l'observation peut confirmer en partie chacune de ces deux opinions, leur contradiction pourrait être levée par une troisième constatation le moment où les difficultés particulières qui retardent l'entrée d'un nouvel objet dans le domaine scientifique vont être résolues est aussi celui où elles se posent à propos d'objets plus anciennement étudiés. Il semblerait que la prospection de la réalité procède par plans successifs, à chacun desquels répond une perspective d'ensemble, et que l'instant où de nouveaux domaines peuvent s'y insérer est celui où elle tend à les remanier tous.
S'il paraissait impossible à Auguste Comte que la psychologie devînt jamais une science, c'est que l'objet en est modifié par l'observation, l'objet et l'observateur ne faisant qu'un. Rien ne ressemble davantage à ce principe d'indétermination, que l'étude de l'atome obligeait naguère Heisenberg à reconnaître.
Mais, pour la psychologie, c'était là une interdiction préalable et globale; en physique, au contraire, c'est la conséquence d'immenses progrès. Les deux cas sont aux antipodes l'un de l'autre, comme les deux infinis de Pascal. Néanmoins ils sont tous les deux l'indice d'une même nécessité : compter avec l'homme comme avec une force qui intervient dans tous les effets ou réalités dont il se saisit, ne fût-ce que par la connaissance.
Il est vain de vouloir, avec le behaviourism de Watson, ignorer l'introspection et la conscience. La science tout entière n'est que la prise de conscience par l'homme de l'univers. Mais le contrôle expérimental en est la condition de tous les instants. Si l'introspection ne peut servir de fondement à la psychologie, comme d'aucuns le voudraient encore, c'est qu'elle est un simple témoignage, une simple manifestation psychique parmi beaucoup d'autres plus directes et plus spontanées; elle doit, par suite, être encadrée dans un appareil expérimental et critique d'autant plus rigoureux.
Le nombre des facteurs dont l'action réciproque est incessante dans la vie mentale rend périlleux l'emploi des abstractions qui, dans le domaine des sciences plus anciennes, ont permis de constituer des enchaînements simples et invariables de propriétés et de relations de causes à effets. La moindre réalité psychique se réfère habituellement à tout un ensemble de conditions dont l'actuelle signification dépend, pour chacune, de toutes les autres. La considération des ensembles, l'art de les reconnaître, a pris dans ces derniers temps une importance de plus en plus grande en psychologie.
Les structures - Les collectivités
L'ensemble peut être une structure; il peut être une collectivité. Dans l'étude d'une structure, il s'agit de spécifier la subordination réciproque des parties. Le déterminisme est dans le tout, non dans chacun des composants. C'est ce qu'il est facile d'observer à tous les étages de la vie psychique dans une réaction psycho-végétative, dans une perception, dans un tempérament ou un caractère, dans la conduite d'un individu. Mais l'individu peut, à son tour, être ramené au groupe, à la collectivité dont il fait partie, pour être mieux connu lui-même par voie statistique.
Comme dans beaucoup d'autres sciences, l'usage de la statistique en psychologie s'est beaucoup développé. Elle sert à classer l'individu parmi ceux de sa catégorie, en déterminant le type le plus fréquent ou moyen, les cas extrêmes ou aberrants. Mais elle permet aussi de vérifier les rapports internes d'une structure en relatant quel est leur degré de constance. Elle rétablit enfin la possibilité d'étudier isolément une fonction ou un certain genre de conditions, par des comparaisons très étendues à travers des groupes convenablement choisis.
L'action du temps
Elle doit, elle aussi, être figurée sous forme d'ensembles cohérents. Le rôle du temps est si fondamental qu'il ne saurait jamais être considéré comme un cadre inerte où les manifestations de la vie psychique ne feraient que se juxtaposer. Déjà une simple excitation n'est indépendante de sa propre durée qu'à partir d'une certaine intensité. Son efficacité en dépend, au contraire, pour des intensités liminaires, c'est-à-dire tout juste suffisantes.
Avec les phénomènes d'acquisition habitude, mémoire, apprentissage, dont la place est si grande dans le développement et la constitution de l'activité psychique, le temps devient la fonction essentielle il est impossible de les étudier autrement qu'en ramenant leurs progrès ou leurs régressions aux intervalles et à la durée des répétitions. Pour en saisir la physionomie et en exprimer l'ensemble, le psychologue cherche dans quel type de courbe - parabole, hyperbole ou autre - peut s'inscrire la succession de leurs valeurs numériques.
Il est enfin, quand on considère non plus le temps partiel mais la durée totale de l'évolution, des problèmes dont la solution semble au premier abord échapper au psychologue et relever de la métaphysique, parce qu'il isole ce qui est une simple période, une étape dans un ensemble, dans une évolution dont il ne sait pas se représenter la totalité. La longueur que présentent fréquemment les étapes de la vie mentale, leur dilatation dans le temps et le ralenti qui en résulte font qu'il s'attache à de simples tronçons, où se rompt la continuité dynamique qui en est la raison d'être.
Entre la durée de l'existence humaine et celle d'un système dont les états d'équilibre réalisent presque instantanément leur cycle, il y a sans doute une différence d'échelle considérable. Mais entre ces deux cas limites s'échelonnent tous les intermédiaires et, de proche en proche, les conditions sont les mêmes. Interrompre l'opération, c'est retirer toute signification aux fragments, c'est s'obliger à supposer dans les fragments un principe intime qui les fasse évoluer de l'intérieur par une sorte d'autocréation.
Mais le problème peut être résolu si l'on considère que, pour tous les êtres vivants, le moment de leur maturité biologique est comme la définition, la loi de leur existence. De ce point de vue, les autres étapes sont des conditions ou des conséquences qu'il suffit de constater. En est-il un autre qui permette d'aller plus complètement au fond des choses ? Sans doute des interférences diverses compliquent-elles l'aspect des différentes étapes. Celles-ci appartiennent simultanément à plusieurs systèmes ou ensembles. On a beaucoup insisté sur les traces que laisserait dans le développement de l'individu l'histoire de l'espèce similitude de l'onto génèse et de la phylogenèse. Il semble cependant que la récapitulation soit bien infidèle; que les phases du passé s'altèrent et s'abolissent vite, quand elles ne répondent plus au plan de l'être évolué; et les ressemblances invoquées sont souvent bien approximatives.
Des influences actuelles modèlent aussi le présent. Ce sont d'abord les différentes activités qu'il met en jeu et dont les manifestations ont tendance à se développer pour elles-mêmes, comme si elles devaient échapper au régulateur qu'est la succession des étapes à parcourir. Ensuite le milieu. C'est lui qui suscite à tout instant les réactions où se révèlent, s'exercent, se spécifient. les possibilités fonctionnelles. Le développement de la vie mentale paraît bien fait pour accroître la puissance du milieu elle étend et diversifie vis-à-vis du monde extérieur la surface impressionnable; elle l'a rendue sensible à des influences sociales, intellectuelles et morales, qui sont le plus souvent devenues l'intermédiaire des nécessités physiques et qui servent à les modifier ou à les dominer.
A l'analyse de ces ensembles, que pourrait bien ajouter l'hypothèse d'un devenir créateur (Bergson) ou celle de valeurs transcendantes qui donneraient à la vie de l'homme sa vraie signification et séparerait la psychologie du bloc des autres sciences (Dilthey) ? Ce dépassement métaphysique de la science ne pouvait se justifier qu'avec une science qui substituait à l'ensemble de la réalité ses propres analyses. D'une part, détachant d'elle le temps comme un milieu inerte, il ne lui restait plus qu'à y aligner une succession de moments statiques, dont les relations purement mécaniques ne pouvaient expliquer l'unité d'évolution - et le temps éliminé reparaissait sous forme de finalité immanente.
Amputant, d'autre part, l'objet de son étude des milieux dont il fait partie, cette science s'interdisait de voir dans leurs réactions réciproques le principe même de la réalité, la réalité à l'état naissant, l'origine des changements conjugués qui ont fait varier structures fonctionnelles et milieux. Ce sont les exigences résultant de leurs rapports qu'expriment à chaque niveau de vie biologique et sociale les valeurs qui s'imposent à l'individu. Les valeurs spirituelles n'échappent pas à cette loi de relativité, comme nous l'apprend l'histoire des civilisations. Le comportement de l'individu à leur égard n'oblige donc pas la psychologie à quitter le domaine de la science, qui s'étend aux conditions d'existence de tout ce qui est.
Etude concrète d'une réalité concrète
L'homme que doit étudier la psychologie, c'est l'homme concret, non l'entité formelle que trop souvent encore elle débite en facultés ou en activités sans objet défini. L'homme en général, dont elle fait son point de départ, où le trouve-t-elle? Le même individu est, à chacun de ses âges, fort différent de ce qu'il était et de ce qu'il sera. Il n'est pas dès sa naissance en possession de toutes ses fonctions. Son enfance, c'est-à-dire la période où il ne cesse de se compléter jusqu'à sa maturité d'adulte, est très longue, de beaucoup plus longue que dans toutes les autres espèces animales. A chaque étape son comportement est modifié par l'avènement d'activités nouvelles. Si on les définit par des fonctions, celles-ci sont elles-mêmes modifiées, quand survient, avec l'apparition de nouvelles fonctions, un nouveau remaniement de la vie mentale et quand elles doivent s 'insérer dans un autre type de comportement. Elles n'ont donc pas une réalité en soi et leur étude ne peut être qu'une étude différentielle.
Une activité pure est proprement inconcevable. Il n'y a pas d'activité qui n'ait un objet. Une fonction est déterminée par ses effets. Pour la déceler et la mesurer, il faut la mettre à l'épreuve de tâches qui lui répondent c'est en quoi consiste la méthode des tests. Mais les tâches que lui imposent les circonstances et l'activité du sujet, son milieu, sa profession, toutes les exigences de sa vie, ne peuvent manquer à leur tour de la modifier. L'objet de l'activité réagit sur l'activité elle-même; et seule, ici encore, une étude différentielle permettra de la définir.
Après les périodes de formation et de plein exercice, la période de déclin, plus diverse encore que les autres: parfois rapide et globale par suite de l'involution organique; mais susceptible d'être retardée par les disciplines antérieures, les habitudes prises, les compensations interfonctionnelles et selon les objets ou les thèmes de l'activité. Toutes les fonctions ne vieillissent pas simultanément. L'effacement des unes peut laisser le champ libre à d'autres, jusque là plus ou moins refoulées. Certaines activités enfin deviennent parfois capables de se développer pour elles-mêmes. Les uvres de vieillesse de quelques grands artistes sont loin d'être inférieures à celles de leur âge mûr. Moins chargées de contingences, elles sont une expression plus libre et plus pure de leur génie.
L'homme en général? Non vraiment. Des hommes comparés dans la totalité de leur vie mentale; des similitudes se dévoilant, compte tenu des circonstances peut-être pourra-t-on ainsi découvrir certaines lois fondamentales du destin humain. L'unité de la nature humaine n'est pas dans une entité a priori où les contenus les plus hétéroclites peuvent voisiner; il faut chercher à travers quelles vicissitudes l'unité se réalise.
Quant à l'analyse, elle aussi doit procéder des faits et de l'expérience. Elle ne doit pas être abstraite et faire de la psychologie une dépendance de la logique. Elle consiste dans la comparaison dynamique des fonctions entre elles, dans l'examen de leurs relations structurales, dans la recherche de leurs corrélations; dans la comparaison aussi de chaque fonction avec elle-même au cours de son évolution et selon ses motifs (l'activité. Mais il y a encore d'autres champs de comparaison la psychopathologie et la zoopsychologie.
C'est sans doute en France que l'étude de là pathologie mentale a été le plus largement utilisée en psychologie. S'inspirant de Claude Bernard, qui montrait dans les expériences du physiologiste un moyen de produire artificiellement les mêmes troubles que la maladie et, par suite, d'en déceler les causes, Th. Ribot a pensé que cette sorte d'identité foncière entre l'expérimentation et la maladie permettait de suppléer à la première, qui est habituellement impraticable chez l'homme, par la seconde. En réalité, le procédé est exactement contraire.
A l'inverse de la méthode expérimentale, qui modifie l'effet en modifiant telles de ses conditions, c'est ici de la modification qu'il faut partir pour en découvrir les conditions. Entre toutes les différences qui peuvent distinguer le cas pathologique du cas normal ou moyen, il s'agit de reconnaître celle qui est responsable de l'effet à expliquer. Pour la repérer parmi les associations purement fortuites de symptômes, pour la délimiter parmi des ensembles parfois massifs de lésions, il est souvent besoin de comparaisons nombreuses et minutieuses. Et pour faire ces comparaisons, il faut avoir pu rencontrer des cas suffisamment semblables. L'application rigoureuse de la méthode est donc des plus délicates.
L'étude psychologique des animaux enfin est indispensable. Sans doute il n'a encore été question ici que de l'homme. Et c'est l'homme, en effet, qui servira d'axe à cet exposé sur la vie mentale. Pour deux raisons : la science est action plus que spéculation pure et, dans le domaine de la psychologie, c'est de saisir les motifs et les mécanismes de notre conduite ou de notre pensée qui offre le plus gros intérêt pratique. D'autre part, c'est la psychologie de l'homme qui, superposant le milieu social au milieu naturel, offre la plus vaste perspective et la courbe de développement la plus complète. Mais la complexité même de ses manifestations entraîne la nécessité de rechercher dans les espèces animales les formes de comportement les plus simples et de reconstruire des séries plus ou moins continues, qui fassent voir à travers quelles circonstances de structure et de milieu la fonction se complique, se diversifie, s'intègre dans d'autres systèmes fonctionnels.
Les analogies fonctionnelles qui peuvent s'observer à travers les espèces animales ne signifient d'ailleurs pas nécessairement similitude. Par exemple, le fait de vivre en société n'implique pas que, dans toutes les espèces où il s'observe, les dispositions et activités individuelles qui rendent possible la collaboration sociale soient de nature identique. La question se pose même de savoir si, dans les sociétés en apparence les mieux ordonnées, comme les sociétés d'Insectes, il n'y a pas simple juxtaposition d'activités plutôt que collaboration (Rabaud).
Mais s'il y existe vraiment des liens sociaux, il se peut que leur mécanisme soit aussi différent de ceux qui s'observent chez l'homme ou chez certains Mammifères que sont différentes la structure physique des Vertébrés et celle des Arthropodes. Dans ce cas, la comparaison serait d'un intérêt capital. Elle ferait voir à quel point une fonction peut user de moyens divers pour se réaliser. C'est aussi ce que montre l'extrême variété des manifestations auxquelles l'instinct sexuel donne lieu. Pas plus dans l'évolution psychique que dans celle des organismes il n'y a nécessairement unité et continuité de type ni filiation unilinéaire. Des séries irréductibles entre elles n'en permettent que mieux d'approfondir l'étude différentielle des fonctions et des comportements.
Fondée sur des comparaisons très étendues, s'attachant à découvrir les ensembles dont relève la manifestation psychique en cause et de quelles actions elle est la résultante, l'étude concrète de la vie mentale laisse évidemment tomber tout l'appareil de distinctions logiques, d'entités abstraites et même d'investigations parfois minutieuses portant sur les prétendus éléments de l'édifice psychique - héritage de l'ancienne psychologie. Par contre, elle est tenue à envisager la réalité de points de vue très divers. Et il est utile de lui donner pour préambule un examen des méthodes également très diverses qu'elle s'est petit à petit constituées, soit au contact des autres sciences, soit sous la pression des besoins techniques ou autres qu'il lui fallait satisfaire.