Schème stratifié de la réalité humaine
L'étage supérieur : la personnalité
(René Le Senne)
L'individualité peut être considérée comme la relation entre la nature caractérielle de l'individu qui fournit ses conditions internes et la personnalité d'où proviennent ses réactions. Avec la personnalité nous sortons de la nature héritée ou acquise pour entrer dans l'étude des expressions du moi, c'est-à-dire de l'unité psycho-somatique en tant qu'unité capable d'agir sur le détail de ses contenus. Ma personnalité reste présente, efficace et responsable quand elle n'a qu'à approuver les pensées et les actes en train d'émaner de mes dispositions, caractérielles ou individuelles; mais alors elle ne s'en distingue pas.
Qu'au contraire des conflits opposent, soit des dispositions subjectives entre elles, soit certaines de ces dispositions et des conditions du milieu, ces conflits font se distinguer le moi comme l'unité fluctuante qui est ballottée par ces conflits et en vise la solution. Ainsi la personnalité atteint à la vive conscience d'elle-même où elle est problématique. Parfois cette problématicité est recherchée ou agréée pour elle-même, par exemple dans l'ennui, parce que le moi y trouve une nouvelle source d'énergie, parfois au contraire, notamment quand le problème devient un déchirement, le moi cherche à la dominer pour la résoudre ou la dépasser de manière à retrouver la paix. Bref, bonne ou mauvaise est la problématicité suivant qu'elle aide à l'épanouissement du moi ou l'interrompt, comme la faim suivant qu'elle est l'appétit ou l'inanition.
Les démarches constitutives de la personnalité
A mesure que l'on monte de l'individualité vers la personnalité, s'indiquent trois degrés d'actions et de réactions que l'analyse de la personnalité devra étudier en détail :
1)La psychodialectique du moi
A l'intérieur de son individualité en évolution chaque sujet trouve en lui-même des dispositions se heurtant soit à d'autres dispositions héritées ou acquises, soit à des obstacles inhérents à la situation. Ainsi un sur-émotif doit reconnaître assez vite les maladresses, les souffrances ou les hostilités dont le principe n'est pas ailleurs que dans l'excès de son émotivité. C'est un trait commun et répété de la vie des sur-inactifs qu'ils déplorent leur " impuissance ", leur "asthénie ", leur " aboulie " et ainsi de suite. La psychodialectique du moi est l'ensemble des moyens par lesquels ils cherchent à porter remède à ces excès ou à ces défauts. Le mot de psychodialectique tient sa justification de ce que la formulation, l'expression conceptuelle de ces moyens en fait des dialectiques. L'exemple le plus classique de ces opérations est la dialectique, élevée à sa limite philosophique par le spinozisme, qui consiste à remplacer la contingence des événements, qu'elle résulte du désordre des choses ou du caprice des hommes, par l'affirmation de la nécessité, précieuse en ce qu'à la fois elle s'impose à l'intelligence et amortit l'émotivité. Par cette dialectique et cent autres la psychodialectique remplit, au service du moi, l'office d'un ministère de l'intérieur.
2) Antinomie du cnesthésique et du cérébral
Ces dialectiques s'exercent sur un fond dont on pourrait dire qu'il est la résultante du caractère au sein de la personnalité. Ce fond est constitué par la relation entre les mouvements cnesthésiques d'origine organique et les actions qui s'exercent du cerveau sur eux. Tantôt et le plus souvent chez certains hommes que l'on peut par suite appeler précnesthésiques, la spontanéité viscérale emporte l'activité individuelle; et le cerveau, avec derrière lui l'intelligence, sont à leur remorque celle-ci ne commande pas, mais sert. Tantôt au contraire et le plus souvent chez d'autres hommes, ce sont les connexions cérébrales (ou conceptuelles) qui dominent les mouvements de la spontanéité : on peut appeler ces sujets pré-cérébraux ou pré-conceptuels. Pour employer une expression de type pavlovien, deux plans de signalisation, celui des réflexes absolus et celui des réflexes conditionnés s'opposent en tout individu avec une force inégale. Le plan cérébral est indispensable à l'exercice de ce qu'on appelle la volonté, puisque celle-ci consiste essentiellement à utiliser l'influx moteur suivant une direction conceptuellement déterminée.
Cette distinction importe particulièrement à l'application de la caractérologie. En effet toute conclusion caractérologique, de même que toute conclusion scientifique, est l'affirmation d'un rapport conceptuel tenu pour vrai et en situation d'être appliqué. La représentation de ce rapport sera plus facile à appliquer et plus efficace chez un pré-conceptuel; difficile à un pré-cnesthésique. C'est du dehors, en modifiant le milieu matériel ou social, qu'on pourra influer sur les sujets de ce dernier type.
De cette diversité dépend le degré d'hégémonie que le moi exerce sur les contenus de son expérience; mais on ne peut réduire la personnalité à l'hégémonie, c'est-à-dire à la volonté procédant par concepts, d'abord parce que celte-ci n'est jamais qu'une part de l'activité humaine, ensuite parce que d'autres facteurs comme les facteurs tendanciels influent toujours sur elle, même chez les pré-cérébraux.
3) Axes de valeur
Il faut ajouter qu'au sommet où nous élève la considération de la personnalité, ce ne sont plus seulement les lignes de force du champ de la conscience individuelle qui importent, ce sont aussi les axes de valeur suivant lesquels le moi se porte, sur leur invitation et par sa préférence, vers l'idéal de lui-même et des choses qui lui paraît digne de sa recherche. Etre une personne, c'est essentiellement évaluer; et c'est cette évaluation qui fera la signification des dispositions du caractère et de l'individualité. Il n'y a en effet aucune de ces dispositions qui, à son origine, ne soit plurivalente. La tendresse est la plus précieuse des vertus à moins que, par les synthèses où elle soit engagée et l'orientation que lui imprime le moi, elle se dégrade sans s'affaiblir dans une complicité lâche avec le mal. De même, que faut-il penser de l'agressivité ?
Ce que conseilleront d'en penser son association avec d'autres propriétés et son utilisation concrète par le moi, puisqu'elle pourra entretenir l'esprit de rapt ou la défense de la justice. De même encore la sensualité peut entraîner, suivant l'attitude du moi envers lui-même, envers son individualité, l'animalisation de sa conduite ou, détournée de l'esclavage organique et réfractée vers le haut, se spiritualiser dans l'amour, la beauté artistique ou la vie religieuse. En définitive la personnalité est l'ensemble des opérations par lesquelles des dispositions anthropologiques s'identifient avec des valeurs, qui se distinguent originairement de toutes celles-ci par leur transcendance à l'égard du moi.
Les trois degrés de la personnalité
Ces dernières considérations montrent déjà que la personnalité a pour essence un schème dynamique qui constitue la voie ascensionnelle sur laquelle tout individu s'engage, mais sur laquelle il avancera plus ou moins loin. On peut en marquer trois étapes : la résultante caractérielle, puis la personnalité propre, enfin la personnalité spirituelle.
1) Ce que la personnalité qui n'est d'abord qu'un programme plus ou moins vague, conçu ou pressenti, trouve avant elle, est la résultante caractérielle, c'est-à-dire la synthèse issue de la rencontre au sein du moi des diverses dispositions caractérielles, individualisées au cours de sa pré-histoire. Comme le moi qui la reçoit de la nature et de la vie n'a guère encore défini son attitude par rapport à elle, elle n'appartient pas encore à la personnalité : on pourrait donc l'appeler la Pré-personnalité. Mais comme telle elle sera extrêmement importante, puisqu'elle constituera la source des forces dont la personnalité pourra disposer. Comment Bonaparte aurait-il pu se faire un conquérant sans les dispositions de passionné pré-actif qui s'offraient spontanément a lui de lui-même ? C'est par elles qu'il aspirait à la domination de l'Europe; mais il a échoué : c'est que cette puissance caractérielle et individuelle supposait une personnalité qui en décidât et lui assignât la plus haute destinée et non une autre, en raison non plus de ce qu'il trouvait en lui-même, mais de ce que valait ce qui était extérieur.
2) Cette personnalité qui décide, puisqu'elle peut échouer ou réussir, est encore capable de deux degrés; ou, si l'on préfère, on peut la considérer en elle-même, dans sa réalité anthropologique, qui s'exprime dans sa vocation, ou dans son rapport avec la réalité cosmique, en tant que cette vocation l'identifie ou non avec une mission qui manifeste sa convenance avec la direction morale et spirituelle de l'univers.
Au premier degré, la personnalité, que nous appellerons propre ou subjective, est l'homme même tel que l'idiologie cherche à le déterminer et à le comprendre. Elle est le moi en tant qu'il embrasse toutes les dispositions du caractère et de l'individualité, a éprouvé les problèmes issus de leur inconsistance et de leur inadaptation au monde extérieur, leur imprime une direction guidée par la visée de telle ou telle valeur. C'est à ce sens de personnalité que se réfère la pensée commune quand elle juge que tel homme a eu telle personnalité. Cette personnalité ne dépasse pas l'homme à laquelle elle est attribuée : nous sommes et restons dans sa psychologie.
Mais peut-on s'en tenir à ce degré ? Non, car tout homme est dans le monde ; et au deuxième sens de personnalité, ce mot désigne une dignité que l'individu, doté par lui-même de telle personnalité propre, obtient en atteignant, en référence au monde, à une personnalité digne d'être estimée et admirée. L'individu le plus sot a une personnalité au sens anthropologique; il n'en a pas au deuxième sens, qui est axiologique. La personnalité dans son acception propre a été ou est un fait; au deuxième, une valeur. Mais comme cette valeur est attribuée au moi en raison de la convenance de sa conduite avec la réalité, que le monde paraît avoir consacré ce qu'il voulait devenir, cela manifeste que la valeur, le soi, le surmoi auquel a accédé l'individu est un don reçu par lui du dehors, un accord de lui-même avec ce qui n est pas lui-même la réalité cosmique, l'histoire, la société, Dieu.
A ce sens normatif, appréciatif, de personnalité nous attacherons le nom de personnalité spirituelle. Ce n'est pas par elle-même que la personnalité propre réussit à devenir une personnalité spirituelle, c'est par son ouverture à ce que la valeur préférée par lui a pu lui donner. La personnalité subjective d'un homme peut être puissante, diverse, originale et ainsi de suite, par exemple celle d'un criminel, sans qu'il ait atteint à la personnalité spirituelle; un autre peut n'avoir en propre qu'une personnalité fruste, pauvrement douée, niais s'être par l'humilité et le dévouement gagné une personnalité spirituelle. Servir cette accession à la personnalité axiologique est le but même de la caractérologie : si, comme anthropologie, elle s'intéresse à la personnalité propre, c'est que celle-ci a la vocation de la valeur et doit la découvrir au moyen de ses puissances et malgré ses impuissances. Mais à cette découverte s'arrête le domaine de l'anthropologie : elle s'y change en morale, en axiologie et en métaphysique.
Les modes de la personnalité propre
C'est donc la détermination des modes de la personnalité propre qui doit constituer la partie centrale de la Théorie de la personnalité. Nous ne pouvons ici que la suggérer par des exemples.
Notons qu'à chacun des trois étages structurels, caractériel, individuel, personnel, que nous venons de gravir, correspond une typologie. A l'étage des synthèses constituées par les dispositions congénitales sont les types caractériels (le nerveux, le sensitif, le colérique, etc.); à l'étage des individualités adultes sont les types individuels dont Spranger a reconnu certaines formes (le Machtmensch, etc.); enfin l'idiologie, dont la tâche est de tendre vers la personnalité complète et originale, doit reconnaître les types-repères de personnalité au moyen desquels peuvent se schématiser et se comprendre les personnes réelles qui, en les singularisant ou en les composant, les achèvent dans l'histoire.
Nous allons définir ici, à titre d'échantillons, quelques-uns de ces types :
1) On peut grouper sous le titre de personnalités classiques celles dont l'essence est une harmonie dé dispositions caractérielles et individuelles telles qu'à chaque instant se rétablit l'équilibre à peine ou modérément troublé du moi. La valeur visée par le moi est dans ces cas celle du moi, sa perfection, le triomphe de son unité, de sorte que ce moi est généralement accusé d'égoïsme ; mais cet égoïsme est transcendé si le moi atteint légitimement à la perfection de son harmonie puisqu'après tout tout idéal débouche dans celui de la perfection humaine.
Ce type de personnalité, de modèle hellénique, peut être illustré par l'exemple passé de Goethe, chez qui une admirable pluriversité de tendances a toujours été dominée par l'hégémonie du moi, même pendant les sursauts romantiques de la jeunesse et de notre temps par celui de Lavelle qui, en élisant la sagesse comme !e terme supérieur de la conscience de soi, en faisait l'expression humaine de l'union avec la Présence totale. Dans les âmes les plus riches et les plus nobles la valeur sur laquelle ces personnalités s'ouvrent est celle de l'ordre et par suite de l'Un, qu'exprime l'émotivité. L'infini y est subordonné à l'Un comme dans le spinozisme.
2) A l'harmonie s'oppose le conflit. Les plus pathétiques des personnalités appartiennent au type des personnalités conflictuelles. Que ces conflits résultent comme chez des nerveux, par exemple Rimbaud, de la passivité envers des impulsions violentes, ou comme chez des passionnés, par exemple, chez Lazare Carnot, de l'incompatibilité active entre le patriotisme et l'idéal politique, ce sont des conflits ; mais la manière dont le moi s'y débat offre la matière la plus riche à l'analyse idiologique. Que ce soit au sein de ces conflits qu'émergent les âmes les plus hautes ou au moins les plus attachantes, on ne saurait en douter puisque le tourment pour la valeur y trouve ses expressions les plus émouvantes.
La population des conflictuels est nombreuse et variée. On pourrait en commencer le classement suivant les issues que le moi trouve, bon gré mal gré, a ses conflits. Le pire est le déchirement, comme il est advenu chez Lequier ou au moins l'échec, comme l'a éprouvé Lamennais. Tous deux, sans doute par la prédominance, fréquente parmi les Bretons, du cnesthésique sur le cérébral ont été incapables de résoudre par hégémonie intellectuelle les drames issus de leur sensibilité. Chez d'autres le conflit se liquide par l'avortement d'une des ambitions, comme chez Retz à qui la défaite de sa prétention au ministériat n'a laissé d'autre issue que de satisfaire littérairement par ses Mémoires sont goût de la conspiration politique pour elle-même. Plus souvent l'un des éléments du conflit est refoulé et remplit, en marge de l'activité principale, la condition inférieure de violon d'Ingres. Et ainsi de suite.
3) Souvent, soit par un concours favorable des circonstances extérieures ou intrinsèques, soit par l'art puissant du moi, la conscience glisse de la personnalité conflictuelle à la personnalité polarisée dans laquelle toutes ou presque toutes les dispositions caractérielles et individuelles viennent converger dans la poursuite d'une fin unique, qui comporte plus d'ascétisme quand l'unification est difficile, plus d'ardeur quand elle emporte les obstacles dans son mouvement. On pourrait classer ces polarisations en deux groupes, selon qu'elles résultent d'une canalisation extérieure comme la profession ou l'engagement dans une confession ou un parti, ou au contraire d'une rectitude imposée par le moi à ses contenus. Il y faut d'ordinaire, à des degrés différents l'une et l'autre. Il ne faut pas en tout cas que l'impression de nécessité que donne la polarisation une fois invétérée nous fasse méconnaître ce que, ses origines, son établissement ont pu comporter de contingent. Si Bonaparte avait passé aux Turcs, il eût eu une destinée d'aventurier oriental.
4) Dans ces trois types de personnalité, le moi se maintient au centre de son extraversion et de son introversion, de sa relation avec le monde et avec lui-même; mais il arrive qu'il glisse vite, par exemple chez les sentimentaux, à une séjonctivité qui l'amène à subjectiver sa vie entière et se mettre au centre de son intimité enfermée en elle-même. Il en résulte un type de personnalité qu'on peut appeler personnalité sécessive. Ce glissement risque de se perdre dans la schizothymie. Un journal intime ouvre des vues sur son secret.
Il va de soi qu'au sein de ces types et de tous les autres le degré de personnalité se mesure à l'efficience avec laquelle le moi obtient, soit par la faveur des circonstances, soit par le succès de sa volonté ou au moins de son art de vivre, la domination sur les tendances qui constituent les ressources de son dynamisme.
Le Traité du Caractère d'Emmanuel Mounier est un Traité de la personnalité. Comme tel il contient des indications précieuses, susceptibles de s'intégrer dans une étude plus méthodique de la personnalité. Mais la structure caractérielle reste insuffisamment consolidée, ce qui dépend pour une part des circonstances dans lesquelles cet ouvrage a été composé. En outre, il est soumis à un idéal qui s'exprime par la théorie difficilement acceptable de la "science militante" elle vérifie que le caractère de l'auteur, colérique entraînant, a trop fortement marqué son uvre qui est moins une recherche spéculative qu'un essai psychagogique.
Tout homme est un cryptogramme
Il va de soi qu'eu conformité avec l'essence de l'idiologie l'analyse de la personnalité doit déboucher dans l'analyse de personnes individuelles. A chaque fois cette étude, dont les moyens lui sont fournis par la connaissance des hommes, devra être un effort original elle devra comprendre avec une objectivité aussi pénétrante que possible, la situation caractérielle et individuelle de la personne, les puissances dont elle disposait, les défauts qui s'y mêlaient, les problèmes résultant de la rencontre entre ces déterminations intrinsèques et le milieu social et personnel où elle se cherchait, enfin ses efforts pour tirer de cette situation la meilleure issue en raison de son attitude envers les valeurs. Ce déchiffrage sera la condition pour que l'intelligibilité d'une destinée nous soit accessible. De la comparaison de ces destinées se dégagera peu à peu une idiologie normative.