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Schème stratifié de la réalité humaine

L'étage intermédiaire: l'individualité

(René Le Senne)

L'individualité est la synthèse du congénital et de l'acquis. L'individu, définissable par son caractère, est jeté dès sa conception dans une histoire il est affecté par ses événements en fonction de ses dispositions caractérielles qui interviennent dans leur accueil par le sujet et contribuent à les réfracter. Individualité, au premier sens qui équivaut à individualisation, signifie le cours plus ou moins dramatique des péripéties qui marquent l'individu dans la recherche de son équilibre. Du dehors le sujet subit des actions auxquelles il consent inégalement mais c'est ici que l'attitude objective commence à être insuffisante, ces actions provoquent des réactions qui enveloppent l'instance du moi.

De ces actions et de ces réactions une bonne partie tombe sans laisser ou sans guère laisser de traces ; les autres contribuent peu à peu à former une idiosyncrasie qui constitue l'individualité au deuxième sens, celui d'une seconde nature où se composent les dispositions caractérielles et des dispositions acquises comme greffées sur les premières. Il se fait comme un stéréotypage.

Nous appellerons éventuellement stéréotypes les éléments plus ou moins synthétiques de l'individualité résultant de ce stéréotypage. Ce sont élémentairement des habitudes, des plis intellectuels; secondairement, des complexes; synthétiquement et concrètement, des personnages, familial, social, confessionnel, national, politique. Quand prédomine l'un de ces personnages, on obtient un type individuel tel que le professeur ou le commis-voyageur ; mais perce-t-on au delà de l'apparence de première vue, on atteint sous et dans l'individualité le caractère. Molière s'est intéressé plus aux types caractériels, le misanthrope, l'avare, la coquette, l'hypocrite, le libertin; Balzac et en général les écrivains du XIXe siècle, plus aux types individuels, le commerçant, la mondaine ; encore, ni l'un ni les autres n'ont méconnu la dualité de ces étages de la réalité humaine.

L'histoire de l'individualisation manifeste deux aspects relativement à la subconscience de l'individu, elle est psychanalytique; relativement à l'influence collective ou personnelle des autres, elle est exogène.

Psychanalyse et caractérologie

Le postulat de toute psychanalyse et par suite l'axe de sa définition la plus générale est l'induction que la vie et l'idiosyncrasie de tout individu dépendent de son passé. Un subconscient plus ou moins important enregistre les effets d'impressions, vulnérantes (traumatismes) ou stimulantes (succès), qui se sont inscrites dans son individualité. Ce postulat de la psychanalyse est inattaquable. Mais l'application de ce postulat nous paraît comporter cinq conditions que tous les psychanalystes ne respectent pas :

a) La réalité psychanalytique n'est qu'un deuxième étage de la réalité humaine et elle présuppose le fonds biologique qu'on ne peut méconnaître sans céder à une partialité de spécialiste oublieux du fait et des lois de l'hérédité. Par l'effet de ce fonds qui est justement le fonds caractériel, un individu diffère déjà de l'autre relativement à leur passé. D'abord le passé a pour les différents caractères une importance très inégale. Chez certains il domine tout ; chez d'autres il se dissout dans le présent les secondaires en général, tels secondaires plus encore, prolongent indéfiniment les événements les plus graves de leur vie antérieure; les présentistes les plus plastiques, à l'occasion tombent, se relèvent et recommencent comme si rien ne s'était produit. Non seulement il s'en faut que le passé ait la même importance pour tous les hommes, mais la manière dont il affecte la vie diffère d'un individu à l'autre. Tel n'en retient que les blessures, tel autre que les succès, tous réfractent le passé suivant la nature des impressions qu'ils en conservent. Le passé intégré peut être un passé pauvre qui s'invétère en routine, un passé réfléchi qui se déploie en pensées, un passé personnalisé qui rend l'homme vindicatif. Dans la clientèle des psychanalystes il y a certainement plus d'inactifs que d'actifs.

b)Le psychanalyste doit être exigeant sur les preuves de ce qu'il affirme, surtout quand il allègue, de certains traits de la vie individuelle, que ce sont des effets des premières années de l'enfance ou même de la vie fœtale. La psychanalyse est embarrassée d'une littérature romanesque, parfois délirante, fâcheusement arbitraire, qui discrédite ce qu'elle petit comporter de vérité.

c) Le recours à la notion confuse de la libido a conduit à un langage érotique dont l'emploi devrait être strictement limité aux cas dont il est prouvé qu'ils sont réellement d'ordre sexuel. Il y a trop de gens qui se réjouissent des souffrances qu'ils infligent à autrui, mais leur horrible satisfaction peut ne rien tenir de la sexualité. Le déguisement cache souvent d'autres dispositions que des dispositions sexuelles et l'érotisme de la psychanalyse appelle parfois plutôt la psychanalyse du psychanalyste que de son patient.

d) En contrepartie, il faut ajouter à la liste des causes par lesquelles on explique tels ou tels complexes, soit d'autres causes qui sont négligées, soit aussi des influences qu'on doit appeler atmosphériques parce qu'elles constituent moins des actions que des imprégnations. L'expérience humaine est toujours un rapport de déterminations et d'indétermination, et les faits qui ponctuent cette indétermination peuvent agir par eux-mêmes, mais le plus souvent ils influent sur l'âme par la teinte qu'elle reçoit de leur succession.

e) Enfin la psychanalyse appelle des précautions en ce qu'elle traîne avec elle une conception de l'homme dont la partialité est dangereuse, en ce qu'elle tend à faire prévaloir les facteurs qui, si l'on peut dire, agissent d'en bas sur l'homme à l'encontre de ceux qui sont susceptibles d'élever la personnalité et en ce qu'elle fait prédominer la considération des actions qui déprécient l'homme sur celle de ses succès. Sans doute cela résulte-t-il dans une certaine mesure de ce que le psychanalyste s'occupe, comme le médecin, de malades ; mais il n'en suit pas moins strictement que ce dyscolisme immanent des disciplines nosologiques doit être compensé.

De ces remarques il faut conclure que c'est une psychanalyse épurée et réformée que l'idiologie doit adjoindre à la caractérologie au sens étroit au moment où elle s'élève à la considération des effets produits sur un individu par son histoire.

Individualité et société

C'est le milieu familial qui est le domaine privilégié des applications de la psychanalyse. Mais au delà de la famille et exerçant déjà son action à travers elle, s'étend la société dont la sociologie étudie l'efficacité sur la vie individuelle. En fait nous recourrons rarement à ce terme de société qui est trop vague et nous préférons lui substituer la considération des actions ou des influences engendrées par des événements historiques ou des groupes distincts.

Dans tous les cas il doit être maintenu que les effets sociaux ne sont que des effets intermédiaires en vertu de ces deux faits qu'ils ne s'inscrivent pas sur une table blanche mais tombent dans un caractère qui contribue à leur agrément et à leur réfraction, et que la personnalité du moi qui leur est supérieure en droit interviendra avec plus ou moins de bonheur pour leur donner son orientation. Le social est à l'individuel ce que le vêtement est au corps et au goût de celui qui le porte. On peut et même on doit en faire l'objet d'un savoir ; mais ce savoir n'est pas fondé à revendiquer un impérialisme absolu qui consisterait à faire d'un homme le produit exclusif du dehors social.

Classification sommaire des facteurs de l'individualité

De même que la caractérologie explicative doit, par la systématisation en profondeur des inductions faites sur la conduite, dégager les facteurs endogènes du caractère, l'analyse de l'individualité doit reconnaître les facteurs exogènes qui contribuent à les spécifier. Ils se laissent classer sous cinq chefs :

A) La conduite individuelle dépend, immédiatement à la suite du caractère, de l'évolution organique du sujet; les péripéties, favorables ou défavorables, de sa santé doivent être inscrites dans le dossier de son développement et elles peuvent assurer la prédominance de certaines possibilités de sa destinée sur d'autres, dans les limites compatibles avec la constitution caractérielle qui est la situation permanente de cette destinée.

B) La formation d'enfance rassemble toutes les actions, diffuses ou déterminées, qui constituent la couche la plus solide de l'individualité, sous la réserve déjà marquée qu'elle est inégalement importante pour les divers caractères dont la plasticité est inégale. Il faut y comprendre :

a) en premier lieu des influences "atmosphériques" dont l'imprégnation est d'autant plus profonde qu'elle ne se réduit pas à tels ou tels événements qu'on pourrait biffer ou corriger parce qu'ils seraient localisés et définis. L'exemple majeur de ces influences diffuses est ce que nous appellerons la qualification du milieu, ordinairement familial, où se développe l'enfant. Cette qualification est susceptible de modes nombreux une famille est surintégrée, modérément intégrante ou désintégrée ; elle est nombreuse, moyenne ou réduite ; elle est riche, aisée ou misérable; elle est religieuse, irréligieuse ou antireligieuse; elle est cultivée, mi-instruite ou ignorante ; elle est idéaliste, utilitaire ou imprévoyante ; et ainsi de suite. Des modes de cette formation d'enfance que le moi pourra convertir mais non supprimer, résulteront certains stéréotypes dont l'individu conservera la marque : Napoléon n'a jamais échappé à certains traits de la famille corse;

b) sur ce fond se détachent des déterminations, des faits qu'il convient de répartir en deux groupes au premier nous donnerons le nom d'eventa, ce sont ceux dont l'objectivité est impersonnelle, que cette impersonnalité se présente comme donnée ou résulte d'une dialectique de dépersonnalisation faite par celui qu'ils affectent : par exemple dans le premier cas un bombardement, dans le second cas l'acte d'un dément nous attacherons le nom d'acta aux événements que l'individu qui se heurte à eux rapporte à quelqu'un pour lui en assigner la responsabilité ainsi, Stendhal a incriminé la tante Séraphie au travers des manifestations par lesquelles elle l'affectait.

c) Plus ou moins continûment cette formation qui est plus affective que réfléchie se change en une éducation dirigée, ordinairement scolaire, qui, associée à l'imprégnation familiale, fournit à l'enfant ou l'adolescent de fréquentes occasions de se trouver soi-même dans les interstices qui résultent d'ordinaire de leur dualité.

d) Cette gestation de l'individualité débouche sur la génération à laquelle appartient l'individu, et par elle dans le plein air de la société où l'individu devra trouver les modes de son activité et les conditions de sa personnalité. Le contact avec la société n ira pas sans conflits entre le milieu et le caractère, mais ce seront précisément ces conflits qui vont amener à sa pleine clarté le sentiment individuel de la liberté et de la responsabilité. L'adolescence est le meilleur nom de cette période où l'individu est comme lâché dans le monde qu'il n'apercevait jusque-là que par les vides d'une barrière. L'expérience de cette éjection va faire de l'individu un adulte.

La distinction, à l'intérieur de la réalité humaine, entre le congénital et l'acquis, entre le caractériel et l'individuel est délicate en théorie. Faut-il voir par exemple dans l'agressivité un mode caractériel de réaction qui manifesterait, chez un homme porté à ressentir la négativité des déterminations plus que leur positivité et à la personnalité, la disposition à répondre à leur présentation par de l'hostilité contre l'auteur jugé responsable de leur actualisation, c'est-à-dire une vulnérabilité convertie en vindicativité; est-ce au contraire la compensation d'expériences malheureuses ? La même question peut se poser partout.

Pour la résoudre il faudra recourir à bien des critères. Il y a des chances qu'une disposition soit congénitale si ses manifestations sont précoces, puissantes, se retrouvent sous bien des formes, résistent à tout effort pour les éliminer, s'expliquent par des conditions somatiques permanentes ; acquise, si son apparition date d'un événement qui l'explique. Mais, si la solution doctrinale de l'un ou de l'autre de ces débats est difficile, la solution pratique l'est moins car pratiquement la distinction la plus importante n'oppose pas le congénital et l'acquis, niais le résistant et le fragile ; d'autant plus qu'il arrive fréquemment qu'une disposition soit à la fois congénitale et acquise, parce que sur une tige caractérielle a été greffée par l'effet des événements une spécification. Ainsi une agressivité congénitale peut avoir été renforcée par le concours d'événements propres à la servir.

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