
Schème stratifié de la réalité humaine
L'étage fondamental : le caractère
(René Le Senne)
Puisque les diverses disciplines qui se partagent la connaissance des hommes ne saisissent leur objet humain, vivant et singulier, telle personne, que par une de ses tranches et que ces aspects manifestent tour a tour ce qu'il y a en lui de somatique, d'acquis et de personnel, il sera précieux d'utiliser, pour préciser leurs portées respectives, un schème quasi orographique, géologique dont l'objet soit de distinguer les trois couches de la personnalité. Il en résultera notamment que les divers psychologues pourront satisfaire aux exigences de leur esprit en se portant de préférence à la hauteur où ces exigences peuvent trouver leur aliment. Ceux qui ressentent le plus fortement les besoins de netteté conceptuelle, de constance et de rigueur, les esprits plus statiques, se maintiendront à l'étage inférieur, où l'homme est caractère, nature, et sa connaissance, plus près de la science de la matière brute; les esprits dynamiques pour qui la réalité d'un vivant est dans le rapport éprouvé entre son milieu et lui, se mettront à mi-hauteur, celle de l'individualité ; enfin les plus soucieux de spiritualité se porteront dans la région supérieure de la personnalité où la responsabilité de l'individu contribuera à ses relations avec les valeurs.
De la sorte la pensée atteindra à une conception de l'homme qui ne le mutile ni de son enracinement dans la nature, ni des remous de sa vie, ni de ce que son esprit met en lui de plus intime et de plus élevé. Au plus bas les caractérologues rencontreront les biotypologistes et les médecins; au niveau moyen les historiens ; au plus haut les moralistes et même, en tant que tout homme possède, implicitement ou explicitement, une attitude envers le monde qui l'exprime, les métaphysiciens, puisqu'une métaphysique est a parte hominis, une manifestation anthropologique. La réalité humaine est matière, vie et esprit l'essentiel est qu'aucun de ces ingrédients qui s'intriquent pour constituer l'unité psycho-somatique de quelqu'un ne soit négligé.
La connaissance qui résulterait de cette négligence donnerait des hommes des images fausses et funestes. Un homme n'est ni immatériel, ni mécanique, ni acéphale. Sa réalité exclut aussi catégoriquement un naturalisme absolu qui la réduirait à une objectivité corporelle, un historisme intempéré qui le dissoudrait dans un cours entièrement contingent du devenir et un angélisme qui trahirait cette évidence que toute liberté humaine est enserrée dans une situation biologique et historique. Tout homme est un esprit dramatiquement incarné.
L'étage fondamental : le caractère
Le caractère
Comme nous l'avons marqué dés le début, le fondement ou, si l'on préfère, la couche inférieure de la réalité humaine est, au sens du mot, qui l'enferme dans la congénitalité biologique, le caractère. De ce caractère il incombe à la caractérologie générale de dégager' les dispositions dont le faisceau la constitue. Mais en chaque homme la synthèse de ces dispositions est originale : d'une part, en effet, elles sont susceptibles de degré ; d'autre part, par l'effet de ces degrés les rapports d'importance entre ces dispositions modifient d'un individu à l'autre les propriétés concrètes qui doivent en dériver; il en résulte que chaque homme a son caractère propre, on peut dire son idiocaractère. Identiques entre eux par les facteurs élémentaires de leur caractère, ce qui leur permet de se comprendre et de former une société, les individus diffèrent déjà par la multiplicité indéfinie des synthèses qui résultent de leur composition.
Les dispositions caractérielles
La première tâche de la caractérologie générale est le discernement inductif des dispositions fondamentales dont le caractère est le faisceau. Ces dispositions sont graduelles. Relativement à l'émotivité, par exemple, les individus ne se classent pas en gens qui seraient émotifs et gens qui ne le seraient pas du tout. Cotons de 0 à 10 les taux individuels d'émotivité les individus se répartissent sur cette échelle sans que par exemple l'émotivité d'un sujet puisse tomber à o. Ceux que, pour simplifier le langage, on dira non-émotifs ou froids sont ceux dont l'émotivité ordinaire tombe au-dessous de 5; émotifs ceux chez qui elle dépasse cette cote.
On peut chercher à remplacer cette cote par une mesure; mais le danger d'une mesure de ce genre, c'est qu'elle risque de substituer à la grandeur de l'émotivité ordinaire du sujet un taux exceptionnel obtenu dans une conjoncture où d'autres propriétés interviennent pour élever ou abaisser le taux ordinaire de l'émotivité manifestée.
Ainsi des sentimentaux à émotivité spécialisée et à forte séjonctivité paraissent froids comme des flegmatiques ou des apathiques quand la tendance qui capte l'émotivité, par exemple l'avidité dans l'avarice, reste latente et que l'inhibition secondaire marque le fond très sensible de l'individu. On obtiendrait alors une mesure dont la précision apparaîtrait comme précieuse ; mais cette mesure serait fausse par la fausse signification qu'elle suggérerait. Cela ne veut pas (lire que dans d'autres cas une mesure ne sera pas souhaitable; mais d'ordinaire mieux vaudra recourir à une cote déterminée par la fréquence des oui donnés en réponses dans la section d'un questionnaire bien fait où l'émotivité est concernée.
Ces dispositions caractérielles sont relativement homogènes et hétérogènes. Par elles-mêmes elles ont en commun une virtualité qui est en chacune plus ou moins forte, plus ou moins instante. Une tension souvent subconsciente, quelque fois nettement ressentie, les met à la disposition des circonstances qui servent ou contrarient leur actualisation dans l'expérience, où elles se révèlent par des manifestations accessibles à l'observateur. Mais sur ce fond d'homogénéité elles sont assez diverses de ce fait qu'étant des rapports entre le sujet et le milieu, elles peuvent tenir davantage du sujet ou davantage du milieu.
Les plus biologiques, comme l'émotivité ou la sexualité, sont enracinées profondément dans l'organisme du sujet. D'autres, comme l'avidité ou la tendresse, bien qu'intéressant aussi la nature du sujet, sont si l'on peut dire plus phénoménologiques en ce qu'elles ne se comprennent que par la rencontre entre le moi et ce qui l'entoure, choses ou personnes. Enfin les plus idéales ne s'insèrent dans le sujet auquel elles sont attribuées que par les vides inhérents aux besoins qui orientent vers elles c'est par exemple le cas de l'ambition aspiratrice, si caractéristique des sentimentaux en tant qu'ils sont des passionnés privés d'activité.
La liste suivante indique, mais ne peut qu'énumérer la douzaine de dispositions fondamentales qui, dans l'état actuel de la caractérologie, nous parait permettre une bonne analyse d'un caractère donné. Leur composition peut être dite atomique pour signifier que chacune est en elle-même indépendante des autres. Ainsi une forte sexualité peut échoir aussi bien à un flegmatique qu'à un nerveux. Mais en tombant dans tel caractère cette sexualité "nue" s'"investira", comme dit Paul Griéger, dans un tout d'autres caractères qui quantitativement pourront la multiplier par des coefficients inférieurs ou supérieurs à I ou qualitativement lui imposer une modalité différente qu'elle recevrait dans d'autres caractères, par exemple être convertie en objet de pensée théorique chez un flegmatique ou être spiritualisée chez un passionné émotif et tendre. " Investie " elle n'aura pas une autre grandeur que " nue ", mais elle recevra une autre signification.
Tableau planigraphique des dispositions caractérielle
Dispositions fondamentales
a) Energétiques : comme l'énergie est partout antérieure aux structures, c'est par les propriétés qui sont des modalités de l'énergie organique qu'il convient de commencer l'inventaire caractériel ; ce sont :
1) l'émotivité ou la fonction E : ce nom désigne le taux des libérations d'énergie produites par un événement d'importance objective qu'on doit juger moyenne : l'émotif est l'individu chez qui un événement de peu d'importance objective produit un ébranlement supérieur à la moyenne
2) l'activité (caractérologique) ou la fonction A : l'énergie de l'émotivité, quand elle devient celle de l'influx moteur, travaille sur des résistances, directes ou indirectes, qui rendent l'individu d'autant moins actif qu'elles sont plus grandes.
L'union de l'émotivité et de l'activité (EA) constitue la sthénie (L. Corman).
b) Modales : ce deuxième groupe de dispositions caractérielles définit les conditions de milieu imposées par le rapport de la conscience au temps et à l'espace de sa représentation :
1) le retentissement: (Kant, Fouillée, Paulhan, O. Gross, Heymans et Wiersma): les effets produits immédiatement par la représentation d'un événement dans l'unité somatique d'un sujet (fonction primaire ou fonction P) prévalent chez l'individu dit primaire (c'est-à-dire plus primaire que la moyenne) sur les effets retardés de cet événement (fonction secondaire de la représentation ou fonction S) qui, au contraire, prévalent sur l'immédiat chez l'individu dit secondaire c'est-à-dire encore plus secondaire que la moyenne);
2) l'ampleur de la conscience (Pierre Janet): elle désigne, chez les "étroits" (nL), la prévalence naturelle du resserrement plus ou moins restrictif de la conscience autour d'un petit noyau de représentations qui accaparent ainsi toute la force de l'attention et du désir, ou au contraire, chez les "larges" (L), d'une détente de l'appréhension consciente par laquelle une plus vaste collection de représentations, moins cristallisées et moins fixées, flotte en interagissant dans l'intuition du sujet.
Dispositions supplémentaires
A) Tendancielles (A. Delmas et M. Boll, Gaston Berger, Janson) : les dispositions énergétiques et modales fournissent la puissance qui doit soutenir et le milieu où doivent s'encadrer les représentations constituant le détail de la vie individuelle, mais jusque-là cette puissance reste indéterminée et le milieu vide, Pour déterminer l'une et meubler l'autre, il faut des représentations définies et celles-ci dépendent de l'attention et implicitement des intérêts apportés par le sujet à ces événements. Ces intérêts caractériellement privilégiés comme sources de la multiplicité de nos désirs, nous les appelons dispositions tendancielles. Ces dispositions doivent être reconnues non seulement par une induction poursuivie sur l'expérience des conduites humaines, et indépendamment les unes des autres ; mais il est commode, pour les exposer, de les grouper suivant qu'elles manifestent l'intérêt du moi pour soi-même (égocentrisme), son intérêt pour les autres (allocentrisme personnel) ou pour les choses (allocentrisme impersonnel). Cela nous donne l'énumération suivante dont la présentation la plus précise a été dégagée, dans ses travaux à l'Université d'Aix-Marseille, par G. Berger :
a) Intérêt du moi pour soi : il peut chercher à s'approprier les choses ou non :
l'avidité (Av) ou le détachement (nAv): l'avide veut conquérir (avidité d'acquisition) ou retenir (avidité de conservation) l'argent (cupidité et avarice), les biens, le pouvoir, les honneurs, l'influence, même le salut religieux. Elle peut être prépondérante comme chez Napoléon, ou subordonnée comme chez Pascal.
b) Intérêt du moi pour les autres, considérés de plus en plus intimement dans leur corps, puis dans leur volonté telle qu'elle dirige la motricité, enfin dans leur originalité personnelle :
1) la sexualité (S ) (ou frigidité : nS ) : c'est l'amour sexuel à peu prés réduit à sa trame physiologique qui est la poursuite de l'union des corps, sans considération de connexion avec l'avidité ou la tendresse qui la font captative ou oblative;
2) la sociabilité, toujours teintée par l'une ou l'autre de ses acceptions polaires : l'une, la séductivité (Vénus = V) qui cherche la conciliation avec autrui, serait-ce dans une vue de conquête si le sujet est aussi avide ; l'autre, l'agressivité (Mars = M) qui cherche la bataille avec l'autre, ce qui n'exclut pas éventuellement la tendresse;
3) la tendresse (T) qui, au sens caractérologique, précisément dégagé par G. Berger, est la capacité du moi de devenir autrui par une sympathie l'identifiant avec lui plus ou moins profondément ou plus ou moins complètement, comme il arrive dans la compassion où le moi devient jusqu'à un certain point l'autre, épouse ses besoins, ses désirs, ses espoirs.
c) Intérêt du moi pour les objets : comme ceux-ci peuvent être qualitatifs ou conceptuels, cette disposition fonde deux sortes d'intérêts :
1) les intérêts sensoriels (IS), qui fournissent la matière du désir de jouissance : Si la vitalité organique y déverse ses forces, il prend en tous les domaines la forme d'une gloutonnerie; mais l'intelligence, la tendresse et d'autres facteurs peuvent intervenir pour l'affiner :
2) la passion intellectuelle (II), qui est le besoin de connaître et de comprendre à seule fin de connaître et de comprendre : elle est à distinguer des moyens intellectuels indiqués ci-dessous (b, 2°).
B) Dispositions auxiliaires - A ces dispositions qui fournissent à la conscience des fins, doivent s'ajouter d'autres dispositions capables de leur fournir des movens. Comme ces moyens peuvent être somatiques ou cérébraux, on achèvera cette liste de dispositions foncières par deux derniers groupes de dispositions :
1) le tempérament : sous ce mot nous ramassons tout ce qui manifeste soit une force massive de l'organisme, décelable par la morphologie, que nous appelons la vitalité ; soit des aptitudes définies du corps, susceptibles de devenir par l'instruction et l'apprentissage, des capacités que doit mesurer et sonder la psycho-technique.
2) l'intelligence (I), qui signifie ici les moyens conceptuels et discursifs dont le moi dispose pour penser et agir, puisque l'intelligence comme telle est par rapport à la vie essentiellement une découverte et l'usage de médiations. Tandis que la passion intellectuelle (cf. ci-dessus) est la puissance tendancielle qui pousse l'esprit à découvrir ces médiations, l'intelligence constituée qui résulte de cette recherche fournit les moyens de l'activité intellectuelle et pratique ultérieure. Un Descartes possède à la fois la passion intellectuelle et les moyens intellectuels.
L'analyse caractérielle de l'intelligence doit être un des chapitres majeurs de la caractérologie. Elle comportera plusieurs niveaux. Au plus bas, la détermination des types généraux de l'intelligence telle que la distinction entre généralisants (Ig) et particularisants (Ip) dégagée par R. Maistraux (2): puis l'inventaire des modes dialectiques de la pensée en rapport avec les modes du caractère, dont l'étude a été abordée par P. Grieger (3); enfin, comme les autres sections de la caractérologie, elle aura affaire à des originalités personnelles que l'idiologie devra préciser. On peut prévoir que le meilleur instrument de ces analyses sera une stylistique caractérologique qui sera au contenu des expressions parlées ou écrites de la pensée ce que l'étude caractérologique de la voix, la phonologie, et la graphologie sont à leurs modalités matérielles.
Ici s'achève l'énumération sommaire des dispositions caractérielles dont les compositions inégales doivent engendrer la diversité innombrable des manifestations concrètes des hommes. Il va de soi que dans un exposé qui serait plus qu'un programme, dans un traité d'idiologie, chacun des termes de cet inventaire devrait être accompagné d'une séméiologie non seulement caractérologique, mais, a la mesure des progrès de l'investigation, biotypologique, morphologique, myoprosopologique, stylistique, graphologique, etc. Il n'est pas jusqu'à la manière dont un homme porte son vêtement, même si celle-ci lui est imposée par la société, comme c'est le cas d'un uniforme, qui éventuellement ne fournisse une contribution utile a la détermination de son diagnostic caractériel, individuel et personnel.
Les groupes caractériels et typologiques
Nous venons de considérer les dispositions élémentaires du caractère a l'état isolé. Elles se composent entre elles par deux, par trois et ainsi de suite il y a par exemple des sthéniques, les EA, chez qui l'émotivité acquiert des propriétés différentes de celles qu'elle prend chez les EnA ; et de même des EL et des AnL, des MT a la fois agressifs et tendres, et ainsi de suite. Ce sont a ces groupements que nous attachons le nom de typologies. Par ce mot nous n'entendons donc pas une structure ossifiée dans laquelle un individu serait comme pétrifié. Il ne désigne qu'un corps d'abstractions justifiées et indispensables a la constitution du savoir, qui marqueront des paliers intellectuels dans la montée idiologique de la nature a la liberté. Un individu pourra coïncider assez étroitement avec un type ; mais le plus souvent il sera syntypique, formé de la collaboration de plusieurs types dans l'intervalle desquels son classement le situera, enfin toujours plus riche que n'importe quel type. Aucun type ne réduit aucun individu a lui-même ; niais de près ou de loin les types permettent de le penser. C'était déjà vrai des biotypes somatiques, ce le sera encore des types de personnalités comme ceux que nous rencontrerons.
La typologie de première approximation. - Chacune des ces typologies a son utilité et il y a là la matière d'investigations nombreuses et fécondes pour la caractérologie. Une de ces utilités doit être mise a part et en valeur, c'est celle d'une typologie de première approximation, une typologie a trois ou quatre facteurs qui, en fournissant une première et simple représentation de types-repères importants, constitue un champ de rencontre et de départ aux caractérologues qui en procéderont pour aborder l'étude des types plus individualisés et des hommes vivants. La typologie qui, jusqu'à nouvel ordre, nous parait le mieux convenir a cette fonction est la typologie composée avec les trois propriétés E, A et R, qui ont dirigé l'exploitation de l'enquête de Heymans et Wiersma, en y ajoutant comme dernier principe de dichotomie l'ampleur de conscience L. On conçoit que d'autres typologies ternaires ou quaternaires pourraient être composées a partir d'autres propriétés que celles-là. Il restera en faveur de la classification néerlandaise ce qui fait actuellement sa valeur, a savoir qu'elle se fonde sur trois et, complétée par l'ampleur de conscience, sur les quatre propriétés fondamentales.
Il faudrait encore ici accompagner l'indication de chaque caractère par la séméiologie correspondante; nous ne pouvons qu'indiquer le symbole, le nom de chacun, sa propriété la plus caractéristique et une illustration historique :
EnAP, nerveux, étroit, instabilité, Byron.
EnAP, nerveux, large, rêverie, Watteau.
EnAS, sentimental, étroit, rigorisme, Robespierre.
EnAs, sentimental, large, introversion, Amiel.
EAP, colériques, étroit, improvisation, Murat.
EAP, colériques, large, syntonie, Danton.
EAS, passionnés, étroit, impétuosité, Condé.
EAS, passionnés, large, majesté, Louis XIV.
nEAP, sanguin, étroit, sens pratique, Bacon
nEAP, sanguin, large, adaptivité, Fontenelle.
nEAS, flegmatique, étroit, analyticité, Kant.
nEAS, flegmatique, large, intuitivité, Bergson.
nEnAP, amorphe, étroit, gaspillage, Louis XV.
nEnAP, amorphe, large, négligence, La Fontaine.
nEnAS, apathique, étroit, habitudes, Louis XVI.
nEnAS, apathique, large, passivité, exclut l'historicité.
Entre ces types qui sont des repères a cause de leur pureté, doivent s'intercaler en majorité des types moyens. On peut donc enrichir utilement la précédente typologie en y ajoutant avec quelques allégements les intermédiaires, ce qui nous conduit a la nomenclature suivante :
EMOTIFS
Nerveux
Sensitifs
Colériques
Entreprenants
EnAP
331
Heine
EmiAP
321
Mozart
EAP
331
Mirabeau
MiEAP
231
Beaumarchais
Impressionnable
Tourmentés
Tempérés
Décidés
EnA miR
312
Rousseau
EmiAmiR
322
Pascal
EA mi-R
332
Goethe
miEA miR
232
Sentimentaux
Méditatifs
Passionnés
Méthodiques
EnAS
313
Vigny
EmiA S
323
Malebranche
EAS
333
Bonaparte
MiEAS
233
Descartes
FROIDS
Sanguins
Hédoniques
Amorphes
Insouciants
nEAP
131
Talleyrand
nE miA P
121
Mozart
nEnAP
111
Louis XV
miEnA P
211
La Fontaine
Pondérés
Indifférents
nEAmi R
132
nEnA miR
112
Flegmatiques
Constants
Apathiques
Placides
nEAS
133
Cavendish
nEmiA S
123
nE nA S
113
Louis XVI
miE NAS
213
On peut ajouter à ces catégories le type qui peut être considéré comme le pivot de cette classification, celui des modérés, cotant 222 (donc miE, miA, miR): Ce ne sont pas nécessairement des équilibrés.
A plusieurs de ces types manquent les illustrations souhaitables : celles que nous pourrions donner avec assurance seraient des contemporains inconnus des lecteurs. En outre, certaines catégories devraient être subdivisées : par exemple, les passionnés qui sont du type Bonaparte quand l'activité l'emporte sur les autres facteurs et du type Pasteur quand c'est la secondarité.
On voit immédiatement qu'à partir de ces types on peut monter progressivement, soit par la graduation de leurs composantes caractérielles, soit par l'adjonction d'autres propriétés constitutives, comme les tendances ou les modes de l'intelligence, vers des types de plus en complexes dont le nombre devient assez grand pour défier toute classification, sinon partielle. Insensiblement on se trouvera passer d'êtres de raison à des individus réels, historiques ou contemporains. L'un de ceux-ci apparaîtra dès lors comme un mixte de types-repères.
La caractérologie sérielle
La convergence des recherches doit assurer la multiplication progressive des idiographies bien faites, soit de personnages historiques, soit de sujets observés au cours de leur vie par des caractérologues. Sur ce fond de documentation commencent à se détacher des séries idiologiques, comprenant, dans les limites à respecter, des sosies caractériels, des familles constituées de sujets se superposant par une typologie homogène en plusieurs facteurs, nous dirons des séries homotypes. Ces séries ainsi constituées formeront la matière de la caractérologie sérielle qui est le but principal de la caractérologie générale. A raison des identités, plus ou moins poussées entre les sujets rassemblés par elle, elle permettra, sur le fond caractériel ainsi reconnu, de se porter vers l'intelligence des problèmes, des débats intérieurs et des solutions ou des échecs dont le pathétique anime l'histoire des destinées.
Caractère foncier et caractère manifeste
Les types statiques que nous venons de considérer constituent les modes du caractère foncier en lequel se résume ce qu'il y a de congénitalement solide et permanent dans une individualité psycho-somatique. Mais, comme il a été marqué, les facteurs constitutifs de ces types ne sont que des virtualités, des axes de possibilité d'une vie à vivre et il faudra qu'une histoire, mettant l'individu en contact avec le milieu des choses et des autres, intervienne pour que ces caractères, si l'on veut, ces essences, s'actualisent dans une expérience commune à cet individu et aux autres. Au cours de cette histoire, nos actes, fragments de notre conduite, émaneront de la rencontre, qui doit être une convenance, entre d'une part des conditions extrinsèques mises en uvre par les forces du milieu, matériel, social, personnel, et d'autre part des dispositions caractérielles susceptibles de passer, par l'effet de cette convenance, de la puissance à l'acte, de la virtualité à l'actualité.
Ainsi cette convenance opère un tri par lequel une partie des dispositions caractérielles est laissée dans leur latence tandis qu'une autre part, celle qui vient à actualisation, est en outre multipliée par des coefficients ³ I suivant le concours des événements ou d'autres dispositions propres au sujet et même infléchie par des effets de composition de facteurs.
Cette composition, intermédiaire entre le caractère et l'individualité, entraîne deux conséquences à signaler. D'abord, de ce qu'une disposition, un trait de caractère, constant en lui-même, peut être affecté, par l'effet de l'histoire, d'un coefficient qui le renforce ou l'affaiblisse, il résulte que l'axe de toute disposition est un axe d'oscillation, un niveau à partir duquel cette propriété se déplace tour à tour vers un maximum ou un minimum. L'émotivité devient un accès violent d'émotion ou une fatigue ; la tendresse oscille d'une ardeur fiévreuse à une sécheresse momentanée. Comme souvent des observateurs appréhendent telle propriété dans une conjoncture d'éréthisme ou de relâchement, c'est la moyenne de leurs observations qui exprimera le mieux la grandeur moyenne, ordinaire, de la propriété considérée par eux.
Si au sein d'un caractère donné sa conjoncture invigore tel système de ses éléments, par exemple le faisceau partiel a d g et défavorise momentanément un autre faisceau, par exemple b e m , le faisceau a d g se trouve découper dans le caractère foncier et permanent ce que nous appellerons une phase de ce caractère. Ainsi, écrit Bourrienne de Napoléon " hors du champ de sa politique, il était sensible, bon, accessible à la pitié ". Chacun de nous fait au cours de sa vie l'expérience de diverses phases par exemple, un sentimental passe par des phases de dépression, voire d'anxiété, d'euphorie ou même d'enthousiasme, d'entreprise calme et ordonnée, de divertissement momentané et d'autres. Plus ou moins consciemment la vie de chaque homme est orientée vers l'établissement et le maintien d'une certaine phase éprouvée, puis élue par lui comme la phase préférable.
Mais puisque chaque phase est, à partir du caractère foncier, déterminée et actualisée par l'efficience d'un concours de conditions externes dont le tout définit une situation, non plus intrinsèque comme le caractère, mais extrinsèque, on est amené à considérer que la relation ininterrompue, même dans la solitude, entre un individu et son milieu, se spécifie par l'effet de la caractérologie en couples de situations et de phases. Ainsi, si un sentimental entre dans une phase d'anxiété, c'est parce que le milieu le soumet à une situation de menace. Il est évident que la caractérologie aura à reconnaître et étudier ces couples de situations et de phases en rapport avec l'étude des divers caractères.
Pour ces raisons le caractère manifesté concilie l'invariabilité foncière du caractère avec l'histoire de l'individualité, la réalité des structures congénitales avec le dynamisme de la vie. Le passage du caractère foncier au caractère manifesté permet d'insérer dans la caractérologie les actions momentanées, par exemple les variations endocriniennes qui modifient les manifestations d'un caractère; elle permet aussi à l'action de l'individu sur lui-même, c'est-à-dire à la liberté, d'intervenir entre le caractère foncier et ses manifestations pour servir l'une d'entre elles, la meilleure, en agissant sur les conditions du milieu propres à la favoriser. On voit nettement dans un cas semblable comment le déterminisme, qui explique l'empire d'une phase par le concours de conditions externes et internes, et la liberté, qui assure le succès de la préférence pour telle phase par l'actualisation des conditions de milieu, se vérifient éventuellement dans la vie humaine ensemble et corrélativement.
Montons donc maintenant, par la médiation du caractère manifesté, de l'étage du caractère, à celui de l'individualité.