Méthode et objet de la caractérologie
(René Le Senne)
Caractérologie et médecine
1) Parenté des deux sciences
Ces indications méthodologiques suffisent a avérer la parenté de ces deux disciplines. Elles s'identifient essentiellement en ce que toutes deux ont pour préoccupation centrale un diagnostic, nosologique dans le cas du médecin, caractériel dans celui de l'idiologue. Il en suit que les deux disciplines mettent toutes deux la science au service d'une intuition qui l'intègre mais la dépasse. La science est au service du médecin en ce qu'elle lui fournit la méthode et les connaissances indispensables a la formation de sa culture, les mesures et les tests lui apportant les données quantitatives et scientifiques qui précisent l'état de son malade ; mais, sans énumérer les autres données, qualitatives et nuancées ou fondues, qui souvent donnent leur sens aux faits numériques, s'y ajoute, avec le concours de toute l'expérience passée du médecin, une double intuition du malade a soigner et de la maladie qui l'affecte.
C'est cette intuition qui s'exprime par le diagnostic même. Le diagnostic médical oscille d'une limite où il ne serait que la conséquence automatique de tests et d'analyses a une autre où il deviendrait une divination. Mais l'automatisme pur ne serait qu'un procédé aussi dangereux qu'une intuition sans information ni contrôle et la bonne intuition est celle qui émane d'une analyse objective aussi rigoureuse que possible et d'une familiarité avec beaucoup de cas comparables. Qu'il y ait dans cette intuition du tact et même de la bonne fortune, c'est ce que vérifie le fait qu'en présence d'un même cas deux médecins, munis des mêmes connaissances, peuvent, l'un se méprendre sur la maladie, l'autre discerner sa cause et la guérir.
De même le diagnostic caractériel suppose la connaissance critique de ses raisons, mais suppose des dons et un tact qui en achèvent l'évidence. Une caractérologie plus avancée juxtaposera a la reconnaissance des traits de caractère qui détournent de la caractérologie une caractérologie des caractérologues.
Cette nécessité d'équilibrer des déterminations pensées, conceptuelles ou numériques, avec l'intuition d'un tout original de ces déterminations, provient de la situation commune au médecin et au caractérologue qu'ils ont a considérer a la fois la maladie et le malade, une structure caractérielle et une personne. La maladie, en tant que séparée par la pensée des conjonctures de la vie, est un système de concepts ce système peut s'inscrire sur une étiquette. Reprocherait-on au médecin, comme au caractérologue, cette conceptualisation de la réalité, on méconnaîtrait le fait évident qu'il faut a la pensée des concepts pour la fixer.
Quand le médecin s'interroge "Est-ce une appendicite ou une colite ?", il cherche la bonne étiquette parce que le pronostic et la thérapeutique en suivront. Comment éviterait-on au caractérologue d'avoir a juger si Pierre X... est un nerveux ou un passionné ? Sa prévision et sa conduite envers Pierre X... en dépendront. - Mais ces concepts du médecin et du caractérologue se réfèrent à quelqu'un. La maladie atteint tel malade, ce caractère est inclus dans telle personne. Séparé dans l'esprit du savant, le concept du mal ou du caractère ne l'est plus dans la réalité et a chaque instant le médecin et le caractérologue doivent revenir vers l'individu qui souffre de telle maladie ou porte tel caractère pour mettre au point le diagnostic au contact du milieu original et vivant où ce qu'il désigne se tisse avec le reste d'une unité psycho-somatique singulière.
On peut certes chercher a déboucher directement, de la science de la matière, de la physique, dans celle de l'homme. On est amené alors, par la réduction de l'individu humain a un objet naturel, a n'y voir qu'un lieu où se rencontrent des lois qui suffisent a constituer sa réalité. L'homme n'est plus dès lors qu'une chose, a penser et manier comme telle. Ce postulat pourra se vérifier en gros dans les régions les plus durcies de la réalité humaine; mais plus on montera, plus il sera grossier. C'est qu'entre l'étage de la matière brute et celui de la personnalité, il s'en insère deux autres, celui de la vie et celui de la conscience. Au niveau de la médecine et de la caractérologie, la matière sur laquelle portent ces disciplines est habitée. Où le moi ne fait pas sentir son influence, il suffisait de connaître exactement et complètement le conditionnement d'un phénomène matériel pour en prévoir le cours tout y était passif ; dès que le moi intervient il peut bouleverser les données du conditionnement et par suite le savant ou le technicien ne sont plus devant une réalité impersonnelle, mais devant une autre personne.
L'acte médical a pour tissu un couple de sujets la caractérologie est une intercaractérologie et notamment le médecin, comme le caractérologue, devra penser sans cesse à l'action que le psychisme de son sujet aura sur son corps et sa conduite, ainsi qu'aux effets que son diagnostic exercera sur lui. De là résulte que, tandis que les sciences mathématico-physiques sont à chaque instant un édifice consolidé de résultats acquis et finis, les disciplines médicales et caractérologiques se présentent plutôt comme une pénétration progressive dans une réalité infinie. Elles ne parviennent donc pas à un traité définitivement constitué tel que le premier livre de la géométrie d'Euclide, mais à une continuité mobile de connaissances dont certaines parties prouvent leur valeur par leur efficience.
2) Différences entre les deux sciences
Sur ce fond de ressemblance, deux différences se détachent. La première consiste en ce que le médecin, et notamment le psychiatre, intervient quand l'individu est en phase de crise. Il en subit l'urgence il doit soigner et guérir. Cela ne va pas sans compromettre certaines des conditions nécessaires à la pensée spéculative. Au contraire, le caractérologue établit son diagnostic devant la conduite normale de l'individu, quitte à chercher ultérieurement à comprendre comment, à partir de là, cet individu pourra être amené à tomber dans le domaine du médecin ou du criminologiste.