
Méthode et objet de la caractérologie
(René Le Senne)
Cette étude ne sera ni une histoire de la caractérologie, ni une révision des tentatives diversement menées pour la constituer. Son objet est délibérément constructif. Ce sera un exposé sommaire des principes, des méthodes et, dans la mesure du possible, des résultats qui constituent dès maintenant le corps d'une caractérologie de départ, en entendant par là non pas seulement une collection (le faits juxtaposés, mais un savoir organisé dans lequel des rapports issus d'inductions empiriques puissent être expliqués à partir d'autres rapports obtenus par des inductions plus profondes.
Méthode
Essence de cette méthode
La source de la caractérologie est l'observation clinique ou extra-clinique des individus humains, normaux ou anormaux, au cours de leur conduite, parlée ou jouée. Les morts se sont manifestés par des paroles, des textes ou des actes qui sont rapportés par les biographes ; les vivants vont et viennent devant nous, chantent ou pleurent, parlent de personnes ou de choses, se mêlent aux autres ou s en écartent et ainsi de suite. De ces expressions verbales ou pratiques nous pouvons induire, indirectement ou directement, des traits durables de leur conduite. Par exemple nous en tirons qu'ils sont émotifs ou non, à réaction immédiate ou retardée, tendres, agressifs.
Rapprochons alors les observations faites sur un sujet pour constituer son portrait idiographique, comparons-les ensuite avec celles qui se rapportent à d'autres sujets : leur confrontation nous permettra de dégager des ressemblances et des différences dont l'interprétation conduira à des systèmes de propriétés dont les unes apparaîtront à la racine des autres. En même temps, niais plus précieusement que des connexions par corrélations, se découvriront des connexions par intellection qui rendront compte de la réalité de leur lien par la nécessité de leur genèse. Peu à peu le caractérologue sera en état de dégager une structure intermédiaire entre les manifestations empiriques, bistoriques qui lui sont présentées par la conduite du sujet et les déterminations biologiques qui permettront de les comprendre.
Ainsi on systématisera les expressions du caractère de Talleyrand en diagnostiquant en lui un sanguin étroit (nEAPnL = 4684), mû par une avidité extrême et un fort désir de jouissances et pour ces raisons excessivement cupide, assez peu tendre mais vénusien, et à pensée concrète et particularisante. De même au deuxième degré de l'induction on comprendra que des sentiments larges, constituant la famille des égoversifs, comme Amiel, Biran et bien d'autres, aient par le concours de leur non-activité, de leur émotivité et de leur secondarité sécrété une rumination affective dont la sommation devait chaque jour se détendre dans la rédaction d une page nouvelle de leur journal intime.
Les questionnaires
Le premier auxiliaire dont l'observation caractérologique peut se servir est le questionnaire caractérologique. Beaucoup de caractérologues (G. Heymans, R. Maistriaux, G. Berger, P. Griéger, R. Gaillat, R. Retsten, Bernreuter et bien d'autres) ont dressé des listes de questions à poser au sujet de tout individu dont il s'agit de rédiger l'idiographie : à ces questions doivent répondre l'intéressé lui-même s'il veut se connaître, ou l'observateur qui l'examine, ou mieux encore l'un et l'autre en coopération amicale.
Ces questionnaires invitent à voir et noter par exemple si le sujet est mobile ou démonstratif, si sa voix est ordinairement forte ou basse, sa parole rapide ou lente, s'il renonce devant les obstacles ou manifeste de l'opiniâtreté, peut-être de l'entêtement et ainsi de suite. On répondra sous la dictée de l'expérience oui ou lion et suivant le nombre et la répartition des réponses positives et négatives, utilisées comme des symptômes de propriétés dérivées ou primitives, on pourra conclure de cette séméiologie à un diagnostic caractériel. Certains de ces questionnaires seront minutieux ou brefs, d'usage commun ou adaptés à certaines conditions d'observation ou de recherche, destinés à fournir une idiographie détaillée ou seulement à serrer l'attribution de telle ou telle propriété.
On voit immédiatement que des connexions régulières entre tels oui et tels non autorise l'attribution aux sujets observés de tels ou tels éléments de structure.
Il va de soi que, pas plus qu'aucune autre, la recherche caractérologique n'est automatique et que par suite l'emploi des questionnaires requiert la même prudence critique et la même pénétration investigatrice que l'usage des documents en histoire, celui des appareils de mesure en physique et généralement le recours à tous les intermédiaires utilisés par la recherche.
Les résultats obtenus devront être chaque fois évalués et le fondement de cette évaluation est en définitive partout le même, c'est la cohérence des données fournies par les moyens de l'observation puisque c'est, dans la méthode caractérologique comme partout, le concours de l'observation et de la raison qui est le cur de toute affirmation légitime. Rien n'empêche en outre que cette induction soit aussi servie par des procédés expérimentaux, par exemple par des tests ; mais à la condition qu'on n'oublie pas que l'usage de tests artificiels complique l'analyse puisqu'un individu ne peut être testé dans un laboratoire sans que la réaction spontanée que le test doit permettre de saisir y soit affectée par des réactions supplémentaires qui sont provoquées en lui par le fait d'être testé.
En outre la possibilité de tester est assez exceptionnelle ; de plus un test convient mieux à la détermination d'une aptitude, et, plus souvent, d'une capacité plus ou moins acquise, qu'à une analyse caractérielle enfin si estimable que soit en ce savoir comme en tout autre la précision d'un nombre, encore faut-il ici n'y recourir qu'avec tact et prudence car les réalités psychologiques sont souvent complexes et ondoyantes, de sorte qu'il faut se garder de la précision fausse et stérile dont la psychologie expérimentale a fourni tant d'exemples. C'est pourquoi il est souvent préférable de recourir à ce qu'on peut appeler des tests naturels comme ceux que fournit dans telles ou telles situations la conduite de tout homme. La vie nous teste à chaque instant devant tout le monde : l'utilité des questionnaires est de conduire à la constatation de ces tests naturels.
Utilisation des questionnaires
Une fois souligné qu'il faut faire un bon usage des questionnaires, ils offrent deux utilités qui les rendent précieux :
1) Ils indiquent ce qu'il faut observer. Il ne suffit pas en effet de conseiller l'observation, il faut la guider. A mesure que la caractérologie se développe et se précise, certains faits apparaissent comme plus symptomatiques que d'autres ce sont ceux dont les questionnaires doivent recommander l'observation. Pour ne citer qu'un exemple, la question 72 du questionnaire de Heymans et Wiersma demande d'observer si un sujet parle plus fréquemment des choses, de soi ou d'autrui. Cette question conduit à des résultats intéressants pour la distinction des hommes et des femmes, les préoccupations des divers caractères et amorce une analyse systématique, ( ) susceptible de s'insérer dans une stylistique. Dans le questionnaire il arriverait qu'un bon observateur ne fit pas cette observation utile.
2) Non seulement les questionnaires mettent à profit l'expérience acquise pour orienter l'investigation, mais ils rendent le service éminent de fonder la comparaison entre les résultats des différentes observations et des différents observateurs. Peu à peu la caractérologie doit se constituer un stock, de plus en plus riche et de plus en plus précis, d'idiographies, historiques ou contemporaines. Si ces psychographies ne se rencontraient jamais par les données qu'elles rassemblent, elles ne permettraient pas la comparaison. Or c'est un des principaux services rendus par la caractérologie à la connaissance des hommes qu'elle permet de suivre comment, en raison de la variété des facteurs profonds, une propriété dérivée évolue d'un caractère à l'autre. Le roman tel que le composent des colériques (Dumas père, Hugo) qui est le roman d'aventures, devient avec la croissance de la secondarité (Bourget, Zola) une peinture sociale, chez les sanguins (Voltaire, France), une critique ironique, chez les émotifs inactifs (Chateaubriand dans René, Fromentin dans Dominique), une analyse intérieure. Cette comparaison est la seule condition qui permette de pénétrer dans les dépendances psychosomatiques propres à soutenir une connaissance véritable de l'homme. Rassembler une collection de cas de persévérance ou de jalousie, distinguer des formes de " volonté " sans tenter de reconnaître de quelles structures elles émergent, c'est s'exposer à confondre dans l'extension d'un même nom des données de significations extrêmement différentes.
Considérons par exemple le cas de la persévérance. Avec le secours de questionnaires, exploités statistiquement, on peut mettre en évidence que la persévérance est favorisée par l'activité caractérielle et une forte fonction secondaire :
nerv = AnAP
moy
Fleg = nEAS
Facilement découragé
52.9 (max)
30.8
9.1 (min)
Persévérant
23.6
40.9
67.7
Ces chiffres prennent une force démonstrative quand on comprend que des hommes à puissante et changeante émotivité doivent être instables dans leurs entreprises, les abandonner facilement s'ils sont inactifs, c'est-à-dire prêts à renoncer devant les obstacles, tandis que, comme le montrent justement les réponses relatives au caractère opposé, la froideur et la fidélité au passé doivent favoriser la persévérance en même temps que d'autres propriétés connexes telles que la conformité de l'action avec les principes.
Si divers que soient les questionnaires, ils se laissent distribuer en deux groupes. L'un relève de la caractérologie signalétique dont le but est d'obtenir, à des fins statistiques ou pratiques, un diagnostic sommaire et rapide d'un nombre plus ou moins grand de sujets. L'autre dont fait usage la caractérologie analytique a pour but de contribuer à une étude idiologique, de plus en plus poussée, d'une personne digne d'être scrutée dans sa richesse, ses problèmes et son originalité.
L'emploi des questionnaires pourra se faire suivant des modes différents. D'abord il peut être exercé par un sujet se prenant lui-même pour objet. Que ce sujet, consciemment ou inconsciemment, puisse fausser les réponses aux questions, ce n'est pas douteux. Mais d'abord ces falsifications peuvent être reconnues, soit a l'incompatibilité des réponses, soit par le contrôle d'autres observateurs de lui-même que lui-même ; en outre ces falsifications mêmes sont encore des documents fournis par le sujet sur lui et ils peuvent être révélateurs soit de propriétés de sa nature, comme des mensonges de sa mendacité, soit de ce qu'il voudrait être. A des cas semblables se juxtaposent beaucoup d'autres, les plus fréquents. où le sujet désireux de se connaître s'applique sincèrement a remplir le questionnaire exactement.
Il est évident en deuxième lieu que ces questionnaires peuvent être mis en uvre par des observateurs autres que le sujet à observer, soit que chacun de ceux-ci travaille seul, soit que plusieurs confrontent leurs résultats. Qu'on puisse ainsi atteindre a (les conclusions objectives, c'est ce que vérifie parmi d'autres l'exemple de Heymans et Wiersma qui ont pu obtenir au moyen de plus de 2.000 questionnaires des résultats nets et cohérents. Enfin, comme l'ont fait Gaston Berger a Aix et Marseille, le R. P. Troisfontaines en Belgique, Maurice Gex a Lausanne et d'autres, il est possible de poursuivre la connaissance d'un sujet en collaborant avec lui dans l'élaboration des réponses. Beaucoup d'hommes et même de jeunes gens sont capables de comprendre l'importance de l'intérêt qu'il y a pour chacun a se connaître soi-même.