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Sciences occultes et science active

(Henri Wallon)

Un jour prochain, la méfiance qui s'attache encore à l'étude des significations incluses dans l'écriture, dans la main, dans la physionomie, ne sera plus comprise. Parmi tous les objets sur lesquels peut porter l'investigation psychologique, y en a-t-il de plus concrets, de plus stables, de plus rigoureusement définissables? Partie des cadres abstraits dans lesquels elle classait les données de l'introspection et dont elle faisait, trop souvent, les pouvoirs de l'âme, la psychologie s'est ensuite tournée vers les effets et les conditions extérieurement attestables de l'activité psychique.

S'intégrant ainsi petit à petit, parmi les autres sciences, au domaine de la connaissance objective, elle a substitué à la prétendue observation intime celle des comportements, à l'intuition que chacun pensait puiser de sa puissance dans sa conscience l'analyse des influences que l'organisme et le milieu peuvent exercer sur eux. Et lorsque, de proche en proche, elle atteint ces réalités tangibles et si étroitement solidaires des activités intellectuelles, pratiques, morales : l'écriture, la main, la figure, - c'est alors qu'on la met en garde contre les mystifications de l'occultisme.

Effectivement, l'étude de ces réalités en est encore à se dégager de ces sciences dites "occultes" d'où la chimie a dégagé l'alchimie il n'y a guère plus de trois siècles. Des sciences naissant de pratiques réprouvées par la raison, c'est un paradoxe dont il faut demander compte à l'histoire de l'esprit humain. La science fait la synthèse de deux besoins qui se sont souvent opposés besoin d'action et besoin d'explication. Auquel des deux revient la priorité ?

Le problème est difficile à résoudre, depuis le moment où l'espèce humaine s'est distinguée des autres espèce connues par son pouvoir de superposer à l'impression actuelle des choses leur image mentale, et d'opposer aux incitations, aux possibilités de la situation présente d'autres buts et d'autres moyens. Buts et moyens d'abord totalement tournés vers des réalisations pratiques; mais ils ne pouvaient se formuler, s'agencer entre eux, développer leurs combinaisons qu'en s inscrivant dans des systèmes de signes et de représentations d'où ils tiraient intelligibilité pour le sujet lui-même et pour autrui.

L'intelligibilité et l'efficacité ont pu dès lors ne plus toujours marcher de pair. Suivant les époques, ou les individus, elles ont pu s'opposer entre elles. Le système des formules mentales l'emporte-t-il, il en résulte plus d'ordre entre les idées, plus d'accord entre les esprits, mais souvent aussi plus de conformisme et d'intolérance; l'instrument des opérations intellectuelles s'affine, mais leur donne le moyen de s'exercer pour elles-mêmes, en taxant d'irréalité tout ce qui leur reste étranger.

Quant au goût de l'action réelle, il peut être à la fois en avance et en retard sur elles. En avance, parce qu'il incite à chercher des résultats dont elles ne peuvent rendre compte. Mais, par voie de conséquence, en retard, parce que, se poursuivant à leur encontre, il fait appel à une crédulité sans contrôle ou à des traditions périmées. Par les conformistes, il est souvent redouté comme révolutionnaire et combattu comme rétrograde.

L'occultisme est une attitude qui devient anti-scientifique dans les faits sans l'être dans son principe. C'est par lui que l'homme, dépassant le plan de l'expérience immédiate et particulière, s'est d'abord ouvert celui de la pensée. Prélude des autres catégories mentales, celle de l'occulte a marqué la naissance de la vie intellectuelle en posant la nécessité d'imaginer, derrière la suite des situations ou s assouvissent les activités de chacun, un monde de puissances cachées, un monde de forces qui est devenu le monde de la causalité. D'âge en âge, en présence d'une instance encore mystérieuse, un occultisme larvé fait appel des limitations qu'imposent à la pensée les catégories existantes. Il n'y a pas de sciences définitivement occultes. Dans une gangue de rapports souvent chimériques, elles transmettent quelques parcelles d'expérience authentique et l'intuition de corrélations à déchiffrer jusqu'à ce que vienne l'époque favorable. Epoque qui paraît poindre aujourd'hui j pour la graphologie, la chirologie, la physiognomonie.

L'écriture a parfois été comparée aux tracés que, par le moyen d'un dispositif pneumatique, d'un galvanomètre ou d'un oscillographe, le physiologue obtient du mouvement respiratoire, de la pulsation cardiaque ou vasculaire, de la contraction musculaire, du courant d'action qui répond à l'influx nerveux. Mais il y a de grosses différences entre le schème abstrait que donne de fonctions naturelles leur analyse par des procédés artificiels, et les variations directement saisies d'un automatisme conventionnel, qui s'écarte du modèle appris sous les influences les plus diverses : tonus, souplesse, cadence et liaison des gestes (certaines écritures pathologiques en témoignent par excès ou par défaut); rythme des pensées, dispositions affectives, nature des opérations mentales qui s'extériorisent; personnage qui se sent ou se regarde écrire; âge, sexe, époque, profession.

Le même tracé les intègre toutes à la fois, ainsi que leurs réactions réciproques. L'écriture est en chacun de ses traits une totalité qui doit être interprétée comme totalité dans son actuelle complexité. Les conditions de son étude répondent bien à celles vers lesquelles, aujourd'hui, tend la psychologie partir des ensembles et subordonner l'étude des facteurs élémentaires à celle de leur intégration dans l'unité mouvante du tout.

Mêmes constatations pour l'étude des empreintes palmaires de la main où est fixée l'image de ces lignes et de ces sillons que la tradition a chargées de tant de significations vraies et fausses elles sont tenues, aujourd'hui, pour le signe unique qui permet d'identifier à coup sûr un individu.

Sur elles convergent les influences qui dominent la destinée d'un être, comme le montre leur comparaison chez le singe, chez l'idiot, dans les insuffisances neurologiques ou endocriniennes - et aussi les influences affectives qui leur sont connexes, mais s'épanouissent sur un autre plan; les influences intellectuelles et peut-être professionnelles; celles des attitudes secrètes que la main de nos contemporains a pris l'habitude d'emprisonner plutôt que d'exprimer comme ce fut le cas au temps du langage par gestes; celles enfin qui font qu'un individu est différent de tout autre. Ici encore, surdétermination de chaque trait et prépondérance de l'ensemble sur les facteurs élémentaires qui n'ont pu s'y intégrer qu'en se modifiant.

La physionomie enfin est un condense ou s unifient de multiples influences. Sur une ossature qui se transforme avec l'âge, mais dont les déterminants sont biologiques : facteurs héréditaires et endocriniens par exemple; sur le canevas des muscles dont le tonus reflète le dynamisme propre aux centres nerveux, la prépondérance des uns sur les autres, leurs asymétries ou différenciations fonctionnelles; dans la molle texture des chairs elle grave, brode, déploie l'image de nos expressions les plus habituelles, qui sont le point d'impact des situations extérieures sur nos velléités intimes.

L'existence d'une technique qui survienne à point pour être l'instrument de ces études a bien son importance, comme l'indique Pierre Abraham. Mais il faut tout aussitôt compléter ce rapport par le rapport inverse. Le dépendance n'est pas unilatérale; elle se fond dans un ensemble plus vaste. En astronomie, Henri Mineur a signalé que le nombre des étoiles découvertes chaque année suit une progression constante et qu'à l'instant où il semblait qu'elle dût tomber avec les procédés d'investigation en usage, les progrès chimiques de la photographie ont permis de conserver à la courbe sa direction ascendante.

Optimisme providentialiste? Non pas, mais constatation de solidarités essentielles. Une découverte technique n'est pas le résultat d'une heureux hasard, elle ne peut être isolée de l'ensemble, elle n'est pas moins effet que cause. Par l'intermédiaire de la productivité intellectuelle d'où elle procède et qu'elle sert, elle se rattache à toute la productivité de l'époque, dont les conditions ne sont pas seulement matérielles, mais s'identifient aussi avec les conditions d'existence qui résultent des rapports sociaux. On a quelquefois relevé qu'une découverte technique dont tous les éléments semblaient réunis, a tardé jusqu'au jour où elle devenait utilisable et nécessaire. Inversement, on a pu dire qu'un problème ne se pose jamais qu'au moment où sa solution devient possible.

Science récente, qui doit faire appel à des procédés encore en gestation eux-mêmes - la psychologie peut montrer, avec plus d'évidence que d'autres disciplines, comment une branche du savoir humain appartient à l'ensemble encyclopédique de l'époque.

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