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La période de déclin
Involution et dissolution - Attitudes devant la mort
(Maurice Kellersohn)
La pensée de la mort et le "savoir vivre"
La sagesse, modeste mais sûre, serait-elle de vivre comme s'il n'y avait pas à mourir? Chasser hors du présent les cogitations sur notre fin, les représentations du mourir, les lieux, les spectacles, les cérémonies, les propos de mort. Eviter les inconsolables, les trop renonçants. Fuir les morts-vivants, les demi-morts, les perdus. Se réfugier, toujours, délibérément, parmi les idées de vie, les projets de vivre, jusqu'à l'extrême limite. Au besoin, cultiver les rêves, les phantasmes aide-vie. Plus d'une circonstance favorise le complexe qui, communément, refoule les rappels à la mort hors de la zone où se digère le quotidien.
Pour la grande majorité des hommes, l'existence de chaque jour, avec ses besogneuses exigences, son incessante rechange de petits devoirs immédiats, et même ses récréations réglées en habitudes (méditera-t-on davantage sur les fins dernières quand les loisirs seront mieux répartis ?), se fait si prenante qu'elle distrait de toute velléité de métaphysique. Le recueillement nécessaire pour quelque tentative de situer le sort individuel dans l'évolution universelle devient rare. On capitule, on se fatigue, on se sent mal à l'aise avant que d'essayer ce à quoi tant d'esprits s'épuisèrent. C'est assez que, bon gré mal gré, au hasard, à l'improviste, la mort fasse de temps à autre irruption dans le cercle familier, affole les quiètes lâchetés, et contraigne à chercher dans la fosse ouverte la présence aimée.
La vie se charge de boucher les trous, recoudre les déchirures, épaissir l'oubli. Quelques lieux communs servent de béquilles verbales. Par ailleurs, une illusion congénitale nous aide à négliger pratiquement la promesse qui nous est faite de disparaître un jour. La mort, pour le vivant, c'est la mort des autres. C'est cette nécessité indiscutée à laquelle on ne croit pas vraiment pour soi. Toute balle tirée préfère le voisin. Si forte est la vie que, tant que l'on vit, on traite la perspective de mourir comme une simple hypothèse.
Une ignorance systématique ?
Mais l'expulsion de la mort en dehors de l'attention et de l'activité n'est-elle pas plus que nonchalance, légèreté, sentiment d'impuissance, inertie? Ne serait-elle pas la condition fondamentale de la vie même? La vie a horreur de la mort. Elle en est la négation, dès ses plus humbles essais. Instinct de conservation, désir d'accroissement, complexe de reproduction, autant d'aspects d'une même affirmation de l'être contre le non-être.
La vie organique, c'est le refus de la désorganisation. Vivre, c'est, au moins, maintenir. Toute vie est un vouloir vivre. Plus l'organisation physiologique se fait complexe, différenciée, à équilibres fonctionnels multiples et instables; plus le sens d'un moi continu, permanent, se dégage au travers des incessants renouvellements du substrat organique; plus se développe le sentiment de l'autonomie de la personne - et plus l'être a besoin, pour garder sa vie, de conserver vivaces les désirs, espoirs, idées, passions, mythes nécessaires à la nourriture de cette volonté.
Propositions qui ne souffrent guère de controverse. Tant qu'est reconnu un prix à la vie, postulat premier, la tâche essentielle est de lutter contre la mort. Et l'interaction du psychisme et de la chimie des organes, qui ne peut plus être mise en doute, contraint à poser le problème de l'attitude devant la mort sous l'angle - entre autres points de vue - de la simple hygiène mentale.
Tout ce qui occupe l'activité psychique (spectacles, images, émotions, associations, imitations, concepts), exerce, selon sa coloration, sa tonalité triste ou gaie, attrayante ou rebutante, une action exaltatrice, énergétique, ou au contraire inhibitive, jusque sur les plus ténues et lointaines élaborations chimiques dont dépend le tonus vital. Il faut, systématiquement sinon par grâce, penser en joie pour vivre alerte, voir en beauté pour ne pas dépérir dans le noir, s'entourer de saine jeunesse pour rester jeune, garder confiance pour recommencer, croire possible pour réaliser, aimer ce qui vit pour recevoir les dons de vie.
Dès lors, tout ce qui est de la mort ne s'exclut-il pas, a priori, d'une bonne discipline mentale? Pour en décider de la sorte, il faudrait d'abord que l'ignorance systématique de la mort n'entraînât pas de dommages.
L'ignorance aggrave la peur
Un premier inconvénient, non le moindre, d'une mise en quarantaine de la mort par l'esprit, est de perpétuer cette ignorance des réalités du mourir, dont nous avons déjà montré qu'elle aggrave la souffrance et la peur autour d'elles. Exclure la mort de la curiosité de connaître, c'est en épaissir le mystère, et en alourdir la crainte. Plus on a peur de la mort, moins on la connaît moins on la questionne, plus on en a peur. Cercle vicieux.
La terreur si fréquente qu'inspire la mort n'est pas une raison suffisante pour en détourner l'attention. Au contraire, plus une étude aura de répugnances à vaincre, plus grandes seront ses chances d'enrichir l'esprit. La plupart des conquêtes de la science ont été faites sur la peur. N'est-ce pas le propre de l'homme en marche spirituelle que de faire retraite momentanée hors l'ambiance d'acharnement à vivre, d'entrer en dispute avec les habitudes, voire l'instinct, et de rompre l'unanime pour se constituer en personne autonome?
Il est vain de regretter un hypothétique instinct de mourir simplement, que nous aurions perdu, entre autres. La tâche de l'homme est de retrouver en pleine conscience mieux que les anciens instincts abolis. L'inquiétude, la souffrance, ruptures d'un vague équilibre dans l'inconscience, et rançons de cette rupture, ne sont-elles pas conditions du progrès? Parce que l'homme, seul peut-être parmi les vivants, a le pouvoir d'évoquer, à tout instant, de retenir, méditer, creuser, se représenter, sinon imaginer la mort, il a le devoir de ne plus la reléguer. Sinon, il y a délit de fuite.
Pour une enquête objective
C'est ici le lieu de regretter l'extraordinaire pauvreté, à ce jour, des recherches méthodiques sur le mourir - pauvreté dont est responsable, outre l'inhibition par crainte, l'aphorisme qu'il n'y aurait rien d'utile à prospecter dans le voisinage de la mort. Sans doute, la mort reste-t-elle un grand mystère. Sans doute, un grand nombre des problèmes posés par elle relèvent-ils, jusqu'à plus ample informé, de la métaphysique, et non des disciplines scientifiques. Peut-être certains d'entre eux resteront-ils toujours extra-scientifiques. Mais il y a prudence, non présomption, a refuser d'assigner a l'avance, dans quelque direction que ce soit, des limites à l'explication rationnelle, Ne pas savoir jusqu'où la science peut aller, dans la connaissance du mourir, ne dispense pas d'entreprendre. Dans cet esprit, plusieurs objets seraient a proposer, avec chances de résultats, a une enquête objective :
Détermination du mécanisme du mourir, notamment en ce qui concerne sa "pénibilité", c'est-à-dire les coordinations nerveuses, la réceptivité de la sensibilité centrale et le retentissement en souffrances conscientes. Documentation sur la psychologie des mourants, comportant nécessairement la réunion de nombreuses séries de tests. En particulier, recueil systématique et critique des témoignages de rescapés et anesthésiés, ainsi que des dernières manifestations conscientes des moribonds. Recherches sur la valeur d'interprétation a donner aux moyens d'expression morale des agonisants, notamment a l'expressivité du regard. Vérification constante et rigoureuse des apports proposés par des recherches métapsychiques.
Pareille enquête, nécessairement collective, parce que travaillant sur de grands nombres, et échelonnée sur de longues années, ne serait pas infructueuse. Elle ne serait peut-être pas plus dangereuse que l'étude quotidienne des folies et perversions.
L'ignorance n'assure pas la paix
Autre défaut de l'inattention a la mort : elle n'assure pas la paix de vivre. Il y a de la mort dans la vie. On ne peut vivre sans côtoyer la mort, sans buter sur elle, et sans souffrir d'elle. Nous pouvons bien lui opposer de vagues palliatifs d'amnésie volontaire, de distraction, de nonchaloir : elle revient a la charge, et le choc sera d'autant plus rude - ne serait-ce que lors de la rencontre in extremis - que l'esprit aura été plus vide a son sujet. En lui tournant le dos, on ne s'installera pas dans la tranquillité, mais dans un malaise fait d'oscillations entre l'insouciance et le désarroi. Encore une fois, le problème n'est pas d'organiser l'oubli de la mort, mais de la faire servir consciemment a la vie.
Il ne semble pas arbitraire d'imputer, dans une certaine mesure, a l'éloignement dans lequel la pensée a voulu tenir la mort, pendant la vie, l'accablant effet de surprise dont s'accompagne si souvent la révélation que l'instant est venu. pour soi-même, de subir le sort commun. Certes, il est probable que la conscience de l'entrée en mort produit toujours un saisissement dramatique. Même lorsque l'heure en était prévue.
Même, parfois, lorsque le vivant s'était cru préparé. L'homme qui sait, maintenant, qu'il va mourir, n'est plus le même qu'avant. Ce qu'il éprouve est du jamais ressenti un nouveau sans équivalent, qui n'est qu'une fois, et qui risque de déborder ce qui subsiste d'énergie morale. Ce peut être, alors, une débandade. Si, au contraire, une adaptation a l'imminente fatalité réussit, sans supplice, a se faire dans la conscience, il y aurait au moins exagération a prétendre que les idées et sentiments naguère nourris sur le sens de la mort n'y soient jamais pour rien.
La mort peut-elle donner de la vie ?
Pour détourner de tout commerce avec la mort, il faudrait, au surplus, que celui-ci déprimât immanquablement les énergies vitales. Nous pensons que la méditation de la mort ne devient dépressive que si elle échoue, c'est-à-dire si elle n'aboutit pas a faire de la mort un harmonique de la vie. Le réflexe sommaire, quand l'attention a été portée sur les misères du mourir, est souvent une hâte a goûter la vie, et cela de la façon la plus immédiate, gloutonne et sensualiste. Ce mouvement de compensation traduit un aveu d'impuissance de l'esprit à rendre compte de la mort. Le besoin de jouissance, au sortir des choses funèbres, n'est que la caricature de la plus grande estime de la vie - de son estimation mieux située et définie - que l'on devrait attendre d'une compréhension de la mort.
Toute recherche d'excitations nerveuses par le spectacle de la souffrance et de la mort relèvera de la pathologie. Pareille provocation de l'émotion morbide n'a rien à voir avec l'observation scrupuleuse. et émue, soutenue par le désir de connaître. Contrairement a ce que croient beaucoup de gens, la quête de voluptés par la vue du sang et de la souffrance (qu'il y a peut-être d" distinguer, parfois, d'évocations rituelles et symboliques) est moins le signe d'une force de caractère que d'une débilité constitutionnelle, particulièrement sexuelle.
La littérature a retenu le type de l'homme portant la mort dans son âme, attiré vers son trépas par une obscure inclination. Les nostalgiques du néant, les amants de la mort congénitaux ne sont peut-être pas simples créations romanesques; mais leur triste vocation ne parait guère le fruit de trop longues et trop perspicaces méditations sur les fins humaines. Dût y perdre le pittoresque, il apparaît plutôt que le fatum qui les pousse s'apparente aux malformations, héréditaires ou acquises, de la complexion, et aux insuffisances nerveuses ou endocriniennes.
Pessimisme et renoncement
Le recours à la mort n'a que rarement été le couronnement d'un travail de pensée solide. On connaît des philosophies pessimistes, dont certaines brillantes, sinon séduisantes. Elles ne sont pas allées jusqu'à l'apologie du suicide. Elles ont même plutôt prétendu a faire l'économie de souffrances, en évitant illusions, entraînements, efforts intempestifs; a leur manière, elles visaient a un meilleur aménagement de l'existence, parce que plus exact. En fait, les désespérés alimentent bien leur résolution de jugements sur la vie, vaille que vaille; mais ces jugements viennent en général après coup, après un traumatisme de la sensibilité trop profond pour qu'un tempérament affaibli refasse de la matière et de l'énergie vivantes.
On ne se hâtera pas de confondre avec un affaiblissement du désir de vivre l'attitude de renoncement a certaines modalités de l'activité vitale, qui a suivi les pensées de nombreux esprits sur le destin de l'homme. L'alliance du renoncement et du désir de vivre soulève effectivement des problèmes capitaux, dont on n'a pas assez fouillé les données contradictoires, et dont on n a pas encore en pleinement raison. Il nous semble que, sous certaines au moins de ses formes, le renoncement peut prétendre à une véritable exaltation de la vie. Lorsque la pensée s'attache à la mort, c'est certes pour composer avec elle, pour trouver quelque mode de mourir qui soit moins insupportable à la vie, et en vue duquel on puisse se munir. Mais c'est encore sur la vie que l'esprit interroge la mort. C'est de la vie que le vivant lui demande. Il n'est pas dit qu'elle ne puisse pas lui en donner.