![]()
La période de déclin
Involution et dissolution - Attitudes devant la mort
(Maurice Kellersohn)
Un mot unique, la mort, sert, en français, à double fin. Il désigne l'enchaînement de phénomènes, le processus mettant un terme aux activités organiques et mentales perceptibles. En ce sens, la mort, c'est le mourir, l'uvre de mort, l'opération par quoi le vivant passe de l'état de vie à l'état de mort physiologique. Mais, pour l'être pensant, qui sait sa propre fin fatale, la mort, c'est aussi l'idée qu'il se forme de la fonction de la mort dans sa destinée. Deux ordres d'observations s'offrent en conséquence : comportement de l'homme, témoin ou acteur, devant et dans le mourir; niais aussi, attitude prise, à distance, devant la certitude de périr, c'est-à-dire travail effectué, sur cette certitude, par un esprit qui ne peut plus renoncer à un essai de compréhension et de contrôle de son destin.
Nous nous occuperons principalement de l'attitude devant l'acte de mourir sujet en général tenu pour ingrat, mal prospecté, sinon délibérément évité, pourtant riche de problèmes et d'enseignements. Les positions prises quant au sens, à la valeur, à la portée de la mort dans le devenir individuel et universel, évoquent un immense débat, à la fois de métaphysique et de biologie. Dans les limites du présent article, nous ne pourrons que montrer comment l'étude des comportements devant le mourir se raccorde étroitement à pareil débat, auquel elle introduit, et où elle devrait trouver sa conclusion.
L'attitude commune : horreur et peur. Est-elle justifiée ?
Il faut en convenir : le comportement dominant, chez hommes, en face du mourir, reste celui de l'aversion, de l'hostilité, de l'horreur, communément mélangées de peur. Ces sentiments ont varié et varieront d'intensité selon les individus, les temps, les races, les religions et les cultures; et l'étude rétrospective de leurs variations collectives ne manquerait pas d'intérêt. Mais, jusque dans les exceptions que l'on invoquerait, ces mêmes sentiments se retrouveraient comme tendance de fond. A tel point que leur légitimité est généralement tenue pour truisme. Mais la pensée critique doit toujours tout remettre en cause. Il n'est ni impie, ni futile de mettre la mort à la question. Le dégoût et la crainte sortiraient-ils justifiés d'une recherche objective sur les réactions humaines devant le travail de la mort? La réponse doit d'abord être demandée à une analyse critique des divers éléments du réflexe d'intolérance.
Le tragique du spectacle
La mort est laide. Ses misères heurtent tous les sens. La désintégration organique et mentale éveille une répulsion sensuelle, qui ne sera que partiellement vaincue par le sentiment du devoir, la sympathie, la charité. La seule beauté qui puisse se mêler au mourir sera morale courage, grandeur du sacrifice, dignité. Elle atténuera, peut-être chez le mourant lui-même, le défaut d'adaptation aux déchéances de la fin; elle n'en aura guère raison. Comme le malade et plus que lui, le mourant est ou sera un danger, pour l'entourage. La mort faite, le cadavre est à fuir. La connaissance que l'on a des saletés de la décomposition cadavérique joue, par anticipation, sur le dégoût qu'inspire la mort.
Le spectacle de la mort est tragique et pénible. A de rares exceptions près, l'expression des mourants est celle d'une souffrance physique intense et d'une détresse morale. La manière de sérénité qui se lit parfois sur le masque des morts ne s'y inscrit guère qu'après la détente musculaire qui suit la fin. L'extrême tension des liens affectifs, au moment du grand départ, avive la sympathie des proches. L'émotion du témoin est doublée par la représentation qu'il tend à se faire de ce qu'il souffrirait s'il était à la place du patient, et aussi par l'évocation du moment inéluctable où il sera lui-même en pareil désarroi. Même si l'assistant était sûr qu'en dépit des apparences le mourant ne souffre pas, il surmonterait difficilement la contagion émotive.
Mourir excède l'imagination
Même si nous avons quelque habitude du scénario; même s'il nous est arrivé, moyennant quelque courage, de suivre de plus ou moins près, et plus ou moins loin, un moribond dans son aventure, nous ne parvenons pas à nous mettre vraiment dans la peau, dans le moi d'un mourant. Le bien vivant est hors d'état de "réaliser" la cessation de la vie. La sensibilité des mourants ne se traduit pas en termes de la vie normale. Du dedans, une seule personne est capable de bien faire la psychologie des mourants : celui qui "vit" la mort pour son compte, dans un secret définitif. La mort ne se fait guère précéder d'échantillons. Les témoignages des réchappés restent incomplets. Or, un événement parait d'autant moins possible et d'autant plus redoutable qu'il s'imagine plus difficilement.
L'épreuve physique
Mourir est réellement une épreuve pour la chair. Il n'y a pas là vérité d'évidence. Le moribond souffre-t-il ce qu'il a l'air de souffrir? La violence des moyens organiques d'expression mis en uvre par le dernier combat est-elle disproportionnée à la douleur parvenant jusqu'à ce qui reste de conscience?
Les études et enquêtes à esprit scientifique - étonnamment insuffisantes - amorcées sur ce point concordent à affirmer au moins une atténuation de la sensibilité. Les conclusions oscillent entre l'affirmation d'une véritable euphorie et la probabilité d'un amortissement de l'élément douleur. Il reste énormément à vérifier et à préciser en cette matière. Bien des facteurs introduisent des variables dans la peine des mourants. Au total, il semble qu'on puisse retenir qu'à partir d'un certain degré d'avancement dans l'agonie, l'anarchie organique s'accompagne d'un désordre des centres nerveux tel que les transmissions et coordinations s'effectuent de plus en plus mal, et que la conscience d'une sensibilité centrale se désintègre - ou s'allège du poids mort charnel.
Cette conclusion, si elle se confirme, et pour importante qu'elle soit, n'enlève pas au mourir son caractère d'épreuve. En voici quelques raisons :
L'assertion de la facilité de l'agonie repose principalement sur le témoignage des rescapés. Nombre de ceux-ci n'ont pas le souvenir de souffrances démesurées. L'absence de mémoire signifie-t-elle nécessairement absence de souffrance? On ne sait jamais jusqu'où ceux qui en reviennent sont parvenus, sur le chemin de la mort. En tout cas, ils ne sont pas morts. Seul, le mort a l'expérience totale du mourir. S'il est plausible que la souffrance physique n'aille pas plus avant, on ne se hâterait pas d'en dire autant de toute sensibilité. Les récits des sauvés font le plus souvent état de la persistance d'une aptitude tout au moins à éprouver des impressions.
La désensibilisation progressive est le fait de l'agonie. Mais l'agonie est-elle tout le mourir? A partir de quand commence-t-on de mourir? Est-il légitime de séparer la crise finale du mal plus ou moins long qui y a conduit? Le malade condamné sera-t-il réputé avoir eu une mort clémente parce qu'après des jours, des semaines ou des mois de souffrances, Il aura eu deux heures de sommeil final? La mort, c'est l'ensemble des misères qui ont vaincu la vie. Le facteur temps, pendant la mort, ne peut être apprécié selon la norme des vivants. La durée chronométrée en minutes de gens ayant toute la vie devant eux n'a aucun rapport avec le temps psychiquement vécu par le mourant : ce temps intérieur est souvent extraordinairement dilaté, et rempli d'une activité mentale intense. Cette observation est susceptible de rendre moins évidents les avantages de la mort brève. A supposer que la science parvînt à organiser une euthanasie physique, le problème de la souffrance organique demeurerait pour toute la période préparatoire à l'agonie, ainsi que celui de la souffrance morale. Les anesthésiants n'arrêtent pas la vie psychique.
L'épreuve morale
La mort est une épreuve morale. Plus rude que l'épreuve charnelle. Cette proposition fait figure de lieu commun; elle ne va pourtant pas de soi. Tant qu'il y a des réserves de vitalité, serait-on tenté de dire, le malade espère, donc ne croit pas à sa mort. L'espérance contre toute vraisemblance serait l'ultime et magnifique adjuvant offert par la vie au mourant. Puis, lorsque celui-ci est enfin contraint de se rendre à l'évidence, de se voir perdu, le désordre organique est déjà tel que la cohésion mentale se rompt. La part de vérité très probablement incluse dans ce schéma n'exclut pas la souffrance de la mort.
Espoir et doute
Oui, la prodigieuse reviviscence de l'espoir devient souvent grâce d'état chez l'incurable. Les syndromes de la mort comportent parfois l'apparition d'une crédulité inespérée aux moindres mensonges de l'espérance. Malheureusement, l'état habituel du malade en danger n'est pas celui de l'espoir continu, mais celui du doute. Le doute, avec ses alternatives, est toujours pénible. Dans la majorité des cas, les liens affectifs avec ce monde auront assez de délais pour se tendre avant de se rompre, un à un, en autant de petites morts conscientes. En un sens, il est vrai qu'on n'est un mourant que lorsque l'on se reconnaît mourir.
Mais y a-t-il tant de cas où l'élu de la mort ne comprenne pas, tôt ou tard, qu'il va mourir? Or, là est l'instant crucial celui où les facultés mentales ont encore assez de ressort pour que les idées, associations, émotions, représentations naguère contenues dans la notion de mort affluent à la conscience, avec une agressivité accrue par l'urgence, et dans un désarroi d'autant plus grand que l'évidence s'accompagne toujours d'un effet de surprise. Le débat moral devant la révélation de l'imminence de la fin peut coïncider avec la dilatation du temps psychique, chez le mourant. Un sentiment d'impuissance finit sans doute par entraîner à une démission qui facilite le travail de la mort. Mais c'est le passage à cette résignation qui demeure le plus critique.
Le rôle de l'intelligence
La persistance d'une lucidité et d'une cohérence mentales jusqu'aux approches du dernier soupir n'est pas rare. Plus le sentiment du moi, la conscience de la personnalité, le sens critique, la curiosité de connaître auront été développés chez le vivant, plus grand sera le risque que leur adaptation à la mort soit laborieuse. De même que l'intelligence, en rupture de subconscient, nous a désappris, momentanément, d'utiles instincts, et nous a fait perdre un certain savoir-vivre inné, de même il est fort plausible qu'elle gêne l'accommodation instinctive de l'être à la nécessité de mourir.
Cette probabilité, cependant, ne détourne pas de se réjouir de tout essor de la conscience. La pensée, en effet, a pour mission de reconstituer les anciennes données instinctives, pour les dépasser, infiniment. Sa gloire serait de réintégrer la mort dans la vie, c'est-à-dire de lui rendre une harmonie avec la vie. L'intelligence ne sera ennemie de la mort simple que si elle échoue à lui donner un sens.
Désarroi ou sérénité?
Les moyens d'expression morale deviennent, pour le mourant, très limités. La parole, les gestes se refusent vite. Les yeux, si riches dans la vie, deviendraient ici la suprême ressource. Pour puiser, jusqu'au plus lointain, dans le tragique regard d'un mourant, il y faut du cur, une grande intimité, et aussi du contrôle et de la résistance critique. Pareille aventure convaincrait de la persistance, très avant, d'une vie d'âme, dont le lent amenuisement pourrait aussi bien être un départ, mais dont l'éclairement ne serait guère celui de la sérénité.
Les témoignages des rescapés, assez concordants quant à un affaiblissement de l'esthésie physique, le sont moins en ce qui concerne l'accession à une quiétude morale. La plupart admettent la traversée d'affres morales, à un stade ou à un autre. Ces mêmes témoignages, puisqu'ils s'affirment capables de décrire des impressions, confirment par là la continuité d'une sensibilité morale. Les auteurs de ces mêmes témoignages n'étant pas morts, un hiatus demeure sur la phase spirituelle - terme ou commencement - qui suit celle où ils sont parvenus. Quelques témoins, véraces et intelligents - rares - croient être arrivés jusqu'à la perception de réalités spirituelles proprement indicibles, totalement irrésolubles en termes humains, et d'une approche accablante.
La foi en une vie future, si elle adoucit les horizons de la mort par la perspective d'une accession à la vérité et à l'amour éternels (dont peu de croyants. au surplus, se jugent dignes d'emblée) ne lève pas toute crainte. Il s'agit d'une manière d'enfantement à une vie totalement nouvelle, d'une métamorphose tragique comme une parturition. Le moi, desquamé, privé d'enveloppe, entre dans un monde rigoureusement autre. Ici, les mots manquent. Pareille mutation ne se conçoit guère en toute quiétude. Le mystique, renonçant a exprimer ses expériences d'intuition supraterrestre, balbutie un tremblement devant une écrasante grandeur.
Au total, l'analyse du mourir concourt à expliquer l'ostracisme dont tant de vivants frappent la simple pensée de la mort. Mais le justifie-t-elle?