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La période de déclin
Involution et dissolution - La vieillesse
(Henri Wallon)
A la jeunesse fait pendant la vieillesse, à la phase de croissance celle de déclin. Evolution, involution, séparées par une période d'état, tel est l'aspect symétrique communément attribué à la vie d'un être. L'existence de tout individu qui n'est pas mort prématurément s'inscrirait donc dans une courbe où se retrouveraient ces trois étapes; des auteurs, comme Mme Ch. Bühler, ont en effet essayé d'en reconnaître la succession dans les événements dont se composent les destinées soit d'hommes du commun, soit d'hommes illustres.
C'est ainsi qu'elle a fait faire auprès de différents vieillards des enquêtes sur les incidents de leur existence : dates de leur vie personnelle, familiale, professionnelle et, à l'occasion, publique; entreprises, succès, échecs; débuts, affermissement, dissolution ou abandon de leur situation; et qu'elle a tenté de synchroniser ces faits entre eux, de manière à vérifier la coïncidence, aux mêmes époques, de ceux qui ont une commune signification. S'aidant, d'autre part, de tous les témoignages biographiques qu'elle a pu rassembler, elle a tenté d'établir leur concordance avec les réalisations successives qui constituent l'uvre de quelques grands hommes. Mais c'est dans l'étude des cas individuels que les difficultés commencent.
Peu d'existences donnent, autant que celle de Napoléon, l'impression de répondre exactement à la courbe-type. Il est pourtant mort dès l'âge de 52 ans. Mais ses années de Sainte-Hélène paraissent offrir le spectacle d'une rapide involution physique et mentale, dont certains voudraient même faire remonter les débuts à ses premiers insuccès militaires, c'est-à-dire à la campagne de Russie en 1812, alors qu'il n'avait que 43 ans. D'autres, il est vrai, considèrent que son génie ne s'est jamais mieux manifesté qu'aux batailles de Champaubert, Monmirail et Montereau en 1814. Que faut-il croire? Et si la courbe de son destin fléchit en effet après Moscou, quelle part faire à la baisse physiologique de ses aptitudes, aux difficultés et aux résistances croissantes suscitées par sa propre activité, à l'usure de ses moyens matériels comme de sa personne? Puis, dans sa déchéance de Sainte-Hélène, est-ce le facteur biologique d'involution sénile qui est en cause, ou bien la brusque privation de toutes les activités dont s'alimentait sa vie qui en a soudain miné la structure?
Avant toute hypothèse il semble indispensable de fixer dans leur ensemble les étapes dont est fait le cycle des existences envisagées. Tâche d'ailleurs délicate et qui risque de prêter à beaucoup de contestations. Mais c'est le seul moyen de ne pas dissocier a priori ces deux termes essentiellement complémentaires que sont une activité et les situations au cours desquelles elle se déploie. De leur action réciproque il pourrait ainsi résulter que le rythme d'une existence se précipite ou s'étale, se ramasse ou se dilate.
La vieillesse présenterait alors une sorte de relativité. Cette relativité paraît même s'étendre aux rapports des manifestations vitales ou psychiques entre elles. Car il n'est pas vrai qu'elles soient nécessairement synchrones ni que leur détermination mutuelle soit exclusive. Elles ont chacune des conditions ou un objet particulier qui peuvent les faire retarder les unes sur les autres. Bien hardi celui qui, de certains poètes ou de certains peintres, dirait que l'uvre de leur vieillesse marque un déclin de leur génie. Peut-être même y a-t-il certaines formes d'activité qui s'accommodent de la vieillesse. Elles nous aideraient à envisager la vieillesse non plus seulement du point de vue pathologique, comme c'est l'usage, mais du point de vue fonctionnel.
Signes de sénilité
Les âges de la vie semblent scandés par la fonction sexuelle. Puberté, ménopause. Avec la ménopause commencerait la vieillesse. Dans les espèces animales où la mort suit immédiatement l'uvre de reproduction, la vieillesse fait défaut. La vieillesse serait une conquête de l'individu sur l'espèce. A mesure que se compliquent et se diversifient les fonctions qui assurent ses rapports avec le milieu, l'individu prendrait une structure plus indépendante qui lui permettrait de ne pas s'identifier à la reproduction et d'y survivre. Chez l'être social qu'est l'homme, l'importance pour la collectivité des tâches et des relations si variées où chacun se trouve engagé, l'organisme psychique qu'elles supposent, contribueraient à faire encore rétrocéder la fonction sexuelle, et c'est une conquête jusque sur la vieillesse que l'individu pourrait, légitimement ou non, chercher dans certaines des activités dont il s'estime capable.
La ménopause ne termine avec certitude l'activité sexuelle que chez la femme, beaucoup plus étroitement accaparée que l'homme par la reproduction, même dans l'état actuel de nos murs. Chez l'homme, la perdurance des aptitudes sexuelles est très variable suivant les individus. C'est affaire non seulement de tempérament mais de régime. Il y a pourtant, chez l'homme comme chez la femme, des signes de sénilité qui semblent liés à des modifications du métabolisme et de l'activité neuro-végétative.
De même que la puberté, la vieillesse est marquée par des changements morphologiques et trophiques. Les plus apparents sont sans doute ceux des phanères.
Avec l'âge les poils blanchissent. Souvent aussi ils se raréfient, mais non habituellement dans les régions où la puberté les fait apparaître. C'est le crâne qui se dépouille et non les lèvres, le menton, les aisselles, le thorax ou le pubis. Pourtant la calvitie est souvent si précoce qu'elle ne peut pas être considérée, directement du moins, comme un signe d'involution sexuelle ou sénile. Même remarque pour la canitie, bien qu'à un moindre degré elle survient parfois avant trente ans et, inversement, le poil peut rester à peu près noir chez des sujets par ailleurs très sénilisés.
Ainsi que les phanères la peau change d'aspect. Habituellement elle se décolore, devient plus blafarde, quelquefois aussi elle s'injecte de varicosités, mais de toutes façons elle atteste un ralentissement de la circulation périphérique. Elle se flétrit ou se charge par endroits de dépôts graisseux. Ses rides se superposent aux plis laissés par les habitudes mimiques ou professionnelles ainsi qu'aux déficiences du système nerveux qui se traduisent par de l'asymétrie, de la rigidité, du tremblement. Sa mollesse s'écrase sur celle des muscles. Une abiotrophie des éléments nobles tend à la résorption des tissus et à une atténuation progressive du corps, à moins qu'il ne se produise de la bouffissure adipeuse, cas assez fréquent chez la femme.
Cette diversité d'effets peut s'expliquer non seulement par des différences d'équilibre hormonique mais aussi par l'insuffisance des fonctions rénales ou hépatiques. Le système circulatoire enfin est en connexion étroite avec toutes ces modifications physiologiques et organiques. Suivant un dicton courant, "on a l'âge de ses artères". Bien des altérations plus ou moins sensibles de l'activité nerveuse sont dues à des foyers minuscules ou diffus de ramollissement. Il y a en outre un vieillissement propre aux cellules nerveuses qui se marque dans certaines par un dépôt pigmentaire.
Compensations et suppléances
A ces lésions ou insuffisances, quand elles se produisent, l'activité du vieillard peut réagir de telle sorte qu'elles soient plus ou moins longtemps compensées. Contrairement, en effet, à ce qu'imagine le parallélisme psycho-organique, les anomalies de comportement ne s'additionnent pas mécaniquement entre elles, comme si les altérations des centres nerveux devaient s'y exprimer littéralement. Ce que l'activité du vieillard manifeste ce n'est pas ce qui est perdu, mais ce qui subsiste (Hughlings Jackson); bien des suppléances peuvent ainsi se produire qui en modifient, sans doute, la structure interne et parfois l'aspect, mais qui en perpétuent l'efficacité.
Même à l'état normal un résultat semblable peut être obtenu de façon différente par différents sujets l'acquisition de la parole chez l'enfant, son exercice chez l'adulte, celui de la mémoire ou de toute autre opération mentale ne répondent pas pour tous les individus à des procédés identiques. L'occasion ou la nécessité peuvent également les modifier chez le même individu. Et c'est le cas dans la vieillesse. L'activité du vieillard est pleine de ces compensations et de ces suppléances. Leur existence devient évidente lorsqu'elles cessent d'être suffisantes et ne sont plus qu'un masque, une vaine prétention, la simple parodie d'une activité déficiente qui voudrait s'accréditer sûre d'elle-même et normale. Les suppléances répondent à deux types celui de la jeunesse et celui de la vieillesse.
Un exemple très gros du premier s'observe chez ces enfants dont l'hémisphère gauche est, avant l'âge de la parole, trop endommagé pour qu'elle puisse y développer ses centres l'hémisphère droit peut alors prendre sa place. Ainsi le développement des fonctions, que Monakow et Mourgue ont appelé chronogène, leur permet-il, entre certaines limites structurales bien déterminées, d'aménager les territoires nerveux qui peuvent leur servir de soubassement, selon ce que les circonstances, soit internes ou organiques, soit extérieures ou de situation, viennent a exiger. C'est entre ces deux pôles étroitement conjugués que se différencie la vie psychique. Mais cette utilisation d'éléments encore suffisamment vierges et plastiques n'appartient qu'à la période de croissance.
Les modifications qu'ils subissent en rapport avec l'acquisition d'automatismes et d'habitudes de toute nature semblent irréversibles. Sans doute aussi sont-elles exclusives de celles qui répondraient à des effets trop différents des premiers, car il n'est pas sûr que les possibilités offertes par les milliards de neurones dont se compose l'encéphale soient toutes utilisées au cours de l'existence. Mais il peut y avoir incompatibilité entre l'équipement intellectuel d'abord réalisé et d'autres. C'est à cet équipement plus ou moins vaste et divers que la vieillesse emprunte ses moyens de compensation et de suppléance.
Stérilisation des activités mentales
C'est l'acquis dont dispose le vieillard qui explique bien des traits de sa vie mentale. Il y trouve des ressources, mais aussi des limitations. Pascal imaginait l'histoire de l'humanité comme celle d'un homme qui ne cesserait pas d'apprendre. Le psychologue ne peut pas souscrire à cette image. Le progrès des connaissances se fait par des mutations successives qui exigent que la génération arrivée au bout de ses formules cède la place à une autre. Il faut pouvoir ignorer ce qui n'était qu'appareil provisoire, pour aller de l'avant. Mais le vieillard ne saurait ainsi renoncer à la structure intellectuelle qu'il s'est faite. Pour lui, toutes les parties en sont solidaires.
Il y a sans doute bien des degrés dans cette caducité progressive des pensées individuelles. Certains systèmes d'idées et de connaissances peuvent garder leur fécondité au delà d'un homme et d'une génération; d'autres, rapidement stériles, peuvent stériliser prématurément l'activité du malchanceux ou du mal inspiré qui leur a voué son intelligence. Mais, dans le cas même le plus favorable, il est rare que des habitudes de penser personnelles et particulières ne finissent par les ankyloser. A l'échelle de l'individu, la limitation de leur cycle parait bien démontrée par ce fait que la précocité entraîne souvent une stagnation plus rapide.
Ainsi de certaines personnalités, mais aussi de certaines disciplines. Plus la période d'apprentissage en est courte et plus vite aussi s'interrompt la période d'activité efficiente à peine au milieu de leur existence il arrive que des mathématiciens se cherchent un champ tout nouveau d'action. Quand, au contraire, par leur plus grande complexité, les conditions de la préparation et de la connaissance retardent l'heure de la productivité et de la synthèse, la longévité scientifique peut également s'étendre. Cette proportionnalité, d'ailleurs, n'est sans doute plus nécessaire dans les sortes d'activités où la formule personnelle vaut pour elle-même et n'a pas un rapport obligatoire avec l'objet. C'est par là que l'activité artistique, à la différence de l'activité scientifique, peut se poursuivre sans déclin et en s'épurant toujours davantage. Entre les deux peuvent se situer d'autres activités mentales plus ou moins proches de l'une ou de l'autre.
Perte du sentiment chronologique
La prépondérance croissante des habitudes et des connaissances tend à oblitérer le sentiment chronologique.
Il n'en est pas ainsi que pour le vieillard. Chaque fois que survient dans notre existence une situation nouvelle, les moindres circonstances du début sont des événements qui ont leur individualité, leur place, leur date. Mais à mesure que la situation nous devient plus familière, les routines, le classement rapide des faits ou des personnes sous des rubriques coutumières, l'immédiate réduction de toute impression à son contenu utile font qu'une sorte d'anonymat dépouille les êtres et les choses de ce qui pouvait en faire l'objet d'un souvenir particulier.
Pour qui, par exemple, ayant fait la guerre, en recherche les traces dans sa mémoire, il est frappant de constater que les gens, les lieux, les circonstances dont le nom, l'époque et le caractère original peuvent être encore évoqués ne sont pas nécessairement ceux qui appartiennent aux périodes graves ou prolongées de sa vie à ce moment-là, mais plutôt à la période de début ou à des changements soudains et complets de sa situation. La même remarque pourrait se répéter jusque dans le détail de notre existence à propos d'un voyage, de vacances en des lieux inédits, de l'accès dans un milieu nouveau.
L'enfant, neuf à toutes choses et vivant dans un monde en perpétuelle métamorphose, peuple sa mémoire d'événements. Le vieillard, au contraire, ayant déjà l'expérience à peu près de tout ce qu'il peut encore rencontrer, ne fait plus guère de souvenirs; il n'a que ceux qui lui viennent de ses âges révolus et particulièrement de son enfance. Entre les événements récents, qu'uniformise la connaissance qu'il en avait déjà, il ne sait pas distinguer. Dans sa propre activité, pleine d'automatismes et de clichés, non plus. Ainsi rien ne l'avertit plus ni d'une situation qui peut sembler nouvelle à d'autres qu'à lui, ni qu'il se répète.
A la limite, il confondra des circonstances semblables, mais relatives à des époques ou à des personnes différentes et il radotera. En ayant vaguement conscience, il fera parfois des tentatives puériles pour chercher à donner le change. Quand son pouvoir de discrimination mnésique se réduit au point d'abolir ainsi la perception différenciée du présent et du passé, il faut conclure à un état de raréfaction psychique qui ne va pas, sans doute, sans ces lésions de ramollissement ou de désagrégation nerveuse dont s'accompagne souvent la sénilité. L'examen des fonctions motrices permet habituellement d'en donner la preuve.
Modifications de la libido
A part cette accoutumance graduelle qui, en supprimant chez le vieillard les réflexes d'attrait et de curiosité, émousse ses impressions, ne le seraient-elles pas aussi par affaiblissement de sa libido, c'est-à-dire de ce qui pousse l'homme à désirer et à fixer son désir sur certains objets? Peu importe ici que cette libido soit ou non, en toutes circonstances, le transfert ou la sublimation de l'instinct sexuel. En fait, le vieillard n'est pas exempt d'attachement souvent passionné pour la réalité, érotique ou non, qu'il a choisie.
La différence avec l'enfant et l'adulte, c'est que par nature elle implique habituellement une participation moins active de sa part. Ce que l'enfant et l'adulte cherchent dans l'objet de leur libido, c'est l'activité qu'ils peuvent y déployer, c'est de s'y retrouver eux-mêmes. A mesure, au contraire, que déclinent les possibilités animatrices ou créatrices du vieillard, il paraît chercher des compensations hors de lui. Il devient souvent avide de consécrations officielles, d'honneurs. Il se cramponne à l'argent, à la propriété. Ce qui était simple effet devient principe, ce qui lui était moyen lui devient fin. Les forces et la vie qu'il sent lui échapper, il les met dans des choses étrangères. Il lui arrive de se priver pour amasser, comme s'il espérait, au moment de tout quitter, se survivre dans ce qu'il laisse.
Mais, inversement, soit par sublimation de la libido, soit parce qu'à l'instinct de vie s'opposerait un instinct contraire, la vieillesse peut aussi consister dans un relâchement graduel des liens qui unissent l'individu aux choses. Au lieu de les vouloir pour lui, il sera satisfait d'en apprécier les qualités, sans chercher à y goûter ses propres besoins d'activité ou de jouissance. S'il rêve de se survivre, ce sera au delà des réalités actuelles ou bien dans l'esprit des autres. Ses intérêts et son point de vue personnels peuvent se résorber dans une sorte de contemplation qui l'unisse à la vie unanime de son temps ou de tous les temps ou même à celle de la nature physique. Humanisme ou panthéisme de ceux qui savent bien vieillir.
A part quelques moralistes, il est rare qu'on ait considéré la vieillesse comme un âge ayant signification fonctionnelle. Il y a pourtant dans le De senectute une substance proprement psychologique, et c'est peut-être notre civilisation d'affaires et de métiers qui a détourné la vieillesse de sa destination biologique. Ses disciplines mieux observées, elle pourrait être pour l'homme, après la tâche accomplie, un progressif acheminement vers une sorte d'euthanasie naturelle