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La période ascensionnelle

Les délires et les troubles de la conduite

(Eugène Minkowski)

L'idée délirante est une idée fausse et irréductible que le malade affirme et maintient avec une croyance absolue, en dépit de l'évidence des faits et de tous les arguments qui peuvent être donnés pour la combattre. L'ensemble des idées délirantes chez un sujet donné constitue son délire. On distingue d'habitude trois groupes principaux d'idées délirantes les idées de grandeur; les idées de persécution; les idées mélancoliques de ruine, d'indignité, de négation, de culpabilité, de châtiment. Ces groupes ne font qu'indiquer les variétés essentielles d'idées délirantes.

L'idée délirante est, à côté de l'hallucination, à laquelle du reste elle est parfois intimement associée, la manifestation la plus éclatante de l'aliénation mentale; c'est elle qui trouble le plus profondément les rapports normaux de l'individu avec ses semblables et le monde extérieur, frappe le plus l'entourage et indique le plus nettement le fossé qui se creuse entre l'aliéné et l'homme sain d'esprit.

Evolution de la notion de délire

En raison de ce caractère, l'histoire des délires se confond avec l'histoire de la psychiatrie. Les délires étaient considérés jadis comme maléfices, comme expression d'une possession démoniaque ou comme effet de sorcellerie, et les délirants étaient brûlés vifs sur des bûchers. De nos jours, dans la période scientifique, l'explication des délires est un fidèle reflet des divers courants de la psychologie moderne, ainsi que des différentes conceptions de la vie mentale de l'homme. Elle nous mène de la psychopathologie rationnelle, par la psychopathologie affective, à la psychopathologie structurale.

Pendant longtemps les idées délirantes étaient considérées comme symptômes essentiels et primitifs; chacune d'elles devait représenter un trouble particulier, une monomanie, et tout ce chapitre de la psychiatrie consistait en une énumération de monomanies de cet ordre. Plus tard, lorsque ces monomanies ont fait place à des syndromes mieux définis ou à des délires plus caractérisés du point de vue clinique, l'idée délirante conservait encore dans ces syndromes le rôle du trouble primitif.

Des mélancoliques, par exemple, on disait qu'ils étaient secondairement tristes et souffraient moralement parce que leurs idées morbides de nature mélancolique ne pouvaient pas ne pas engendrer un état de tristesse. Du reste, les idées délirantes sont décrites habituellement, dans la psychiatrie générale, sous la rubrique : troubles de jugement, de sorte que ce sont la pensée et l'activité logique du sujet qui sont mises avant tout en cause pour expliquer la genèse et le mode de formation des idées délirantes. Pourtant les erreurs de jugement dans la vie normale n'ont rien de commun avec un vrai délire, et le fait d'avoir plus ou moins de jugement n'est point superposable au fait d'être plus ou moins prédisposé à devenir un délirant. Ces conceptions sont un vestige de l'ancien rationalisme, lorsque l'homme était considéré avant tout comme "être pensant" et les troubles mentaux comme désordres (anarchie, vagabondage) de la pensée.

Genèse de l'idée délirante

Les choses changent d'aspect progressivement. Dans le syndrome mélancolique c'est le trouble de l'humeur, la tristesse morbide, qu'on met au premier plan; les idées mélancoliques ne viendraient s'y joindre que secondairement. L'idée délirante devient ainsi la traduction intellectuelle d'un trouble affectif conscient ou inconscient. Si l'on suit l'évolution d'une psychose, on la voit débuter très souvent par un état affectif douleur morale, inquiétude sans objet, méfiance imprécise, impression de force et de bien-être. Encore faut-il rattacher les idées délirantes à ce trouble primitif de l'humeur.

Le besoin causal

Pour cela, il est fait appel au besoin causal du malade. Le mélancolique cherche à expliquer l'état de dépression morbide qui l'envahit et qu'il ne comprend pas; il forge alors son délire mélancolique.

De même, dans un autre ordre de faits, le persécuté, au cours du délire systématisé chronique, aboutirait à des idées de grandeur, ne pouvant expliquer l'acharnement de ses persécuteurs et l'activité déployée par eux que par l'importance exceptionnelle que doit avoir sa propre personne. Cette déduction logique concerne évidemment l'être pensant. Mais, d'un travail dû à ce besoin, on ne trouve d'habitude trace dans la conscience du malade; il n'y intervient que rarement et alors secondairement.

Il paraît également peu plausible, en présence d'un état de dépression mélancolique grave sans délire et d'un mélancolique délirant, de ramener la différence qui existe entre ces deux malades à ce que le besoin causal chez le second est plus actif que chez le premier. Le besoin causal n'explique pas non plus le caractère irréductible des idées délirantes; il devrait, au contraire, les rendre accessibles à l'argumentation extérieure qui peut leur être opposée, besoin causal et argumentation étant des activités très voisines.

Du reste, certains malades, au cours de leur délire, produisent des interprétations subsidiaires auxquelles ils n'attachent qu'une importance toute relative et qu'ils abandonnent sans trop de difficultés, en opposition nette avec ce qui a lieu pour les idées délirantes fondamentales, lorsque les faits ou les arguments viennent ébranler la croyance du sujet.

Cette circonstance met également en évidence la place toute particulière que les idées délirantes fondamentales occupent dans le psychisme du malade et jusqu'à quel point elles y sont profondément ancrées, de sorte qu'un mécanisme aussi courant que la recherche d'une explication pour les états d'âme inaccoutumés paraît insuffisant pour pouvoir rendre compte de leurs caractères.

Enfin ce mécanisme ne donne pas non plus de réponse à la question de savoir pourquoi tous les délirants, parmi l'énorme quantité d'idées qui s'offrent à leur esprit, choisissent pour bâtir leur délire un nombre très restreint d'idées, toujours les mêmes, comme s'ils n'étaient pas ici libres de leur choix et étaient obligés de suivre rigoureusement une voie tracée d'avance, préformée dans la structure même de la vie mentale. Les délires principaux se construisent toujours sur le même schéma et sont relativement peu variés. Cette circonstance deviendra par la suite le fil conducteur de recherches ultérieures sur les délires.

Rôle des complexes

La psychanalyse a aussi contribué à élargir sensiblement le domaine de la psychopathologie affective. Au centre de ses interprétations, elle a mis, à la place d'une simple déviation de l'activité idéique, la notion du complexe, c'est-à-dire d'un événement à forte charge affective, plus ou moins refoulé dans l'inconscient du sujet. En s'attardant avant tout au contenu des délires, elle croyait y découvrir des mécanismes analogues à ceux qu'elle avait étudiés dans le rêve, et fit entrer en jeu le mécanisme de la compensation affective.

Infirme de naissance, ayant souffert d'un sentiment d'infériorité, n'ayant point osé, pour cette raison, s'approcher de la jeune fille qu'il aimait, un malade se croit, au cours de son accès délirant, comme il l'aurait fait dans un rêve, doué d'une force physique extraordinaire; il se voit partir, héros séduisant et irrésistible, à la tête d'une armée à la conquête de la princesse qu'il doit épouser. Une malade, ayant eu à supporter, comme son père du reste, le despotisme de sa mère et de son frère, sans se l'avouer nettement, se voit transportée, dans son délire, au ciel avec son père, en dépit de la haine des autres membres de sa famille, et y réaliser l'union à laquelle elle a dû renoncer à la suite de l'opposition de ceux-ci.

De plus, la psychanalyse a appliqué à la genèse des délires, comme à toutes les autres manifestations de la vie psychique, soit normale soit pathologique, la théorie de la libido et a essayé de les ramener à des perturbations de l'évolution normale de celle-ci, à des mécanismes de régression et de fixation à des stades antérieurs de cette évolution.

Nature de l'idée délirante

Quel que soit l'intérêt de ces conceptions, elles ne portent que sur le contenu idéo-affectif des délires. Pourtant, à côté de ce contenu, il existe encore la forme. Le problème concerne non seulement le contenu, mais encore ce fait que ce contenu s'exprime et s'extériorise justement sous la forme toute particulière de l'idée délirante. Avant de rechercher dans le passé réel ou hypothétique du sujet les racines affectives de son délire, il devient nécessaire de préciser davantage les caractères essentiels de celui-ci en tant que délire. L'idée délirante, le délire nous mettent en face d'une façon d'être, unique dans son genre, de l'être humain; il y a lieu, antérieurement ou du moins parallèlement aux considérations sur la genèse, d'approfondir davantage la nature même de cette façon d'être. C'est là le point de vue phénoménologique qui mène à la psychopathologie structurale.

Depuis longtemps, maints psychiatres ont considéré le délire comme l'expression d'une modification profonde et globale de la personnalité humaine. Pourtant ce n'est que très progressivement qu'un peu de précision a pu être apportée dans l'étude de la structure de cette personnalité ainsi que des modifications auxquelles elle peut donner lieu.

Lorsqu'un malade dit être en butte à des agissements hostiles dirigés contre lui de toutes parts et interprète de ce point de vue le moindre geste de son entourage ou le moindre événement qu'il enregistre, il est considéré comme un persécuté. Son témoignage est pris ainsi à la lettre et son psychisme transposé tacitement sur celui d'un être sain d'esprit. L'anormal c'est qu'il délire, mais dans son délire, il est censé penser, sentir, vivre, comme l'aurait fait un individu normal à sa place.

Cette attitude suffit à la clinique; elle fournit des "étiquettes" pour désigner les diverses variétés d'idées délirantes, permet de décrire les syndromes dont celles-ci font partie, d'étudier leurs caractères spéciaux et leur évolution dans les différentes psychoses. La psychopathologie suit tout d'abord le même chemin. Elle le fait dans la mesure où d'emblée elle recherche la genèse de l'idée délirante. Mais elle doit s'en séparer nécessairement lorsqu'il s'agit d'approfondir la nature même de celle-ci.

Schématisation de la vie

Lorsque, dans la vie normale, quelqu'un, comme nous le croyons, nous en veut et cherche par vengeance ou pour toute autre raison à nous nuire, cette relation particulière qui existe entre nous n'épuise ni notre vie ni la sienne. Four le malade, par contre, atteint d'un délire de persécution universel, le monde tout entier s'est mué en une force hostile et les prétendus persécuteurs ne sont plus que cela ils sont comme des spectres qui n'ont plus qu'une seule activité, un seul rôle à remplir, une seule face, tournée vers leur victime. Et le délirant lui-même n'est plus que la victime de ses persécuteurs. Ainsi tout délire n'est pas tant un ensemble d'idées fausses que l'expression idéique d'un appauvrissement, d'une schématisation de la vie, des êtres vivants, des choses. de soi-même.

Ce qui s'oppose dans la vie normale au délire de persécution, ce ne sont pas des idées de bienveillance, ou un mélange d'idées d'hostilité et de bienveillance, dans une proportion correspondante à la réalité, ni l'appréciation à leur juste valeur des sentiments de nos semblables à notre égard. Au fond, ce ne sont plus des idées du tout, mais ce sentiment global d'aisance avec lequel nous évoluons parmi les personnes et les choses de l'ambiance, qu'elles nous soient indifférentes, hostiles ou bienveillantes.

De même, pour le délire hypocondriaque, ce ne sont point des idées de santé ou de maladie qui y correspondent dans le psychisme normal, mais à nouveau cette faculté d'évoluer librement dans la vie en dépit des obstacles que nous pouvons rencontrer, sans leur accorder cette portée envahissante et exclusive qu'ont les idées délirantes. Un malade, pour grave que soit sa maladie, n'a rien d'un hypocondriaque; gêné dans son activité, il arrive à constituer une vie en lui, quand même sa maladie aigrirait à la longue son caractère. D'autre part, si nous restions fixés à l'idée de notre bonne santé avec la même rigidité que le fait l'hypocondriaque pour ses prétendues maladies, nous adopterions une attitude, bien que reposant sur une idée juste, voisine de celle d'un délirant.

Mesuré au nôtre, le comportement du délirant se distingue avant tout par la monotonie et la fixité de son idéation. Il ne peut être ainsi que l'expression d'un appauvrissement, d'une polarisation pathologique de sa vie personnelle. En présence d'un individu normal, quand même nous le connaîtrions aussi bien que possible, nous admettons toujours la possibilité du nouveau, de l'imprévu, de l'inconnu, susceptible de jaillir du fond de son être. Chez le délirant, tant que dure la maladie, nous pouvons bien mieux prévoir ses dires, ses réactions, son attitude que nous ne le faisons chez le normal. Mais ce "mieux", loin d'être l'expression d'une réelle connaissance meilleure, n'est dû qu'au fait que tout le dynamisme de la vie intérieure s'est cristallisé, s'est immobilisé chez lui autour d'un complexus idéique ou idéo-affectif aux dépens de tous les facteurs essentiels, variés et innombrables, sur lesquels repose notre existence. La toile de fond de cette existence s'est rétrécie et appauvrie considérablement.

Hypertrophie du principe de causalité

Chez le délirant, qui interprète dans le sens de son délire le moindre geste, le moindre fait de son ambiance, n'intervient plus du tout la notion de contingence ou de hasard. Il existe là comme une hypertrophie du principe de causalité (H. Wallon). Tout maintenant doit avoir une signification particulière, être déterminé par des raisons spéciales, être polarisé vers le moi.

Quantité de faits qui, parce que contingents et fortuits, passent inaperçus et ne servent que de fond mouvant aux événements qui s'en détachent comme en relief et auxquels nous nous arrêtons, sont rangés maintenant tous sur le même plan que ces événements. Le délire va ainsi de pair avec une modification du cadre même dans lequel se déroule normalement notre vie. L'ampleur de cette vie se trouve être sensiblement rétrécie chez le délirant. C'est cette modification qui semble être une condition essentielle de la constitution du délire, celui-ci n'en étant que l'expression idéique.

Il a pu être question ainsi d'un délire "de persécution sans persécution", sans que l'état de choses visé ainsi soit contradictoire en lui-même. Certains malades rapprochent des faits qui, pour l'être normal, n'ont rien de commun, dont la simultanéité ou la succession ne sont que purement contingentes; ils découvrent des liens intimes qu'ils imaginent de toutes pièces et ramènent ainsi la variété mouvante de la vie à un schème unique comme préconçu d'avance; c'est d'après ce schème que se condensent, comme en une masse uniforme, par la voie d'interprétations fausses, tous les faits de la vie courante. Ces interprétations pourtant n'ont pas encore pris l'aspect particulier de persécution; il n'y a pas là encore de délire de persécution à proprement parler. Pour que celui-ci se produise, il semble qu'à ce rétrécissement du cadre général doive venir se joindre encore une élaboration particulière. Celle-ci peut être fournie, entre autres, par une constitution paranoïaque préexistante.

L'attitude persécutrice n'est point ainsi la résultante d'expériences délirantes isolées, mais les précède. C'est elle qui les conditionne. Cette attitude a évidemment une portée générale et si, par la suite, les idées de persécution se bornent à certaines personnes seulement, les complexes peuvent être invoqués pour expliquer cette limitation secondaire. A eux seuls ils ne créent jamais le délire.

Uniformité des délires

Les délires, comme il a été dit déjà, sont relativement peu variés. Ils sont construits toujours sur le même modèle. Le malade n'est pas libre de choisir les idées de son délire. Toute idée n'est donc point susceptible de devenir une idée délirante. De plus, chez des malades de nations et d'époques les plus diverses, certains états pathologiques s'accompagnent toujours d'idées délirantes semblables.

Ces dernières peuvent évidemment varier, dans une certaine mesure, dans la forme, selon les idées ou les connaissances en cours, mais leur caractère et leur agencement restent les mêmes. Cette circonstance plaide également en faveur de la thèse que les délires, dans leur structure générale, ne sont pas tant déterminés par les événements de la vie personnelle du sujet, qu'ils suivent une voie toute tracée, toujours la même pour chacune des formes principales de délires, cette voie étant l'expression d'un des modes, très limités en nombre, selon lesquels peut être modifié, en se désagrégeant, le cadre général dans lequel se déroule notre vie.

Modification profonde de la personnalité

Le délire n'est ainsi que l'expression idéo-émotionnelle ou idéique d'une modification plus profonde. Cette thèse est confirmée par les cas où, au cours d'une affection mentale caractérisée par un affaiblissement intellectuel progressif, il existe une disproportion marquée entre la stabilité de l'idée délirante et la déficience de la mémoire.

Ainsi, lorsqu'un paralytique général, bien qu'incapable de reconnaître les personnes qu'il voit journellement, manifeste avec persistance, pendant des semaines, sans se dédire jamais, les mêmes idées de négation. Cette persistance se laisse bien mieux concevoir comme expression immédiate et automatique d'une modification profonde sous-jacente, toujours la même, que comme une réitération fidèle due à la mémoire qui rattacherait ainsi de façon continue le passé du délirant au présent.

La différence entre un mélancolique non délirant et un mélancolique délirant est due non pas à une différence de degré du besoin causal, mais à celle de la tendance à l'expression, différence que nous retrouvons dans la vie courante en opposant les individus qui éprouvent le besoin d'exprimer en gestes, en récits, en paroles intérieures, tous leurs états d'âme, à ceux qui s'accommodent fort bien du vague et de l'imprécis propres à certains d'entre eux.

Régression mentale

L'idée d'une modification plus profonde qui conditionne le délire, permet d'appliquer à celui-ci la notion de subduction mentale morbide (Mignard) ou de régression mentale. Cette régression ne veut pas dire nécessairement régression à des stades antérieurs ou à des stades ancestraux. L'analogie relevée entre certains délirants et la mentalité primitive n'est que superficielle. Elle ne révèle point une réelle affinité de nature. Une telle affinité est contredite déjà par ce fait que la mentalité primitive se distingue avant tout par son caractère collectif tandis que celle du délirant oppose celui-ci à la collectivité et l'en isole. Cette ressemblance peut être due à ce que la vie primitive et celle du délirant s'organisent sur la même base structurale, la première dans sa collectivité, la seconde dans son isolement; elle n'autorise en aucune façon à parler pour le délirant d'une régression à un stade primitif.

Modification des structures de temps et d'espace

La notion de régression ou de subduction doit être ainsi précisée davantage. Ici interviennent les recherches récentes sur la façon dont l'individu se situe par rapport au temps et à l'espace vécus.

Le délire mélancolique a une structure nettement temporelle : l'avenir se trouve barré par l'idée d'un châtiment ou d'une catastrophe imminents, le passé se trouve immobilisé par les idées de culpabilité et d'autoaccusations, le présent est nié sous forme d'idée d'indignité et surtout de ruine. Or dans la vie normale, nos désirs, nos aspirations, notre élan nous font toujours dépasser l'idée de mort pourtant inéluctable, et laborieusement nous nous efforçons de progresser d'étape en étape, en ne nous arrêtant définitivement à aucune d'elles, le regard dirigé toujours en premier lieu vers l'avenir, largement ouvert devant nous. Dans le délire mélancolique cette structure temporelle descend sur un échelon inférieur, subit une subduction morbide, et cette subduction s'exprime par le choix et l'agencement d'idées délirantes dont il vient d'être question.

La fréquence d'idées de ruine, en regard de tant d'autres idées attristantes possibles, n'est pas due seulement à cette expérience que la ruine est un événement particulièrement douloureux, mais encore à cette relation bien plus profonde et plus essentielle qui existe entre les phénomènes de "désirer" et "d'avoir" et qui s'exprime par ce fait fondamental qu'on ne peut pas désirer ce que l'on a déjà et que la réalisation de tout désir se manifeste par de l'acquis, au sens général du terme. L'arrêt du désir retentit ainsi de préférence, pour ne pas dire nécessairement, sur la sphère de l'avoir.

Dans l'accès maniaque. A la base de l'accès maniaque, se trouve un rétrécissement de la durée vécue du présent. Par cette modification il s'apparente, du point de vue structural également, à la mélancolie. Pourtant les idées délirantes ne sont que fugaces et épisodiques ici, la mobilité pathologique de l'idéation ne leur permettant point de se cristalliser; et si elles ont, conformément au fond mental sur lequel elles viennent éclore, le caractère de satisfaction ou de puissance, elles n'atteignent point le niveau d'un délire de vertu (comme pendant aux idées délirantes de culpabilité) la recherche de celle-ci étant trop étroitement liée au dynamisme de la vie normale pour pouvoir devenir une idée délirante.

Dans la psychose hallucinatoire chronique, De Clérambault précisé les symptômes primitifs : vols, prise et écho de la pensée, hallucinations auditives, idées d'influence. Tous ces symptômes viennent se grouper du point de vue psychopathologique autour de l'affirmation de l'intimité du moi par rapport aux êtres et aux choses dans l'espace que ce moi partage avec eux. Les malades sont comme ouverts à tous les vents et emploient parfois cette expression pour décrire leur état d'âme.

Chez les schizophrènes. Les symptômes de la série schizophrénique révèlent une déficience de ce dynamisme vital qui conditionne la pénétration constante des états d'âme successifs ainsi que la progression de la vie humaine. Chez les schizophrènes les idées, les désirs, les volitions isolés se séparent outre mesure de cette base même de l'existence, deviennent comme autonomes, se juxtaposent, se dissocient, les uns par rapport aux autres, s'immobilisent. Leur pensée s'imprègne de facteurs rationnels et spatiaux et leur vie verse dans un statisme excessif. Lorsqu'ils sont conscients de leur état, ils accusent, eux-mêmes, ce statisme, parlent d'idées "statiques" ou d'idées "immobiles comme des statues".

Cette immobilisation et la discordance qui s'ensuit, se retrouvent dans toute leur façon d'être; elles caractérisent leurs idées délirantes comme les autres symptômes qu'ils présentent. Maint schizophrène se dit roi, pape ou Jésus-Christ, traduit parfois par une attitude maniérée particulière ces idées de grandeur, mais s'en tient là, se renferme avec son délire en lui-même et, tout en étant parfaitement lucide et orienté, peut se livrer sans difficulté, sans s'arrêter à la contradiction entre ces occupations et ce qu'il prétend être, aux menues besognes de la vie quotidienne qu'on lui impose et qui ne cadrent pas avec le contenu de son délire.

Ainsi la même idée délirante, comme elle n'est que l'expression idéique d'un trouble générateur sous-jacent, peut, selon le syndrome dont elle fait partie, avoir une signification et un caractère tout différents. Chez le paralytique général les idées de grandeur sont des idées de force, de satisfaction, de puissance. Elles se traduisent souvent par des projets fantastiques auxquels le malade associe généreusement tout son entourage. Les idées de grandeur de nature paranoïaque sont avant tout des idées d'orgueil et d'ambition. Chez certains schizophrènes elles semblent être la traduction de ce que le désir si légitime de "devenir plus grand" s'étant immobilisé a fait place à l'affirmation stérile "d'être grand" qui, dans son statisme, reste là, détachée entièrement de la vie.

Extériorisation de l'idée délirante

Les idées délirantes peuvent évidemment se traduire par des actes. Le persécuté devient facilement persécuteur; il prend des mesures de défense et se livre à des représailles sur ses prétendus persécuteurs; il représente alors un véritable danger social. Au cours des accès de délire mélancolique les tentatives de suicide sont à craindre. Mais cette extériorisation de l'idée délirante est loin d'être la règle.

Le malade n'exprime souvent son idée morbide que verbalement; parfois même il la garde pour lui. Cela a été mis en évidence déjà à propos des idées délirantes de certains schizophrènes. Le facteur dissociatif détache l'idée délirante de la personnalité en voie de désagrégation, de sorte que cette idée reste sans retentissement profond sur ses actes. La présence ou l'absence de ce retentissement dépendra de la nature de l'affection ainsi que. et même surtout, de la constitution du sujet. Les tendances paranoïaques, comme il a été dit plus haut, transformeront en délire de persécution très actif les modifications de la vie mentale qui constituent la base indispensable pour la formation d'un délire de cet ordre; l'agressivité du sujet se manifestera d'une façon intense.

Délires de conduite

Dans d'autres cas, enfin, le trouble générateur se traduira directement par les actes du sujet, sans intermédiaire ni accompagnement de délire. Il n'en sera pas moins profond pour cela ni nécessairement d'une nature différente. L'idée délirante n'étant qu'un symptôme secondaire, qu'une expression idéique d'un trouble sous-jacent, ce trouble peut fort bien s'extérioriser également d'une autre façon, c'est-à-dire sans passer par l'échelon intermédiaire de cette expression idéique. Il a pu être ainsi question d'un véritable "délire de conduite".

La schizophrénie en fournit de multiples exemples. L'idée délirante, est contingente ici. La perte de contact vital avec la réalité peut se traduire aussi bien dans le domaine de la schizophrénie que de la schizoïdie, par des particularités caractéristiques de la conduite. A côté de l'autisme riche, fait de désirs, de rêves, de travail imaginatif, où le sujet, ne cherchant point d'issue vers la réalité, se referme, pour ainsi dire, sur soi-même, il existe un autisme pauvre dans lequel cette vie intérieure fait défaut et qui se reconnaît aux actes bizarres, inadaptés; allant à l'encontre des exigences de la réalité. Ces deux formes d'autisme traduisent pourtant le même trouble générateur et sont tout aussi morbides l'une que l'autre.

Les actes des schizophrènes sont tout aussi sinon plus marquants que leurs délires. Un schizophrène désireux de protester contre un événement qui a ému l'opinion publique, au lieu de s'associer à la protestation collective, ira déposer une requête personnelle au ministre et sera tout surpris de se voir conduit au poste de police à la suite de cette démarche insolite. Un autre, qui verse de plus en plus dans un état d'inertie complète et abandonne travail, famille et distractions, cédant aux prières de ses proches, écrira d'un seul coup, pour chercher une place, quelques centaines de demandes d'emploi, mais les enverra à des adresses choisies au hasard dans l'Annuaire téléphonique.

Ces exemples, parmi les plus simples, montrent comment des impulsions, même normales à leur point de départ, peuvent se traduire, en passant à l'action dans un cadre schizophrénique, d'une façon on ne peut plus morbide. Toute la portée du délire de conduite ou du délire en actes, autre expression, à côté des idées délirantes, du trouble essentiel, ressort ainsi nettement.

En résumé, tout syndrome délirant bien caractérisé apparaît comme l'expression idéique ou idéo-émotionnelle d'un trouble générateur sous-jacent. Ce trouble se rapporte en premier lieu à la façon dont l'individu normal s'affirme et se situe par rapport à l'espace et au temps vécus, et conditionne une régression de la structure de la personnalité tout entière.

Il se traduit tout d'abord par une modification particulière de la toile de fond sur laquelle se déroule la vie de l'individu. Elle peut tout aussi bien se traduire par la conduite morbide du sujet sans accompagnement d'idées délirantes. Celles-ci prennent une forme plus précise et plus expressive sous l'influence de la constitution du sujet et peuvent, pour ce qui est de leur contenu, devenir plus vivantes, plus concrètes et plus limitées en même temps sous l'influence de complexes C'est là l'hypothèse de travail qui s'impose actuellement.

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