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La période ascensionnelle
La personnalité
Le problème des constitutions
(Eugène Minkowski)
Le problème des différences individuelles et de leur classification est aussi ancien que la pensée humaine. Au cours des siècles, ce problème a connu alternativement la faveur ou la défaveur des savants; en médecine plus particulièrement, c'était tantôt l'idée du terrain, tantôt celle de causes extérieures qui prévalait dans l'étude de l'étiologie et dans l'interprétation des faits morbides. Une délimitation exacte de la notion de constitution se heurte, dans ces conditions, à maintes difficultés. D'autres notions, comme celles du caractère, du tempérament, de la mentalité, empiètent sur son domaine, et les définitions données de chacune de ces notions, qui toutes ont trait au problème des différences individuelles, divergent souvent d'une façon sensible.
De plus, la classification et l'interprétation des constitutions et des caractères varient non seulement en fonction du rôle attribué à l'hérédité, mais encore selon le point de vue adopté. Tantôt ce sont les particularités morphologiques et splanchniques qui sont mises au premier plan : types respiratoire, musculaire, cérébral, abdominal; tantôt le système endocrino-vago-sympathique : opposition du type anabolique et du type catabolique, le premier étant bréviligne, hypersthénique, hypothyroïdien, expansif et réalisateur, le second longiligne, hyperthyroïdien ou hyperthyroïdo-pituitaire, souvent asthénique, déprimé, hyperémotif, autiste; tantôt le point de vue psychologique : la classification classique des caractères de Ribot en sensitifs, actifs, apathiques, chacun de ces trois groupes présentant plusieurs variétés; la psychiatrie enfin apportera une contribution nouvelle à ce problème.
Ces diverses classifications présentent nécessairement de multiples points d'intersection, qu'il s'agisse de relations entre le système neuro-végétatif et l'émotivité ou de relations entre la structure morphologique du corps et les traits saillants du caractère, relations toutes naturelles en regard de l'unité de plan que réalise tout individu et qui postule un lien intime entre les éléments de son organisation. La voie suivie par la psychiatrie contemporaine a enrichi singulièrement, par une sorte de choc en retour, ce chapitre de la psychologie. Cette voie peut servir de fil conducteur.
Constitution et hérédité
La constitution est l'ensemble des caractères préformés dans un individu dès le début de son existence biologique et transmissibles comme tels héréditairement. Cette définition admet d'emblée un lien intime entre la constitution et l'hérédité. Des statistiques, pour étendues qu'elles soient, tant qu'elles portent sur des individus isolés, sont insuffisantes pour préciser une constitution; celle-ci n'apparaît qu'à la lueur de recherches généalogiques. Bien que l'hérédité ne semble que reporter dans le passé le problème de la genèse du caractère étudié, son rôle biologique dans la conservation de certains traits et particularités de ce caractère ne saurait être mis en doute.
Elle a, de plus, une réelle valeur explicative. Elle traduit, aussi bien dans le domaine de la science que dans celui de l'usage journalier, la tendance de notre esprit à rechercher dans les générations qui se succèdent, à travers toute la variété du devenir biologique, le semblable ou même l'identique. Elle fournit ainsi une solide base à cette méthode qui consiste à rechercher, en partant de certaines psychoses caractéristiques, les constitutions correspondantes. Comme hypothèse de travail elle a permis de refondre et de préciser et les notions psychiatriques et les notions caractériologiques.
Evolution des notions psychiatriques
L'état actuel de la question ne se précise ici qu'à la lueur de l'évolution récente des idées. La pensée psychiatrique contemporaine parcourt en ce sens trois étapes successives.
Première étape
La première se rattache, en France, aux noms de Morel et de Magnan. Morel, qui subordonne toute la clinique psychiatrique à la notion de dégénérescence, est amené à s'occuper du "tempérament comme cause prédisposante de l'aliénation mentale".
"En maintes circonstances la folie n'est rien de pins que l'exagération du caractère habituel", dit-il, assertion qui pose nettement le principe d'identité dont il a été question. Mais de plus, un grand nombre de personnes souffrent tonte leur vie de ce tempérament nerveux sans franchir la ligne de démarcation qui sépare la raison de la folie. Pour définir ces simples états de souffrance, Morel ne trouve cependant que des termes généraux comme "déséquilibre" ou "tempérament nerveux". La notion du caractère psychopathique, soit dans son existence autonome soit comme attitude précédant l'aliénation mentale, est admise, mais sa différenciation n'est point tentée; celle-ci ne s'impose pas, la dégénérescence connaissant divers degrés, mais ne postulant point de formes qualitativement différentes et par conséquent indépendantes les unes des autres.
Magnan sépare nettement les psychoses accidentelles des psychoses dégénératives ou constitutionnelles et, pour ces dernières, distingue la prédisposition simple de la prédisposition à caractère dégénératif. Ainsi sont posés les premiers jalons d'une classification des prédispositions psychopathiques. Cette classification, bien que rudimentaire d'apparence, est superposable dans une certaine mesure à l'opposition issue d'une autre école (il en sera question plus loin) de la folie maniaco-dépressive et de la schizophrénie, ainsi que des prédispositions correspondantes, la première se rapprochant de la prédisposition simple, et la seconde, en raison de son évolution progressive et destructive, de la prédisposition dégénérative.
Deuxième étape
Au cours de l'étape suivante l'étude des constitutions psychopathiques s'étend de plus en plus. L'uvre de Dupré est particulièrement marquante. Cet auteur décrit tout d'abord la constitution émotive dont les signes distinctifs sont exagération (surtout dans leur instantanéité et dans leur amplitude) des réflexes tendineux, cutanés et pupillaires, hyperesthésie sensorielle, déséquilibre des réactions motrices et sécrétoires, tendance aux spasmes, tremblement, intensité et diffusion anormale des effets physiques et psychiques des émotions; il met cette constitution en rapport avec l'anxiété morbide, les phobies et les obsessions, les perversions sexuelles et, primitivement, avec la psychose maniaco-dépressive, tout en admettant que, dans ce dernier cas, d'autres facteurs s'associent à la constitution émotive. Cette constitution se rapproche de la variété des émotionnels dans le groupe des sensitifs de Ribot.
Dans l'ensemble, en se basant en partie sur les recherches de psychiatres contemporains, Dupré admet huit variétés de déséquilibre constitutionnel les déséquilibres de la sensibilité physique (cénesthopathies) les déséquilibres de la motilité (débilité motrice); la constitution émotive; le déséquilibre des appétits (toxicomanies); le déséquilibre des instincts (perversions instinctives); le déséquilibre de l'humeur, du caractère et de l'activité (cyclothymie); la constitution paranoïaque dont les deux traits saillants sont l'orgueil et la méfiance; la constitution mythopathique, avec les états pithiatiques et la simulation intentionnelle.
Troisième étape
Ces études, en maintenant un parallélisme rigoureux entre les constitutions psychopathiques et les troubles mentaux constitutionnels, s'arrêtent encore devant la barrière qui prétend séparer le normal du pathologique. Cette barrière devait cependant être franchie. La description des constitutions psychopathiques ne pouvait pas ne pas mener insensiblement vers les individus dits normaux, qui se distinguent également les uns des autres par leur aspect organo-psychique particulier, non exempt de faiblesses et de points vulnérables. De plus, il devenait nécessaire de donner à la classification des constitutions psychopathiques, et par conséquent aussi des psychoses constitutionnelles, une base plus solide qui ne pouvait être recherchée que dans la structure organo-psychique de l'être humain normal.
Ce travail s'opère au cours de la troisième étape. Il trouve son expression, entre autres, dans les conceptions de Delmas et Boll.
Delmas et Boll admettent cinq psychoses constitutionnelles : paranoïa, folie morale, mythomanie, manie-mélancolie, psychose hyperémotive, auxquelles correspondent cinq constitutions psychopathiques paranoïaque, perverse, mythomaniaque, cyclothymique et hyperémotive.
Mais maintenant chaque constitution repose sur une disposition psychique spéciale, la psychopathologie devenant ainsi une méthode susceptible de découvrir et de classer les dispositions affectives-actives de la personnalité humaine. Cinq dispositions sont mises en évidence : l'avidité, la bonté, la sociabilité, l'activité et l'émotivité. La personnalité affective-active d'un individu est déterminée par une union, fixée une fois pour toutes, de ces cinq dispositions, en proportion variable selon les individus, et le pathologique n'en est qu'une hypertrophie ou une atrophie. Enfin, les dispositions décrites sont rattachées à des fonctions biologiques fondamentales, celles de la nutrition, de la génération et de la motilité, ce qui semble leur donner une base aussi solide que possible.
Le cadre nosographique adopté par Delmas et Boll, de même que leur classification des dispositions et l'interprétation qu'ils en donnent, prêtent a discussion, mais leurs recherches mettent en évidence la voie suivie dans ce domaine par la pensée scientifique contemporaine.