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La période ascensionnelle

La personnalité

Formation de la personne

(Henri Wallon)

L'ensemble de la vie mentale n'est pas simple succession d'événements, d'étapes, d'âges, mais intégration et conquête. Conquête de sa personnalité par chacun. Intégration à la personne des situations parmi lesquelles sa vie le mêle et l'entraîne. Intégration des facteurs biopsychiques qui l'animent aux objectifs de sa vie. L'intégration peut être plus ou moins ferme, exclusive et rigoureuse. Mais elle est indispensable à une existence et à une conscience d'adulte.

C'est l'erreur initiale de la psychologie introspective que de prendre pour principe de la vie psychique la conscience personnelle du sujet. Cette conscience est une acquisition relativement tardive et fragile. Le point de vue de la personne est lié à une affirmation d'identité qui l'oppose comme telle à chacune de ses expériences particulières et successives, qui oppose le sujet au contenu de son activité ou de ses représentations et aux événements de sa propre existence.

Une période de confusion

Or, l'activité et la sensibilité de l'enfant commencent par l'unir à leurs objets, sans distinction possible entre la face subjective et la face objective des situations.

Des périodes entières de sa vie le montrent indifférent aux impressions qui n'ont pas quelque rapport avec la satisfaction de ses appétits, ou accaparé et dominé par les manifestations de l'entourage à son égard. A ce moment-là, très visiblement, rien n existe encore pour lui que les circonstances propres a susciter ses réactions physiologiques ou affectives. C'est assurément un élargissement déjà décisif, bien que très précoce, de sa vie psychique que l'époque où, dépassant ses intérêts purement alimentaires et proprioceptifs, il a répondu au sourire par un sourire, à un regard sévère par des pleurs et, graduellement, à l'ambiance que lui crée le visage de ses proches par des émotions appropriées. Mais cet élargissement n'est encore qu'une sorte de participation réflexe aux dispositions de l'entourage. Il en subit sans défense les influences. Entre sa sensibilité intime et les actions extérieures il n'y a pas encore de délimination nette.

La joie qu'il éprouve un peu plus tard à se trouver un partenaire complaisant ou d'âge semblable pour se livrer à des jeux réciproques ou alternatifs comme de poursuivre et de se sauver, de se cacher et de chercher, de donner et de recevoir tour à tour une petite tape, de lancer et de rattraper une balle, indique l'attrait tout nouveau pour lui du dédoublement qui lui permet d identifier une action par ses deux pôles, de se connaître lui-même comme agent et comme patient, de distinguer entre celui qui a l'initiative et celui qui subit ou répond. L'un ou l'autre des deux rôles captive parfois sa préférence. Dans chaque situation il apprend à discerner des participations complémentaires, à les isoler, à faire de chacune l'attribut d'un personnage défini.

Un pas de plus dans ce sens résulte de l'imitation quand elle est devenue personnelle et a déjà dépassé le stade de la simple échopraxie ou de l'assimilation globale à des situations capables de captiver l'enfant.

Elle commence, en effet, par être l'immédiate répercussion sur l'appareil sensori-moteur d'impressions extérieures qui s'y réfléchissent littéralement et comme à l'insu du sujet. Puis elle traduit, parfois après une période d'incubation, la participation plastique de l'enfant à un spectacle dans lequel il s'est plus ou moins profondément absorbé. Et enfin le modèle est un être qu'il oppose à lui-même, tout en s'identifiant plus ou moins à lui, ce qui donne lieu souvent à ces états d'ambivalence signalés par Freud, où l'admiration fait naître un désir de substitution. A ces petits drames de rivalité intime, répond une différenciation de plus en plus subtile entre le moi propre et le moi d'autrui.

Une période d'opposition

C'est au cours de cette évolution, vers l'âge de trois ans, que se produit ce qui a été appelé la crise de personnalité. Assez brusquement l'enfant semble s'aviser de son identité personnelle et de son opposition à tout ce qui n'est pas lui. L'utilisation correcte et nuancée des pronoms personnels lui devient alors plus familière. Il les dégage des formules où il avait l'habitude de les rencontrer amalgamés. Il apprend à les distribuer suivant ses rapports avec chacun et à s'approprier celui de la première personne, et non plus ceux de la deuxième ou de la troisième, comme il faisait jusqu'alors, conformément à la manière dont les autres lui parlent ou parlent de lui.

En même temps, se manifeste l'espèce d'incontinence propre à toute nouvelle notion ou fonction à ses débuts. La délimitation entre soi et autrui prend la forme d'une opposition systématique. L'enfant paraît dominé par le besoin de répondre aux volontés d'autrui par des contre-volontés. C'est un choc qu'il semble rechercher à plaisir. Obstinément ou insidieusement, il se livre à l'escrime de la résistance pour la résistance et du caprice pour le caprice. Entre lui et les autres il s'attache à tâter les frontières du tien et du mien. Il apprend à en discerner la réciprocité et à s'apercevoir des transactions implicites ou non qui en sont la garantie, mais c'est très souvent pour s'efforcer de ruser avec elles. Il convoite le jouet d'un autre moins pour en user que pour le dérober.

A cette phase purement négative doit succéder normalement une activité moins formelle, dont les buts ne seront plus la simple affirmation stérile d'une volonté sans objet mais l'acquisition d'avantages en rapport avec les goûts du sujet et les circonstances. C'est là un enrichissement graduel de l'autodétermination personnelle qui dépendra et de l'âge et des dispositions ou aptitudes individuelles.

Mais cette évolution est sujette à des arrêts ou à des régressions. L'indispensable opposition de soi et d'autrui, qui est la grande conquête de cette étape sur l'influençabilité émotive et la suggestibilité, peut rétrograder vers un état de pur négativisme qui n'en est que l'exacte contre-partie, ou se schématiser dans une attitude rigide et vide qui réduit les rapports des choses ou des situations à un simple conflit avec la personne ou le sujet.

Identification dans le temps

S'il n'y a pas conscience de soi sans la constante affirmation, soit explicite soit latente, d'une irréductible autonomie à l'égard d'autrui, cette condition n'est pourtant pas suffisante. Un autre axe est nécessaire qui assemble dans l'unité et dans l'identité du moi, non plus seulement ses rapports avec l'ambiance, mais aussi sa survivance dans le temps. Cette acquisition ne devient effective que plus tardivement. Longtemps l'enfant est capable de se percevoir dans le monde sans s'attribuer un destin. C'est seulement au moment de la puberté qu'il cherche, à ce qui est et à lui-même, une nouvelle dimension en s'interrogeant sur la raison de l'être.

Cette inquiétude, qui lui fait pressentir un mystère derrière la texture tangible des choses, le jette, pour commencer, dans des perplexités métaphysiques. Pendant qu'il se demande pourquoi ce qui est existe, il perçoit nécessairement que ce qui est pourrait ne pas exister et pourra cesser d'exister. La puberté est l'âge des ruminations sur l'être et le non-être, sur l'intime ambivalence de la vie et du néant, de l'amour et de la mort. Pour la première fois la personne se saisit concentrée sur elle-même, non plus seulement parmi les autres, mais dans le temps.

De cette crise sort l'adulte qui a opté pour la vie contre la mort. Il identifie la vie avec des tâches, et les tâches où s'incarnera désormais son activité sont un écran qui lui cache la mort. Les créations de son activité sont pratiquement une négation de la mort. Parfois même, elles substituent graduellement leur stable réalité à ses sentiments et désirs d'activité, si bien qu'il aborde la vieillesse avec comme une illusion d'immortalité. Un nouveau conflit va naître alors entre cette implicite prétention et le déclin que subit son pouvoir de réalisation, d'assimilation et de jouissance. Le dénouement en sera, suivant les cas, soit une identification obstinée avec quelques vestiges matériels de l'activité passée, soit un progressif et apaisant détachement des tâches devenues impossibles.

Suivant les étapes, les circonstances, et suivant les dispositions profondes de chacun, les rapports de la personne avec l'ensemble de la vie psychique sont variables. Leur formule n'a rien de stéréotypé et d'uniforme. Elle peut être plus concrète ou plus abstraite, plus extensive ou plus stricte, plus souple ou plus rigoureuse. Les événements dont une existence est faite sont intégrés diversement par celui qui la vit: de façon flottante ou rigide, en exerçant leur influence sur la conduite ou en subissant celle de la conduite et, enfin, en s'amalgamant à des systèmes différents de tendances ou de besoins. Il s'agit là de particularités souvent natives qui sont propres à chaque individu et qui posent le problème des divergences de constitutions.

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