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Ambiance sociale et psychisme

Stimulations et contraintes psychologiques

(Charles Blondel)

Le Plaisir-obligation

Le plaisir devenant ainsi une partie essentielle de l'existence, un droit nouveau s'est affirmé : le droit au plaisir, à tous les plaisirs. Comme l'alimentation et le vêtement, la distraction s'uniformise et tout le monde se sent le droit aux mêmes divertissements. Mais le plaisir pur, le plaisir pris en lui-même et pour lui-même a toujours éveillé des scrupules et suscité des hostilités. L'Eglise met en garde contre les "tentations" et a longtemps proscrit danse, jeu et théâtre. Comte croit toujours à l'immoralité du théâtre et se fie en les fêtes de l'humanité pour en assurer le décri.

Mais, surtout, rien en soi de plus vain que le plaisir. A la longue il n'est plus qu'amertume et lassitude. C'est que, comme le dit Aldous Huxley, des plaisirs que n'anime plus la communion des représentations et des sentiments ne signifient rien en dehors d'eux-mêmes et, ne signifiant rien en dehors d'eux, signifient étonnamment peu de chose. Il a donc fallu trouver au plaisir un sens en dehors de lui-même. Pour qu'il ait un tel sens, il lui faut être bon à quelque chose; et, s'il est bon à quelque chose, on se doit de passer par lui pour ne pas se priver indûment de ce à quoi il est bon. Ainsi le droit au plaisir engendre le devoir de prendre du plaisir.

Le plaisir est un devoir d'abord parce qu'il faut être à la page. Il faut voyage, livre, pièce, film, exposition - avoir fait, avoir lu, avoir vu, avoir goûté. Inexpérience, ignorance, indifférence sont infériorités, hontes et fautes. Toute une dialectique a consacré cette obligation du plaisir, proclamé la nécessité physique et morale de la distraction. C'est une question d'hygiène. Il faut se distraire pour bien se porter physiquement et moralement. La nécessité de la distraction n'a jamais été méconnue, mais c'est seulement de nos jours que la distraction est vraiment devenue l'objet d'un culte et d'une culture. Facteur vital de la civilisation et du progrès, garantie de la santé publique et du bien-être social, elle est purificatrice, déterge le corps et l'esprit, prévient la criminalité; elle est éducatrice et forme les intelligences et les cœurs.

Le contrôle du plaisir

Mais il est trop évident que toutes les distractions ne sont pas saines; l'emploi des heures de liberté pose un problème dont l'importance grandit, à mesure que ces heures s'allongent et que le plaisir multiplie ses moyens de séduction. Plus l'homme a de loisirs, mieux il est à même de parfaire sa formation physique, intellectuelle et morale, mais c'est à condition de bien les occuper et de choisir ses distractions en conséquence.

Il y a donc lieu de l'aider et de le guider dans son choix. Sans doute, il est aussi légitime de se défendre contre des distractions que contre des aliments malsains. En l'un et l'autre cas il y a manifestement malhonnêteté et faute du fournisseur; une surveillance est donc nécessaire. Mais cette surveillance n'est plus réalisable par la famille qui ne saurait, dans le tumulte urbain où elle est comme perdue, contrôler la qualité de toutes les attractions qui sollicitent ses membres. Elle ne l'est guère par des autorités peu aptes à discerner entre art et immoralité, idées subversives et théories scientifiques : en France Madame Bovary et Les fleurs du mal, aux Etats-Unis L'origine des espèces sont exemples plutôt décourageants.

Mieux vaut essayer de détourner du mauvais au profit du bon, et opposer, à la réclame des distractions exclusivement commerciales, les appels aux conférences, cours, musées, expositions, concerts et réunions sportives. D'où les efforts, encore bien inégaux et variables selon les pays, mais qui se généralisent et s'accusent, des groupes constitués, états, municipalités, églises, partis, écoles, universités, usines, syndicats, pour organiser des distractions saines et accessibles.

Aux Etats-Unis, les églises ne se contentent plus d'offrir en diversion à leurs fidèles la pratique des exercices religieux et l'assistance aux cérémonies. Les distractions proprement dites, l'athlétisme, le sport ont pris place dans leurs préoccupations. De plus en plus, elles entretiennent des piscines, des gymnases, des terrains de jeu et comptent dans leur personnel des directeurs sportifs et des professionnels de la récréation.

Pour mieux s'assurer l'adulte qu'ils deviendront, on s'en prend de préférence à l'enfant et à l'adolescent. Le jeu, indispensable à la santé physique et morale, est tenu pour un moyen d'éducation, d'adaptation, de développement de toutes les activités, de formation à la vie en général. Eglises, écoles, sociétés privées rivalisent pour l'utiliser dans des organisations dont le but est, en amusant filles et garçons, en les dressant à l'initiative, en les enrégimentant, en offrant à leur émulation honneurs et insignes, de développer leur sens social et de leur inculquer un code de conduite. D'où le scoutisme, né en Angleterre au début du siècle et depuis rapidement généralisé, qui, sous couleur de jeu et de formation par le jeu, est terrain de rencontre pour les activités religieuses et politiques les plus opposées. De même et dans les mêmes conditions, radio et cinéma tendent à être employés par les groupes adverses.

La distraction, ainsi entendue et organisée, se subordonne manifestement à des fins autres qu'elle-même. Par son moyen, pour le bien des intéressés, pour assurer leur salut dans le ciel ou sur la terre, il s'agit de les rallier à des doctrines, des idées et des sentiments. D'où le vaste accaparement de la distraction par les pouvoirs publics en voie de réalisation en Italie et en Allemagne. Contrôler toutes les distractions, veiller à ce que toutes servent inlassablement à une seule propagande, en interdire à tout autre le même usage, tel est le programme que le réseau administratif du Dopolavoro a charge de mettre en pratique et en raison duquel Gœring vient de refuser aux associations religieuses de jeunes gens toute activité sportive. Promu devoir, le droit de se distraire fait corps avec l'ensemble des obligations et ne peut être exercé librement.

Le sport

De cette consécration sociale de la distraction, le sport est peut-être l'exemple le plus caractéristique. Sous toutes ses formes, il est devenu de plus en plus populaire.

A Londres, en 1926, le tennis a été quatre fois plus pratiqué qu'en 1905 et, malgré le nombre croissant des terrains de jeu, l'offre demeure toujours inférieure à la demande. Aux Etats-Unis, terrains de jeux, champs de golf, courts de tennis se sont multipliés depuis le début du siècle. Pratiqué en toutes saisons et même la nuit, le tennis est devenu un jeu national. Le football a sa place marquée dans la vie des collèges et des universités et s'en fait une dans la vie ouvrière.

Même progrès, même succès pour le patinage, la natation, le canotage, les sports d'hiver et de montagne. Seule, peut-être, la bicyclette a nettement perdu du terrain, chassée de la route par la motocyclette et l'automobile. Non seulement les sports sont exercices, mais ils sont aussi spectacles où les as, amateurs ou professionnels, font salle comble. Aux Etats-Unis, des milliers de spectateurs dépensent à ces manifestations sportives des millions de dollars et, à Paris, seules elles continuent à réaliser de grosses recettes.

Mais ce développement des sports et surtout leur transformation en spectacles ne sont pas allés sans résistances. En 1836, à Metz, une tentative d'organisation de jeux scolaires suscita l'indignation des journaux de gauche on voulait donner en spectacle les fils des travailleurs, les démoraliser par les plaisirs du cirque. On s'est donc particulièrement appliqué à justifier le sport, à lui trouver des titres à l'assentiment et à l'enthousiasme. On a insisté sur les bienfaits que le corps en tire il le fortifie, il le défend contre les inconvénients et les dangers de la vie urbaine. On a exalté sa valeur éducative il forme le caractère, donne le sens de la discipline, apprend l'initiative, inspire le goût de la lutte et de la victoire. Cette propagande a réussi à souhait. Le sport est maintenant une idole qui exige renoncements, sacrifices et même victimes. La volonté de vaincre fait du jeu un travail et une épreuve; l'entraînement est ascétisme.

Aussi a-t-on lu sans surprise (le Temps, 9 fév. 1935) que l'Exposition olympique de Berlin était destinée à démontrer que le sport est "l'un des éléments essentiels de la civilisation du monde", et P. de Coubertin, rénovateur des jeux olympiques, n'a étonné personne en prenant, à Berlin, pour sujet d'une conférence qui, répétée en allemand et en anglais, a été largement diffusée : "Les bases philosophiques des olympiades modernes" (le Temps, 5 août 1935). L'alpinisme se célèbre sur un mode lyrico-métaphysique : en s'élevant, on abandonne le domaine de l'habitude, on accède à un nouveau monde, on goûte la joie des difficultés et des périls surmontés, on éprouve un sentiment spécifique d'isolement et de liberté, de voisinage de Dieu, abordé en ami ou en adversaire. L'ivresse des cimes a donc sa source dans le besoin religieux, et c'est parce qu'il satisfait ce besoin que l'alpinisme a connu à notre époque un développement si rapide (Voigtländer).

Ainsi le sport fait le pont entre le commerce et l'idéal. Il tient au commerce par ceux qui en vivent et lui portent intérêt avant tout pour ce qu'il leur rapporte professionnels, fabricants et vendeurs d'articles de jeux et d'équipements, managers de réunions sportives, localités où les sports d'hiver ou d'été se pratiquent. Mais il tient à l'idéal par nombre des enthousiastes qui le pratiquent, en raison de la fin qu'ils poursuivent, des convictions et des émotions qui les animent. De la sorte il oppose une limitation des plus sérieuses au progrès des amusements tout passifs et commercialisés.

Le budget des distractions

La révolution morale qui a fait du plaisir un droit et un devoir s'est accompagnée d'une révolution économique. Les distractions ont pris dans le budget des familles et surtout des collectivités une place jusqu'alors inconnue. Il faut des routes pour les automobiles, des jardins et des parcs pour les promenades, des terrains pour les sports, des piscines pour la natation, des bâtiments pour les musées, des salles pour le concert, le cinéma, la gymnastique et la danse. Pressés d'y pourvoir, états, provinces, cités, écoles, universités, églises se sentent le devoir de le faire; et il leur en coûte.

Aux Etats-Unis, les parcs municipaux ont plus que triplé d'étendue de 1907 à 1930. On y a dépensé plus d'un milliard de dollars et l'entretien annuel en absorbe plus de 100 millions. Prises en bloc, les dépenses municipales ayant les distractions pour objet ont augmenté deux fois plus vite que le nombre des familles. Cependant tous les besoins sont loin d'être déjà satisfaits et, malgré la crise, le recul parait impossible.

Il n'en coûte pas moins aux particuliers pour se distraire. En France, l'utilisation d'environ un million d'automobiles de tourisme entraîne une dépense annuelle d'une dizaine de milliards. Aux Etats-Unis, en 1929-30, les citoyens américains ont dépensé pour leurs plaisirs environ 10 milliards de dollars dont 400 millions en journaux, 900 millions en jeux et sports, 6 milliards 1/2, dont les deux tiers imputables à l'automobile, en voyages et déplacements, 1 milliard et 1/2 en cinéma, 500 millions en T. S. F.

Le mouvement qui pousse les masses à préférer les plaisirs coûteux et à dépenser de plus en plus pour leurs plaisirs a pu être arrêté par la crise; il semble ne l'avoir été que momentanément. Il a été plus marqué dans les villes. A Paris, les recettes de l'ensemble des spectacles, depuis l'opéra jusqu'aux matches de boxe, sont montées de 32,6 millions de francs en 1893, première année où les statistiques soient comparables aux suivantes, à 709 millions en 1931, pour redescendre, il est vrai, sensiblement ensuite, mais sans revenir à leur niveau primitif. A Londres, le nombre des places mises à la disposition du public dans les théâtres, music-halls et cinémas a plus que triplé de 1891 à 1929. Comme le prix des places de son côté a augmenté environ de moitié pour le moins, on est en droit de conclure qu'il se dépense à Londres pour le théâtre sensiblement plus qu'il y a quarante ans.

A la campagne, au contraire, même aux Etats-Unis, le plaisir payant a rencontré la résistance d'errements anciens. Mais cette résistance a désormais fléchi. Cinéma, radio ont commencé à la vaincre. Le paysan prend de nouvelles habitudes dont on ne sait encore tout ce qu'elles donneront.

Sans doute, de pays à pays, cette progression du chapitre distractions dans le budget des familles, cette intervention des autorités et des organismes constitués dans le financement des plaisirs varient grandement d'importance. Ils ne s'en constatent pas moins à peu près partout.

Mais qui subventionne cède volontiers à la tentation de régenter, surtout s'il est par surcroît sollicité de le faire. Les distractions de plus en plus se régentent pour ainsi dire d'elles-mêmes, car elles n'attendent pas d'être prises par eux en tutelle pour emprunter aux Etats et aux Eglises leurs formes bureaucratiques. Dès que des hommes se groupent pour se distraire, ils établissent un programme et des règlements, ils élisent un comité, un président, un trésorier, un secrétaire. De telles dispositions semblent ouvrir la voie aux lois et décrets qui les agrégeront définitivement à la collectivité et au jeu de ses obligations.

Le problème des besoins non élémentaires

Dans la description qui précède, Il a été à plusieurs reprises question de besoins. Mais parler de besoins (à moins que, comme pour le besoin de nutrition ou le besoin sexuel, nous n'en connaissions les conditions, tenants et aboutissants physiologiques), ce n'est nullement apporter une explication des activités considérées, c'est simplement en fournir une expression fonctionnelle, c'est même, en ce cas particulier, faire confusément appel à la conscience, qui constate comme elle peut, et dont les constatations sont bien des connaissances, mais non pas des connaissances de l'ordre de celles que nous poursuivons.

Du moment que l'homme vit en société, se plie à des règles et se distrait, on peut dire qu'il a besoin de vie sociale, de discipline et de distraction, mais on aura ainsi dit assez peu de choses tant qu'on ne pourra préciser les détails de l'organisation humaine qui déterminent ces divers besoins. Dès lors, il ne semble pas y avoir grand intérêt à inventorier ces besoins, à rapprocher ou à opposer, à grand renfort d'analyses, besoins de théâtre, de cinéma, de tennis ou de roman.

D'autant que pareille dialectique n'est pas sans danger. Par exemple, comme tous les besoins ne sont pas également nécessaires, comme il en est dont la satisfaction n'est pas indispensable à la vie, et comme la plupart de ces derniers se sont développés avec la civilisation, on en vient à dire assez communément qu'il est des besoins factices nés du progrès et de ses artifices. Spéculations dont les moralistes ont légitimement l'emploi, mais qui ne peuvent trouver place ici. Le progrès, tous les progrès, sont des exploitations de la nature qui se conforment à ses lois; même anormal d'apparence, quand un besoin vient à s'insinuer dans le cœur de l'homme, c'est qu'il y a trouvé un point d'appui; par conséquent. il n'est jamais proprement factice. Factice, artificiel, en un sens, ne sont souvent que le naturel de demain.

Repos animal et loisir humain

L'homme a beau être, anatomiquement et physiologiquement, un animal, il diffère du reste de l'animalité par des traits essentiels dont certains viennent de se marquer à nous. Il est grégaire, comme nombre d'autres animaux. Mais il n'est pas que grégaire. Car le grégarisme à lui seul n'est pas coordination, tandis que toutes les sociétés humaines sont plus ou moins organisées, ont leur hiérarchie et leur discipline. Qu'est-ce qui, dans l'organisation de l'homme, le rend apte à constituer de telles sociétés, à accepter et à demander des règles? Il est actif, comme les autres animaux. Mais son activité ne se borne pas uniquement, comme la leur, entre des phases d'inertie et de repos, à la recherche, constante, de la nourriture et à celle, épisodique, du rapprochement sexuel.

On a prétendu ramener à cette double poursuite toutes les actions humaines. Mais, jusqu'à démonstration plus péremptoire, ce ne sont là que jeux de l'esprit. Dans les activités industrielle, scientifique, esthétique, à leur origine et au cours de leur développement, il y a autre chose, semble-t-il, que l'appât du gain et du sexe. Plus encore, quand il n'agit plus, l'homme ne fait pas que se reposer et dormir. Il a des loisirs, il les occupe. Il se livre à des activités inutiles. Il parle, il regarde, il écoute, il se meut, sans qu'aucun intérêt sérieux nécessite sa parole, son attention et son effort physique.

Dans cette activité inutile, il reprend les thèmes de son activité efficace : au théâtre, au cinéma, il revit des événements, des émotions et des désirs; au jeu, au tennis, au football, il retrouve le risque, la défaite ou la victoire; au bridge, aux échecs, aux mots croisés, il applique les tactiques mentales qui lui servent dans ses affaires et dans ses recherches. Ce faisant, il s'amuse, il se repose, parce qu'il s'évade. Autrement, entre deux labeurs, il ruminerait le présent et, surtout, l'avenir. Qu'est-ce qui, dans l'organisation de l'homme, lui a rendu nécessaire d'ajouter aux activités élémentaires tant d'autres formes d'activité, de substituer au repos animal le loisir et, s'imposant des règles jusque dans ce loisir, de s'en faire non seulement un droit mais un devoir?

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