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Ambiance sociale et psychisme

Stimulations et contraintes psychologiques

(Charles Blondel)

Lors même que femme et homme ont l'impression de donner tout leur temps au ménage et au travail chaque jour, en réalité, rue et journal leur ouvrent d'autres horizons.

La rue

Dans la rue qu'il leur faut emprunter tous les jours pour aller aux provisions, à l'atelier ou au bureau et en revenir, aux beaux moments, aux bons endroits, chacun coudoie tout le monde - attrayante promiscuité. D'autre part, les passants qui se suivent, se dépassent ou se croisent ont beau ne pas se connaître, ne guère se parler, jamais ils ne se traitent en simples obstacles matériels. Leur manière de s'éviter se règle sur leur apparence, leur sexe et leur âge respectifs; la rue est un premier salon ouvert à tous.

Variable, certes, avec les temps, les lieux, les milieux, les personnes, la politesse est partout où il y a des hommes. Partout elle est faite d'usages, sujets aux raffinements que, par souci de distinction, aux deux sens du terme, groupes et individus y introduisent. Mais, partout, elle débute, dès la rue, par le fond de convenances locales qui, dans les agglomérations d'un même pays, règle les rapports de ceux qui s'y rencontrent.

Presse et précipitation sont, il est vrai, ruineuses pour la politesse. Le téléphone, où tout doit se dire en trois minutes, a coupé court aux compliments qui fleurissaient jadis les entretiens. Brusques, encombrés, assaillis, autobus et métropolitains proscrivent les cérémonies. L'automobile coupe, double, sans prendre le temps de reconnaître devant qui, avant qui elle passe.

La rigueur du règlement se substitue à la souple autorité des bienséances. Les mutilés ont droit de priorité, mais à condition de présenter leurs cartes. Le récent code de la route tranche d'un point de vue tout nouveau des questions qui jusqu'alors relevaient surtout du savoir-vivre, et la préséance n'y tient plus qu'aux conditions matérielles de la rencontre. La sécurité de la rue s'acquiert aux dépens d'initiatives où la politesse faisait loi.

Le journal

Dans les pays civilisés, tout le monde sort. Tout le monde, également, lit le journal à Londres, les neuf principaux quotidiens totalisent un tirage de 10 millions d'exemplaires (le Temps, 16 juin 1935); aux Etats-Unis, le nombre des journaux mis chaque jour en vente correspond pratiquement à celui des familles.

Agent de formation, d'information, de déformation aussi des esprits comme des nouvelles, infidèle miroir où se reflète cependant l'univers entier, le journal, assurément, n'est pas seul à faire l'opinion. Ecoles, églises, partis, livres, radio, cinéma, conversations y concourent avec lui. Pour le présent, néanmoins, il demeure, vu la diffusion et la continuité de son action, l'un des moyens les plus puissants d'élaboration et d'expression des idées et des sentiments collectifs.

Informations politiques, religieuses, sociales, économiques, scientifiques, artistiques, théâtrales et sportives, nouvelles mondiales, nationales, régionales et locales, annonces de naissances, mariages et décès, réclames de tout ordre y mettent en jeu l'ensemble des représentations et des sentiments collectifs, les supposent et en rappellent l'existence. A leur lecture, de façon au moins fugitive, l'individu s'intéresse et réagit. Du moment qu'elles se lisent toujours davantage, c'est qu'elles satisfont un besoin qui, sans doute, a dû croître à mesure qu'il était mieux satisfait, mais qui préexistait à cette satisfaction même.

Le plaisir que la vie de la rue lui dispense chaque jour au passage, celui qu'il trouve aux récits et commentaires de son journal, sont en l'homme le double effet d'une même aspiration positive. Il se sent d'autres intérêts, d'autres besoins que ses besoins et ses intérêts familiaux et professionnels. Il ne lui suffit pas de peiner chaque jour pour assurer sa subsistance et celle des siens. Il veut échapper à cette routine et, pour y mieux échapper, participer à la vie d'autres groupes, se livrer à d'autres activités.

Nature et société ne lui disputent plus aussi âprement que jadis le loisir de satisfaire cette aspiration. La réduction des heures de travail a augmenté le temps qu'ouvrier et employé peuvent utiliser à leur gré. La ménagère, de même, jouit de plus de liberté. Le progrès a allégé sa besogne. Trois conduites lui fournissent instantanément eau, feu et lumière. Conserves, fer électrique, lessive mécanique - ces améliorations gagnent même les campagnes. Grâce au gaz, grâce surtout à l'électricité, aujourd'hui les jours ont tous bien, en réalité, vingt-quatre heures, et la nuit ne s'emploie plus seulement à dormir. Plus vite accomplies en des journées plus longues, la tâche familiale et la tâche professionnelle laissent dans la vie et le cœur de l'homme un vide croissant à combler.

Les obligations-satisfactions

Il est pratiquement impossible de ne pas appartenir à des groupes, plus ou moins étendus, organisés et durables, qui débordent famille et profession. Il faut être d'une nation, d'une ville ou d'un village; on vit peut-être, mais on vit bien mal sans patrie ni domicile. Il est rare de ne pas naître d'une église. Il est difficile de rester sourd à l'appel des partis et des associations que consacre une communauté d'intérêts et d'idées. Il est naturel et opportun de choisir, pour poursuivre ou utiliser leur idéal, entre les cénacles et chapelles de toute espèce qui se multiplient et se succèdent. Il est inévitable de nouer, pour leur commodité ou pour leur agrément, des relations, sinon des amitiés. Les sociétés humaines demeurent à base de clans.

La contrainte du groupe

Faire en naissant partie d'un groupe, y adhérer librement, c'est toujours subir ou accepter un réseau d'obligations. Les groupes pourvoient de principes l'"animal à préceptes" (Renouvier) qu'est l'homme. Ils ont chacun leurs croyances, préjugés et superstitions, leurs aspirations et répugnances; leurs indignations et enthousiasmes, leur langue, leurs convenances, leurs règles de vie, leur conception du bonheur - toutes manières de sentir, penser et agir qui inspirent crainte, respect, sympathie, amour et sont reconnues plus ou moins comme dues et obligatoires.

Mode et coutume

Ces contraintes, quand la loi ne les sanctionne pas, sont traditions ou innovations, mode ou coutume. Entre ces deux types d'obligations, il y a opposition et continuité. Les hommes aiment et redoutent à la fois la nouveauté. Le récent, l'exotique, indéniablement, les attirent, mais ils se plaisent aux traditions, même quand ils en répudient l'esprit, et volontiers le libre-penseur français se marie à l'église, fait baptiser ses enfants, veut une croix sur sa tombe, par respect pour des usages devenus, de religieux, nationaux (Siegfried).

Entre les deux tendances, en général, pas d'équilibre, d'où le contraste sans cesse signalé entre les individus et les peuples qui font de préférence comme on faisait hier, et ceux qui s'attachent à faire comme on fera demain, entre le culte du périmé et le snobisme de l'inédit. D'autre part, toutes deux, mode et coutume, sont moyen de s'unir et moyen de se distinguer. Seulement, au sein des groupes, l'unisson est dû à la coutume; les différences, à la mode qui permet un moment de se signaler. Pour prendre, d'ailleurs, la mode doit le plus souvent se borner à broder la coutume. La robe résiste : elle est coutume; longueur et forme en varient ce sont modes. Perpétuée, la mode passe coutume; évanouie, la coutume fait mode en renaissant.

En tout cas, la manière dont sentent, pensent et agissent le commun des hommes n'est que leur manière individuelle d'épouser les coutumes et les modes propres aux milieux qu'ils fréquentent Ils se ressemblent ou différent, selon qu'ils appartiennent ou non aux mêmes groupes. D'où le conformisme moral et physique qu'engendre la vie de société. Il y a des caractéristiques collectives qui se reconnaissent non seulement aux sentiments, aux idées et aux actes, mais à la physionomie, au parler, aux gestes et aux attitudes. Cités, nations, classes, religions ont chacune leur air de famille.

Les rites

Sans doute, les obligations auxquelles elle est soumise comme à sa "loi de gravité" (J. Romains), sont bienfaisantes à l'âme et lui permettent seules de donner ce qu'elle a de mieux (Einstein). Mais, dans leur apparent arbitraire, comme le monde social dont elles sont l'immatérielle armature, elles semblent tenir seulement "par magie" (Valéry); et, au cours de journées pareilles, leur pression continue risquerait de ne plus tirer, de cœurs attiédis et d'esprits ensommeillés, que clichés sans accent et automatismes mornes, si leur pouvoir magique n'était sans cesse régénéré.

D'où les techniques communes à tous les groupes : assemblées, cérémonies, initiations, inaugurations, consécrations, commémorations, destinées à stimuler la torpeur routinière. Les individus ont le devoir d'y assister. Parés d'insignes, encadrés, fiers d'être autres que soi, ils s'y exaltent à réaliser, coude à coude, une "continuité vibrante de corps" (J. Romains) et à sentir le groupe prendre en eux conscience de lui-même et de l'idéal insaisissable dont il est la figuration. Tout entiers à leurs dieux, au rythme des pas, musiques et paroles, ils se chargent d'une façon durable de représentations et d'émotions collectives.

Le groupe satisfait ainsi deux grands besoins de l'homme besoin de communion, besoin d'exclusion. Il s'affirme en s'opposant. Il se ferme à tout autre que les siens. Les étrangers lui sont a priori suspects et ennemis. Il tient pour sacrilège ce qui heurte ses idées et ses sentiments. Il est prompt à frapper. Sa vigueur se mesure à son intransigeance. La compréhension d'autrui, la tolérance, vertus individuelles, sont en lui signes d'épuisement. Autrement il n'est tolérant que par ou avec intolérance.

Les plaisirs du groupe

Mais ces assemblées et cérémonies sont dites fêtes également, car elles sont en même temps distractions et divertissements. Si c'est un devoir d'y assister, ce devoir se doublant d'un attrait, c'est aussi une satisfaction. Toutes, à peu près, ont un côté spectaculaire propre à amuser la curiosité de ceux qui ne sont pas de la paroisse, mais que les paroissiens ne sont pas les derniers à goûter.

Le croyant prend plaisir aux offices, aux processions, aux pèlerinages. Solennités nationales et militaires, cérémonies civiques, manifestations politiques - autant d'occasions de nourrir sa foi en le parti, le régime ou la patrie, et de se distraire à voir et être vu. Aux fêtes de village, libations, boules, quilles, bals, mâts de cocagne, courses en sac sont plaisirs et jeux dont l'exaltation simultanée des sentiments collectifs légitime et, du même coup, hausse la joie le conseiller général a parlé, la musique a joué, les pompiers ont défilé, les enfants des écoles ont chanté, le village a ressaisi son âme. De même, joueurs de paume et de pelote, compagnons archers et arbalétriers du Nord de la France, membres des sociétés de tir et des orphéons se plaisent à l'exercice et à l'art qu'ils pratiquent, mais trouvent dans les traditions et les sentiments qui les assemblent un ferment propre à faire lever leur plaisir.

C'est là un premier type de distractions - distractions basées sur les obligations, vivifiées par les convictions et les sentiments où les groupes humains puisent force et vie - qui est, peut-être, le plus primitif et dont on aime à dire qu'il est le plus naturel et le plus sain. De cette sorte sont la majorité des vieilles distractions familiales, toutes liées au devoir d'assurer l'union et la joie du foyer embellissement du logis, réparation du ménage; entretien d'animaux domestiques, jardinage, travaux à l'aiguille; menus festins, célébrations des anniversaires, solennités et mariages; lectures sérieuses ou édifiantes souvent faites à haute voix, chant, musique; promenades, jouets, théâtre, cirque offerts en récompense aux enfants; veillées réunissant les voisins pour le travail, la conversation, le jeu et la danse.

Au même type appartiennent de non moins anciennes distractions paysannes ou ouvrières fréquentation des marchés et des foires, cueillette des fruits et ramassage du bois opérés en commun, fêtes du travail, fenaison ou moisson, assemblées et banquets de corps, le pourboire même, enfin, cette invite, maintenant mécanisée, à se réjouir en raison du service rendu et du travail fourni. Panem et circenses, tel est bien toujours, comme le veut Aldous Huxley, l'universel besoin. Mais ici le cirque se subordonne au pain et la distraction, liée au devoir, est mode de l'accomplir ou consécration de son accomplissement.

Les distractions-libérations

Tous les temps ont connu, plus ou moins, un autre type de distractions, dont le but commun est, au contraire, de détourner l'individu de ses obligations, de l'en délivrer passagèrement, d'être proprement diversion et affranchissement. Telles, en partie, certaines distractions, intellectuelles au moins d'apparence : visites de musées, auditions de conférences, lecture.

La lecture

On a lu beaucoup depuis la fin du siècle dernier. A Londres, de 1898 à 1928, le nombre des lecteurs et celui des prêts ont plus que quadruplé, mais les romans n'ont pas cessé de constituer les deux tiers des lectures. En réalité, d'ailleurs, ils se lisent encore bien davantage, car les devantures abondent en romans de bas étage qui ne s'écrivent que parce qu'ils se vendent. La qualité de la lecture laisse donc à redire, cependant que sa popularité menace de décliner. A Paris, les prêts sont tombés de 1.441.760 en 1893 à 1.350.461 en 1928. Le livre a, dans les journaux et dans les magazines, dont la circulation aux Etats-Unis est montée de moins de 6 millions en 1900 à plus de 33 millions en 1930, de redoutables concurrents et, dans les sports, l'automobile et le cinéma, de triomphants adversaires.

Le café

Cabaret et café où l'on consomme, fume, cause, joue, chante, tiennent toujours une grande place, au moins dans la vie française. Tandis que pêche et chasse, qui n'ont pas attendu pour divertir d'être élevées à la dignité de sports, sont distractions aisément et volontiers solitaires, cabaret et café sont par excellence foyers d'animation collective il y a plaisir à s'y retrouver et à y plaisanter entre hommes, à y discuter aussi métier ou politique, questions auxquelles la femme s'intéresse mal encore (Rives).

Cabarets, cafés sont des locaux appropriés où la distraction se paye - première forme, antique, sinon vénérable, de la commercialisation du plaisir, ce trait de la vie contemporaine que les inventions, en se multipliant, ont tellement accentuée. Quelques-unes servent avant tout à nous divertir, et ce n'est jamais sans frais. A peu près toutes contribuent à assurer à nos distractions un décor et un confort, également coûteux, dont nous ne savons plus nous passer. Pour les mettre au service de nos plaisirs, il faut donc toujours des capitaux qui entendent bien rapporter.

Le jeu

Jeux et paris sont vieux comme le monde. Mais, sous prétexte de surveillance, c'est toute une organisation qui les a portés au point où nous les voyons.

Dans leurs salles somptueuses, à leurs tables engageantes, cercles et établissements autorisés réalisent de tels profits qu'en France la part de l'Etat dans les bénéfices des casinos des stations thermales, balnéaires et climatériques est passée de 14 millions en 1906-07 à 152 en 1922-23. De même à Paris, en 1931, la singulière institution du Pari mutuel a permis à 4.510.000 spectateurs de risquer 1.400.000.000 de francs et, pour toute la France, les sommes engagées aux courses sont montées de 181 millions en 1892 à plus de 2 milliards en 1933.

La danse

Elle a connu depuis la guerre un regain de popularité. Jusqu'alors quelque peu canaille, tant à Londres qu'à Paris, le bal public, coûteusement embelli et promu dancing, est devenu plus mondain. Cependant il semble déjà à son déclin à Londres et même à Paris, quoiqu'en 1931 il y ait fait encore 11 millions de recettes, après 13 en 1929, contre moins de 2 en 1893. Mais, de toutes les distractions antérieures au présent siècle, celles dont la commercialisation a été la plus poussée sont le théâtre et le music-hall.

Le théâtre et le music-hall

Sans doute, le théâtre a été très touché par la crise. A Paris, de 1927 à 1931, la recette de l'ensemble des théâtres est tombée de 195 à 182 millions et a continué depuis à diminuer notablement. Mais, en 1893, elle n'était que de 23 millions et en 1850, d'un peu plus de 8 millions. Même en tenant compte de l'insuffisance des premières statistiques et de la dépréciation de la monnaie, la comparaison de ces chiffres suffit à établir l'extension prise par l'industrie théâtrale dans la seconde moitié du dernier siècle et dans le premier quart de celui-ci.

De même pour les music-halls, bloqués fâcheusement dans les statistiques de la Ville de Paris avec les concerts où l'on entend vraiment de la musique. En 1932, à en juger par le montant du droit des pauvres, la recette de ce groupe disparate d'établissements a baissé d'environ 40 %, mais, de près de 5 millions en 1893, elle s'était élevée à 114 en 1931, après avoir atteint 144 en 1928. Mais, entre 1890 et 1900, Paris consommait 12 à 15.000 chansons par an dans quelque 250 cabarets ou cafés-concerts, l'édition populaire de Viens Poupoule rapportait environ 150.000 francs. Mayol finissait par gagner mille à deux mille francs par soirée, et le luxe des salles, des décors, des costumes allait sans cesse croissant. A Londres, à peu près au même moment, le même engouement faisait transformer plusieurs théâtres en music-halls.

Cependant, avant même la crise, théâtres et music-halls, après s'être fait concurrence, commençaient déjà à décliner. On aimerait pouvoir attribuer ce déclin à la lassitude provoquée par des spectacles trop souvent platement stupides, parfois d'une originalité frelatée, telles les danses classiques de caractère mystique et acrobatique qu'annonçait un récent programme, et, en dépit de quelques généreux efforts, visant en général beaucoup moins au succès d'art qu'au succès d'argent. En réalité, il tient avant tout au triomphe éclatant et rapide du cinéma et de la T. S. F.

Le cinéma

Révélation et révolution dans le monde des spectacles, le cinéma a tué panoramas et dioramas, dont neuf figuraient encore en 1893 dans les statistiques de la Ville de Paris. Il a éclipsé le théâtre, le music-hall, peut-être aussi le café, dans la faveur populaire. Actuellement, il figure au premier rang des plaisirs commerciaux pour l'étendue de sa clientèle et l'importance des capitaux investis.

En France, en 1932, plus de 52 millions ont été engagés dans des affaires cinématographiques, plus de 73 en 1933. En 1933, 3.000 salles environ y ont encaissé quelque 900 millions. A Paris, où, en 1930, deux grands music-halls, Olympia et Moulin-Rouge, ont été transformés en cinémas, les recettes sont montées de 178 millions en 1927 à 361 en 1931. Sans doute, du fait de la crise, elles sont ensuite tombées à 359 millions en 1932, 338 en 1933, 320 en 1934. Mais cette diminution, bien moindre que celle subie les mêmes années par les recettes des théâtres et des music-halls, n'a pas empêché le nombre des cinémas de passer, par une progression constante due au succès croissant du film parlant et sonore, de 177 en 1930 à 312 en 1934.

Pour le Comté de Londres, les statistiques fournissent des chiffres non moins significatifs. En 1891, 91 théâtres et music-halls, avec 115.550 places et, bien entendu, aucun cinéma. En 1911, 104 théâtres et music-halls, avec environ 25.000 places de plus et 94 cinémas avec 55.149 places, soit à peine plus de théâtres et de music-halls que de cinémas, mais nettement plus de places de théâtre et de music-hall que de places de cinéma. En 1929, 87 théâtres et music-halls avec seulement 127.000 places, mais 257 cinémas, dont plusieurs sont des théâtres et des music-halls transformés, avec 268.000 places, soit - situation entièrement renversée trois fois plus de cinémas que de théâtres et de music-halls, et deux fois plus de places de cinéma que de places de théâtre et de music-hall. Dans six quartiers populaires du Comté, ayant ensemble environ un million d'habitants, le nombre des théâtres et music-halls est tombé de 18 en 1891 à 5 en 1929, mais, à cette dernière date, on y trouvait 59 cinémas; et, toujours en 1929, dans cinq des quartiers populaires de la périphérie, à côté de 9 théâtres ou music-halls, on comptait 43 cinémas.

Aux Etats-Unis, le développement du cinéma n'a pas été moins vertigineux. Depuis 1926, le capital investi, le nombre des spectateurs ont doublé. Deux milliards environ de dollars sont engagés dans des affaires cinématographiques qui occupent 325.000 employés. Au 1er janvier 1931 il existait 22.731 cinémas, avec 11.300.000 places assises, dont 14.000 ouvraient au moins deux jours par semaine et 12.500 étaient adaptés au sonore. De 40 millions par semaine, en 1922, de 95 en 1929, le nombre des spectateurs s'est élevé à 115 millions en 1930, soit à peu près la population entière du pays. En 1930, il a été perçu 1.500.000.000 dollars d'entrée. Sans doute, le cinéma subit aux Etats-Unis, comme ailleurs, l'influence de la crise en janvier 1932, 5.350 salles de projection avaient fermé et le nombre des spectateurs avait baissé de 3 %, mais manifestement le cinéma y offre, comme ailleurs, une particulière résistance à la dépression économique.

Le cinéma a conquis la ville. Il conquiert de plus en plus la campagne. Son énorme succès tient à bien des raisons. La modicité relative des prix, la multiplicité et la dispersion des salles le font doublement accessible. De la sorte, non seulement Il a enlevé au théâtre une partie de sa clientèle, mais il s'en est gagné une autre parmi les ouvriers et les petits employés pour lesquels le théâtre, trop coûteux, est toujours demeuré plaisir exceptionnel. Perfectionnement technique et sonorité permettent au cinéma, tour à tour théâtre, croisière, reportage illustré, conférence animée, de satisfaire d'un moment à l'autre toutes les curiosités. En diffusant les événements, les aspects, les mœurs, les coutumes, les modes, les goûts et les œuvres, il contribue pour une grande part à annuler les distances et à préparer une civilisation sans frontières. Mais il demeure un commerce. Il apprécie ce qu'il vend d'après ce qu'il touche. D'où, malgré d'heureuses exceptions, ce que la production cinématographique, au triple point de vue esthétique, intellectuel et moral, a souvent de déplorable.

La radio

Plus récente que le cinéma, comme lui commercialisée, la radio a, en quelque dix ans, connu une fortune aussi éclatante.

Dans le district postal de Londres, où le premier programme régulier date de 1922, le nombre des permis de T. S. F., entre 1923 et 1929, est passé de 201.000 à 541.000. Aux Etats-Unis, où la T. S. F. a débuté en 1920, au 1er janvier 1932 la moitié environ des familles, soit 16 millions, possédaient la radio, au lieu de 12 millions en 1930. La répartition des postes varie selon les régions. Ils sont sensiblement moins nombreux à la campagne que dans les villes. Mais la différence va s'atténuant et le quart de la population rurale, Etats du sud exceptés, bénéficie déjà de la T. S. F. Comme les trois quarts des postes sont quotidiennement utilisés environ deux heures et demie par un peu plus de trois personnes, on peut estimer qu'en 1930 les émissions ont eu par jour une moyenne de 37.500.000 auditeurs.

En France, 1.307.885 postes récepteurs ont été déclarés en octobre 1933, nombre vraisemblablement inférieur à la réalité, puisqu'il s'agissait d'une première déclaration et d'une déclaration entraînant des conséquences fiscales. Cependant, outre qu'il est intéressant de savoir que, dès la première sommation, plus d'un dixième des familles françaises, à supposer le nombre de leurs membres en moyenne égal à quatre, a reconnu utiliser la T. S. F., il est déjà permis de tirer, de données numériques encore bien approximatives, quelques conclusions précises. La radio est en France, comme en Amérique, plus répandue dans les milieux urbains et les centres - industriels que dans les régions agricoles. 429.001 déclarations, soit près du tiers, sont le fait, en Seine et Seine-et-Oise, d'un peu plus du huitième de la population française. Le département du Nord, à lui seul, a enregistré 124.803 postes, le Cantal, le Lot et la Lozère réunis 4.003, soit plus de trente fois moins pour une population qui n'est pas cinq fois inférieure.

La T. S. F. est plus en faveur dans le Nord que dans le Midi les 47 départements situés au sud de la Loire et du Rhône ont fourni 273.940 déclarations, soit seulement 20,94 % de l'ensemble. Il est curieux de remarquer que, de 22 départements, où le nombre des déclarations a dépassé 10.000, 20 présentent, d'après Halbwachs, une tendance très forte, forte ou moyenne au suicide, 2 seulement une tendance faible ou très faible. Les postes de T. S. F. tendraient donc a se répartir comme les suicides. Serait-ce en l'un et l'autre cas, comme le veut Halbwachs, question de genre de vie?

La radio a réalisé dans le monde de l'ouïe la même révolution que le cinéma dans le monde de la vue.

Elle a étendu à presque toute la terre la portée du son et de la parole. Un seul speaker peut maintenant avoir tout un peuple et même plusieurs peuples pour auditeurs. Le jour s'entrevoit où, par un jeu habile de transmission et de traductions, tous les hommes sur toute la terre entendront le même jour les mêmes exhortations. Concurrente redoutable du phonographe qu'elle s'est annexé, du concert, du théâtre, du cinéma, du journal et des réunions publiques, la radio est quasiment universelle en ses utilisations.

Elle informe de la politique, de la religion, de l'économie, de l'art, de la vie mondaine et du sport; elle donne l'heure, elle prévoit le temps; elle entretient de tous les sujets, art ménager et haute philosophie; elle transmet sermons, discours, concerts, opéras, drames, comédies; elle fait assister par l'ouïe aux événements et aux cérémonies et la pénètre à distance de leur émotion. Les chefs d'Etat s'en servent pour prendre contact avec les masses. Le Vatican possède son poste d'émission.

Immédiate en son action, par là d'autant plus efficace, la radio atteint la plupart de ses auditeurs, sans qu'ils aient à se déranger, chez eux, en famille. Elle est distraction du foyer et, rendant le déplacement inutile, peut-être en combattra-t-elle le goût. Etablissant entre les nations des communications directes, elle collabore avec le cinéma à l'annulation des distances et à la préparation d'une civilisation commune.

Spécifique contre l'isolement, elle devrait, ce semble, être plus répandue à la campagne qu'à la ville. Mais, pour sauter sans délai sur les occasions de se satisfaire, il faut un besoin déjà vigoureux. Or, moins sollicitée, la curiosité du paysan, qui n'aime guère les innovations, qui aime moins encore la dépense, est moins superficielle peut-être, mais moins vive aussi et moins étendue que celle de l'ouvrier. Autant de raisons qui ont entravé la diffusion de la T. S. F. dans les régions rurales. Mais de plus en plus elles y viennent et, en même temps, la familiarité des mœurs urbaines, la culture musicale et artistique, la connaissance de l'étrange et de l'étranger sont en voie de les pénétrer toujours davantage.

L'automobile

Non seulement, grâce au télégraphe, au téléphone, à la T. S. F., en attendant l'exploitation de la télévision, les hommes communiquent beaucoup plus entre eux et incomparablement plus vite, mais encore, grâce aux progrès de la locomotion, ils se déplacent eux-mêmes beaucoup plus facilement et par des moyens extrêmement plus rapides. Si le XIXème siècle est le siècle du chemin de fer, première et immense révolution, le XXème sera celui de l'automobile et, bientôt, de l'avion.

Comme pour le cinéma, comme pour la T. S. F., le développement de l'automobile, développement également commercial, puisque sollicité non seulement par les usines qui fabriquent les voitures, mais par les villes, hôtels et restaurants où elles s'arrêtent, a été l'affaire de quelques années. En France on compte un million de voitures de tourisme, soit à peu près une pour 40 habitants. Aux Etats-Unis le nombre des automobiles est passé de 8.000 en 1900 à près de 26 millions en 1931, soit une par 4,63 habitants. Le nombre des automobiles entrées dans les parcs nationaux est monté de 14.975 en 1916 à 897.638 en 1931. En 1930, 1.297.030 automobiles de tourisme ont été autorisées à entrer au Canada pour 2 à 30 jours, contre 59.135 en 1919; 4.110.000 l'ont été pour un jour contre 1.515.185 en 1925. En 1930 toujours, 746.924 cars de tourisme sont entrés aux Etats-Unis en provenance du Canada pour 100.810 en 1922.

Achevant l'œuvre du chemin de fer, l'automobile a définitivement élargi le cadre des déplacements humains et généralisé la pratique du voyage. Elle assure une liberté de manœuvre inconnue jusqu'à elle. Elle permet à volonté de voir du pays ou de faire de la route. Elle a transformé, avec l'emploi des congés, celui des fins de semaine et de journée. Les randonnées de quelques heures ou de peu de jours ont pris place à côté du tourisme proprement dit, et l'automobilisme a maintenant droit de cité parmi les distractions quotidiennes.

L'automobile fait grand tort au chemin de fer. Elle lui a enlevé une partie de son ancienne clientèle, mais, peut-être, est-elle en train de lui en recruter une nouvelle parmi les ouvriers et les petits employés, qui ne peuvent pas avoir leur automobile, mais auxquels l'exemple des automobilistes inspire le goût des voyages. Eux aussi commencent à aller tous les ans passer un moment à la campagne ou à la mer.

Le voyage devient pour tous un plaisir qu'on s'accorde au moindre prétexte. Frontières politiques, frontières naturelles arrêtent de moins en moins. On veut d'autres pays, d'autres continents. Des garages et des gares on gagne les ports. En 1930, 404.390 passagers se sont embarqués aux Etats-Unis sur les bateaux partant de la côte atlantique, contre 137.601 en 1920. En Europe les croisières en Grèce, en Afrique, au Cap Nord, aux Antilles, en Amérique du Sud, aux Iles de la Sonde se multiplient. La terre se fait trop petite et l'avion vient à son heure.

Ainsi s'affirme, dans le monde contemporain, la croissante prépondérance d'un type de distractions qu'assurément il n'a pas inventé, mais dont les débuts furent lents et modestes; à la fin du dernier siècle et durant ce qui a été vécu de celui-ci, avec l'automobile, le cinéma et la T. S. F., le progrès en a dépassé toutes les attentes, et l'attraction et la puissance de propagation s'en sont jusqu'à présent montrées irrésistibles. Ces distractions, nous venons de le constater, offrent un triple caractère :

Elles sont distractions pures, et non plus, comme les fêtes religieuses, les cérémonies civiques et bien des plaisirs du foyer, à la fois plaisirs et accomplissement d'obligations. Pas davantage, à l'encontre de certaines joies familiales et artisanes, elles ne sont sanctions de devoirs satisfaits et de tâches achevées. Bien plutôt, elles se proposent à l'individu comme des invites à s'insurger un instant contre la lassante continuité des obligations quotidiennes, à oublier, dans les jeux du mouvement, de la lumière et du bruit, la monotonie du métier et les corvées de la vie.

C'est pour s'amuser qu'on roule en automobile, qu'on va au théâtre ou au cinéma; et, si paysage, pièce ou film émeuvent, en le touriste ou le spectateur, le père, le fidèle ou le citoyen, c'est par occasion et comme à la dérobée en règle générale ils n'ont pas été recherchés avant tout pour cela. De même, l'amateur de T. S. F. cueille en son fauteuil les bruits du monde, mais pour un qui s'indigne ou s'enthousiasme en écoutant Hitler ou Mussolini combien s'amusent tout uniment d'un éclat de voix, d'un accent, et d'entendre si bien de si loin ou de meubler le silence! Toutes attaches précises rompues avec les représentations et les sentiments collectifs, ce sont la distractions, pourrait-on dire, laïcisées.

Elles sont commercialisées. Il faut beaucoup d'argent pour donner aux cafés, théâtres, music-halls, dancings, cinémas, le luxe que le public en exige aujourd'hui. Il en faut énormément pour construire des automobiles, tourner des films et établir des salles de cinéma, installer des postes émetteurs de T. S. F. et monter des postes récepteurs. Il faut que tout cet argent rapporte. Tous les dispensateurs de ces distractions font donc tout pour réaliser des bénéfices, c'est-à-dire pour attirer et pousser à la consommation une clientèle toujours plus étendue. Ils souhaiteraient que le plaisir qu'ils vendent devint un besoin routinier et qu'on en usât comme on va le matin chez le boulanger et à l'atelier, ce qui, vrai déjà, pour beaucoup, du café, le sera sans doute demain du cinéma: aux Etats-Unis, où, chaque semaine, le nombre des spectateurs égale à peu près la totalité de la population, plus d'un Babbitt doit vraisemblablement s'y rendre tous les jours.

Elles sont un besoin. Si elles ne sont encore routines que pour quelques-uns, elles sont déjà besoin pour la plupart. Aller au cinéma, avoir la radio, posséder une automobile, sont trois des éléments les plus ostensibles du bonheur contemporain. La vie ne se conçoit plus sans l'une ou l'autre de ces distractions et sans toutes trois si possible.

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