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La profession et les troubles psychiques
(Paul Schiff)
Que certaines professions soient particulièrement insalubres du point de vue mental, qu'elles entraînent facilement des états névro- et psychopathiques, c'est là une idée ancienne et communément admise. Mais quand on veut la soumettre au contrôle des faits, on s'aperçoit que les documents utilisables sont peu nombreux. Cette question touche à de nombreux problèmes sur l'origine des troubles mentaux la profession en tant que cause sociale de la folie est difficile à séparer des causes prédisposantes qui ont leur source dans l'individu.
Il faut, si l'on aborde cette recherche, ne pas perdre de vue cette notion générale que le psychisme humain ne peut offrir qu'un nombre restreint de réactions anormales et que les psychopathies professionnelles ne saliraient être essentiellement différentes, dans leur aspect, des psychopathies ayant une autre origine, des intoxications endogènes par exemple. Il n'y a pas de professions capables de créer de toutes pièces une maladie mentale véritablement spécifique. Inversement, il n'y a pas de psychose pathognomonique d'une profession : il n'existe donc pas de psychopathie professionnelle au sens strict. Le problème consiste non pas a considérer des affections mentales qui caractériseraient une profession mais à étudier la fréquence des troubles mentaux en général dans certaines professions particulières. Cela ressort de nos constatations personnelles et d'études comme celles de Charpentier, de Toulouse, de Marie et Martial, de Coulonjou. Malgré ces restrictions cliniques, l'étude des psychoses professionnelles a une grande importance médico-sociale et médico-légale.
Agents chimiques
Reportons-nous par exemple à un groupe de maladies professionnelles bien définies : celles qui sont envisagées par la loi française du 25 octobre 1919 complétée par la loi du 1er janvier 1931, étendant aux maladies d'origine professionnelle la loi du 9 avril 1898 sur les accidents de travail. La maladie professionnelle y est définie "une affection aiguë ou chronique mentionnée aux tableaux annexés à la loi, lorsque cette affection atteint des ouvriers habituellement occupés aux travaux industriels correspondants". La seule psychopathie inscrite dans ces tableaux est la méningo-encéphalite saturnine, syndrome neuro-psychiatrique complexe où, à côté de l'affaiblissement intellectuel, on trouve constamment des névrites disséminées.
Plomb et mercure
La psychose saturnine, si fréquemment observée autrefois chez les ouvriers en peinture, n'a donc pas de tableau clinique caractéristique. Au stade de l'intoxication aiguë, elle ne se différencie pas de la psychose alcoolique banale; au stade de la démence terminale elle est fort semblable à la paralysie générale syphilitique : nouvelle confirmation du principe nosologique, sur lequel insiste fortement Régis, que "toutes les intoxications et infections se traduisent par des manifestations cliniques identiques". Si l'on se place au point de vue psychiatrique pur - et dans cet exposé nous n'avons pas à traiter le retentissement neurologique des affections professionnelles - la formule de Régis est ici à peu près valable.
Les "psychopathies professionnelles par agent chimique" comme les appelle Carpentier, offrent en effet, au stade de l'invasion aiguë comme à celui de l'intoxication chronique, un tableau clinique très semblable, qu'il s'agisse de l'alcool, du plomb, du mercure, du sulfure de carbone. On s'en rendra compte a la lecture du travail le plus récent sur ce sujet, celui de Meggendorfer. Les psychopathies saturnines, en forte régression chez les peintres depuis l'interdiction de la céruse, se rencontrent encore dans certaines professions insuffisamment protégées: mineurs des mines de plomb, imprimeurs de certaines imprimeries, émailleurs, ouvriers marbriers, fourreurs, vernisseurs de caisses d'automobiles, potiers, plombiers-soudeurs et ouvriers des fabriques d'accumulateurs.
L'intoxication mercurielle des mineurs (calambaristes d'Almaden), des soudeurs, chapeliers, empailleurs, s'accompagne souvent de signes psychiques qui s'apparentent à l'alcoolisme au début: émotivité, irritabilité, terreurs sans causes, dysmnésie.
La difficulté de départager, dans ces neuropsychoses, le rôle de la profession et celui du sujet apparaît nettement dans les professions qualifiées d'alcoolisantes.
Alcool
A côté de l'alcoolisme volontaire, voluptuaire, de l'alcoolisme-narcomanie, il existe sans doute un alcoolisme véritablement professionnel, mais il est rare : c'est celui des vernisseurs, des ouvriers de poudrerie (Eyquem, Robert), qui travaillent dans des vapeurs d'alcool, celui des ouvriers tonneliers chargés de la réparation et de l'entretien des foudres de vin et qui vivent eux aussi au milieu des vapeurs d'alcool. Ces derniers sujets peuvent être atteints de delirium tremens même s'ils ne boivent pas d'alcool, mais en réalité l'alcoolisme par inhalation se confond presque toujours chez eux avec l'alcoolisme par ingestion; ce sont facilement des buveurs. A plus forte raison l'alcoolisme des garçons de café, des marchands de vin n'est-il pas strictement professionnel; il s'agit de tentation alcoolique favorisée.
Sulfure de carbone
Les troubles psychiques de l'intoxication sulfo-carbonée (Delpech, D'Abundo) sont analogues à ceux de l'ivresse; on la rencontre dans les industries du caoutchouc et de la soie artificielle.
Dans tous ces cas le diagnostic étiologique de la psychose est fait non d'après les manifestations psychiques, qui sont communes, mais d'après les signes physiques ou biologiques associés, qui sont caractéristiques, liséré mercuriel dentaire, coliques sèches des saturnins, haleine d'une fétidité spécifique chez les sulfureux, dosage du plomb, du mercure, de l'arsenic dans les humeurs (urine, salive, sang, liquide céphalo-rachidien suivant les cas). La pseudo-paralysie générale par intoxication oxycarbonée reste douteuse (Rohues de Fursac).
Autres intoxications professionnelles
Les psychoses par l'acide cyanhydrique chez les ouvriers en oranges (Imbert-Gourbeyre), par l'indigo chez les teinturiers (Esquinol), par le sulfate de cuivre, par le zinc sont aujourd'hui niées, de même les psychoses des ouvriers en carton que Binswanger attribuait à la fermentation de la colle. Les empoisonnements par le manganèse ou par l'oxyde de carbone (ouvriers de gazomètres, mineurs soumis au grisou, cuisiniers opérant dans des locaux non ventilés) ont une symptomatologie avant tout neurologique, du type sous-cortical. Mais il faut insister sur le fait que l'usage industriel croissant des carbures aromatiques (benzènes, tétrachlorènes et naphtalènes divers) entraîne des maladies professionnelles toujours plus nombreuses et dont l'aspect psychiatrique est souvent négligé.
Pourtant la nitrobenzine a été incriminée dès 1865 par Bergeron. J'ai signalé il y a plusieurs années la fréquence d'un syndrome fait de dépression anxieuse et d'anémie hypochrome chez les ouvrières en caoutchouc maniant des dérivés benzéniques et je viens d'observer un syndrome paranoïde transitoire chez une ouvrière travaillant dans une fabrique de condensateurs; les vapeurs de trichloronaphtalène m'ont paru être principalement responsables de cet accès psychosique. Dans un ordre analogue de faits, A. Marie signale des troubles psychiques chez les ouvriers maniant l'acétylène, les essences volatiles, les couleurs d'aniline.
A ce premier groupe de psychopathies professionnelles nous ne voyons pas l'utilité de joindre une catégorie spéciale, à laquelle Charpentier fait allusion, et qu'on pourrait nommer celle des psychoses dyscrasiques à base professionnelle. Y entreraient les métiers sédentaires qui peuvent entraîner le diabète ou la goutte à forme mentale, ou bien les professions qui déterminent des maladies viscérales, cutanées, et peuvent ainsi agir indirectement sur le cerveau. Toutes les professions, de ce point de vue trop général, seraient malsaines et pourraient aboutir à des psychopathies professionnelles.
Agents physiques
Le froid et la chaleur ont souvent été incriminés dans le déclenchement des maladies mentales, mais une revue attentive de la bibliographie montre la rareté des faits démonstratifs. On a insisté sur la folie apparaissant chez les Européens transplantés brusquement sous les tropiques, sur la "calenture" des marins de la marine à voile, ou bien on a disserté sur des troubles mentaux chez les soldats de Napoléon lors de la retraite de Russie il importe d'attribuer à l'alcoolisme dans le premier cas, à l'épuisement et à l'anxiété dans l'autre une valeur étiologique plus grande.
De ces faits, où la profession n'est pas spécifiquement en cause, la conclusion a été vite tirée qu'il fallait attribuer à la chaleur l'éclosion fréquente de psychopathies chez les chauffeurs de chaudières, chez les ouvriers fondeurs, chez les boulangers, chez les cuisiniers et cuisinières ("folie des cuisiniers", de Paul Moreau de Tours). En réalité, la question en ce qui concerne ce groupe des travailleurs de la chaleur n'a pas été étudiée à fond. L'observation d'Anglade sur la fréquence de la paralysie générale chez les repasseuses n'a pas été confirmée. Pour les fondeurs et cuisiniers, l'alcoolisme, qui trouve son excuse dans la soif, joue certainement un rôle.
D'autre part, d'après les expériences sur le Lapin, il semble que la vie à une température de 41°, surtout en chaleur humide, et plus particulièrement s'il y a passage rapide d'une ambiance normale à une atmosphère surchauffée et vice versa, exagère les fonctions des glandes surrénales et prédispose ainsi à l'athérome artériel. Les troubles mentaux observés dans les métiers qui exposent aux hautes températures sont avant tout, en effet, ceux de l'artériosclérose cérébrale. Ici encore, on le voit, la profession n'agit pas de façon absolue comme cause déterminante, son action n'est que prédisposante. Des précautions hygiéniques peuvent obvier à la détérioration produite par les changements atmosphériques et le trouble mental ne saurait être pathognomonique.
Les veilles - L'obscurité - Joffroy et Mignot - signalent la fréquence de la paralysie générale chez les ambulants des postes et des chemins de fer; ils attribuent le fait aux veilles imposées à ces sujets. Ne s'agit-il pas plutôt des risques plus grands de contamination syphilitique chez des travailleurs professionnellement astreints à quitter souvent le foyer conjugal ?
Feil n'a pas constaté de maladies mentales nombreuses chez les mineurs de charbon travaillant à 700 m. de profondeur. Le nystagmus des mineurs est d'ordre névropathique; on le rencontre, dans certaines conditions seulement, chez des prédisposés (Millais Culpin).
La crampe des écrivains est le type d'une maladie professionnelle à caractère névropathique. Comme pour le nystagmus des mineurs, on commence à en connaître la base physiologique : un certain dérèglement des fonctions sous-thalamiques du cerveau. Mais on constate aussi que parmi les employés de bureau et les intellectuels qui ont sans cesse la plume à la main, un nombre infime seulement est atteint de ces contractions digitales caractéristiques.
La trépidation Elle est le produit d'une civilisation devenue toujours plus dépendante de la machine. Beaucoup d'affirmations ont été lancées sans preuve à ce sujet. André Feil a publié récemment une étude détaillée, et conduite de façon critique, sur les ouvriers qui utilisent les marteaux excavateurs à air comprimé. Ces outils ont une cadence de frappe de 1.200 à la minute en moyenne, c'est-à-dire que 20 vibrations à la seconde sont transmises au corps des manipulateurs. Feil n'a pourtant observé, chez 200 d'entre eux, que des manifestations articulaires sans gravité et, au point de vue psychique, un syndrome peu caractéristique d'insomnie et de céphalée. Il ne signale pas de troubles mentaux et insiste sur les précautions hygiéniques à prendre pour atténuer la transmission des vibrations au corps.
Névroses post-traumatiques Les psychopathies professionnelles d'origine physique ouvrent un chapitre de psychiatrie spéciale, celui des névroses post-traumatiques, dont nous ne pouvons, ici qu'indiquer les grandes lignes.
Deux doctrines s'opposent depuis longtemps. L'une, française à l'origine, qui, avec Charcot, Berbez, Guinon, ne voyait dans les troubles nerveux apparus après un traumatisme que les manifestations d'une hystérie banale ou des séquelles émotives. L'autre, qui fut longtemps celle des auteurs anglais et allemands, leur attribuait, à la suite d'Erichsen, d'Oppenheim et de Thomsen, une base organique. La discussion s'est poursuivie entre les deux écoles jusqu'à l'époque actuelle, où divers ordres de faits sont venus renforcer la position de chacune d'elles.
En premier lieu, le développement international des lois sur les accidents du travail et l'institution d'assurances à base individuelle puis collectiviste a montré, en la propageant, le rôle de l'autosuggestion inconsciente dans l'apparition et la persistance des troubles fonctionnels après un accident corporel (Vibert, Joanny Roux). Elle traduit le profit inconscient de la maladie (Freud). L'expérience de la guerre, d'autre part, a prouvé (Claude et Lhermitte) la réalité des microlésions nerveuses post-traumatiques, affirmées plutôt que démontrées, trente ans auparavant, par les auteurs allemands et par les partisans anglais du railway spine (troubles à type médullaire après accident de chemin de fer).
Ce long débat ne nous intéresse qu'indirectement, il concerne tous les traumatismes, tous les accidents, ceux du travail comme ceux de la rue. La névrose traumatique à base de revendication a été isolée comme forme clinique spéciale, dite sinistrose, que beaucoup de médecins légistes, et surtout les médecins des compagnies d'assurances, voudraient assimiler à l'hystérie, sinon à la pure simulation. La jurisprudence admet que, même dans les cas où une base organique peut être exclue, la sinistrose de Brissaud, cette névrose de revendication ou de procédure (Thoinot), fait attribuer au sujet qui en est atteint une incapacité permanente d'un taux peu élevé et sujette à révision. Elle la considère donc, si elle survient au cours du travail, comme un risque professionnel.
Certains métiers de force (industries du bâtiment, fonderies, fabriques de machines) sont particulièrement exposés aux traumatismes professionnels, malgré la réglementation du travail dans les usines. L'ouvrier d'un de ces métiers, dont le psychisme est prédisposé, a d'autant plus de chances de faire une névrose post-traumatique qu'il court plus de risques d'être traumatisé. C'est dans cette mesure qu'on peut considérer la névrose post-traumatique comme une maladie professionnelle.
Causes psychiques
Nous en venons maintenant à ces troubles mentaux qui, en dehors de toute cause toxique, apparaissent, à ce qu'on croit, avec une prédilection particulière dans telle ou telle profession et pour lesquels on peut se demander si les conditions psychologiques de cette profession jouent un rôle étiologique prédominant.
La fréquence des névropathies chez les dactylographes, les employés de téléphone et de télégraphe, les machinistes de chemins de fer; la fréquence des troubles psychopathiques graves chez les instituteurs, les marins, les officiers, les artistes et les hommes politiques, est une constatation clinique maintes fois signalée, sinon basée sur des statistiques rigoureuses; les auteurs sont d'accord pour dire que ces névroses et psychoses n'ont rien de caractéristique et nous ajouterons que la profession n'y joue qu'un rôle occasionnel.
L'étiologie véritable de la maladie doit être recherchée dans une prédisposition particulière du sujet. Les mêmes raisons qui déterminent chez lui le choix de la profession déterminent son aptitude à acquérir l'affection psychique ce n'est pas la profession qui engendre la psychopathie, c'est souvent la tendance névro- ou psychopathique qui entraîne vers la profession. La vocation est pour la névrose autant que pour le métier.
Dactylographes
Pour les dactylographes, par exemple, il s'agit souvent de jeunes filles socialement déclassées. De brusques revers de fortune ont imposé à des filles de la bourgeoisie ce métier d'apprentissage facile et de rendement immédiat. Ou bien ce sont au contraire des fillettes de la classe populaire qui n'ont pas voulu se plier à des métiers d'apparence plus servile et leur ont préféré celui-ci, au caractère semi-intellectuel. Dans les deux cas un effort inaccoutumé d'adaptation psychique est demandé, qui ne ressortit pas au travail lui-même ni aux conditions dans lesquelles il a lieu, ces conditions n'étant pas plus dures que dans bien d'autres métiers féminins, chez les postières ou les vendeuses par exemple.
Les progrès techniques (amortisseurs, touches noires), qui ont beaucoup atténué et le bruit des machines et l'éblouissement causé par la brillance des touches, ont diminué les céphalées autrefois fréquentes chez les opératrices, mais la fréquence de syndromes névropathiques, dépressifs ou pithiatiques reste néanmoins grande dans cette catégorie de travailleuses. Nous croirions plus volontiers à la possibilité d'une psychopathie professionnelle vraie chez mécanographes : celles-ci emploient des machines lourdes, difficiles à manier et incessamment maniées; l'attention au travail s'aggrave ici d'un effort physique assez grand et j'ai vu à l'hôpital Henri-Rousselle plusieurs cas où l'instrumentation (combinaison de la machine à écrire et de la machine à calculer) pouvait être incriminée comme une cause directe du surmenage et par là de la névropathie; il s'agissait de syndromes dépressifs, d'ailleurs curables, avec asthénie, confusion légère au début.
Téléphonistes
Les névroses des téléphonistes donnent lieu à peu près aux mêmes remarques que celles des dactylographes. Elles sont connues des médecins d'administration, mais il semble que ceux-ci réservent leurs constatations à des rapports versés aux archives particulières des employeurs et de l'Etat La fréquence et l'irrégularité des sollicitations psychiques ont été incriminées; des recherches précises auraient cependant montré l'inutilité des courtes pauses préconisées au début.
Une sélection empirique a beaucoup diminué le nombre des téléphonistes autrefois vouées à cette névrose dite professionnelle; avec l'installation des appareils automatiques celle-ci appartient d'ailleurs au passé. Une bonne sélection psychotechnique a également diminué les troubles nerveux attribués par les manipulateurs télégraphiques tantôt à l'emploi des appareils à vue (Baudot) et tantôt au son ("sounding").
Plus discutables encore sont les relations que, se basant sur des données statistiques, on a voulu trouver entre certaines professions et des psychoses avérées.
Marins - Officiers de carrière
Les marins font souvent des troubles mentaux ce sont gens aventureux par définition, de longues périodes d'abstinence sont suivies d'excès alcooliques et vénériens; la syphilis est fréquente chez eux et ils ne peuvent se faire traiter aussi soigneusement que font les citadins. Les psychoses que peuvent présenter les marins ne relèvent donc pas directement de leur profession. Encore serait-il bon de vérifier les anciennes statistiques et de contrôler si leur vie, habituellement simple et de plein air, n'offre pas plus de garanties psychiques qu'on ne l'écrit souvent.
La fréquence relative de la paralysie générale chez les officiers de carrière, telle que la signalent des statistiques de tous les pays, serait en rapport à la fois avec les succès amoureux qu'ils obtiennent et, partant, les risques plus nombreux de contamination syphilitique, et d'autre part avec les difficultés psychologiques inhérentes à la profession.
Cette dernière n'intervient que comme un aspect particulier de l'orientation générale du sujet qui l'a choisie. Antheaume et Mignot concluaient de leurs statistiques de Charenton qu'il fallait, dans ce cas, faire intervenir aussi les maladies coloniales et en particulier l'insolation, mais les statistiques de pays sans colonies montrent chez les militaires de carrière un taux également élevé de paralytiques généraux (Wagner-Jauregg). Les exemples plus haut cités d'Anglade, de Joffroy et Mignot montrent d'ailleurs combien sont difficiles les appréciations sur l'origine professionnelle de la paralysie générale.
Artistes - Hommes politiques
De semblables constatations sont à faire quand on parle de l'aliénation mentale chez les artistes et les hommes politiques. Il semble bien - mais une certitude entière n'existe pas sur ce sujet et le fait de soigner davantage la folie n'implique pas nécessairement sa plus grande fréquence - que la psychopathie soit fonction du degré de civilisation, comme si le cerveau humain était d'autant plus vulnérable qu'il est plus évolué.
Il n'est pas étonnant alors de trouver que les paysans produisent, d'après la statistique ancienne de Parchappe, six fois moins d'aliénés que les professions libérales, et dans celles-ci les artistes sept fois plus que les fonctionnaires. La statistique de Socquet, portant sur une folie particulière, celle du suicide, donne des résultats analogues : les professions libérales y montrent un pourcentage quatre fois plus élevé que les agriculteurs. La profession est alors non la cause de la folie, mais le miroir des causes de la folie; la même sensibilité nerveuse qui permet à l'artiste de manifester ses dons peut amener chez lui des troubles mentaux.
Etudiants - Instituteurs
Il y aurait lieu d'invoquer des causes analogues pour expliquer la fréquence des psychopathies chez les candidats à certaines grandes écoles (écoles normales d'instituteurs, écoles d'ingénieurs, conservatoires de musique, séminaires religieux, etc.). Cependant, des statistiques probantes, des recherches qui emportent la conviction manquent sur ce point. Certains travaux, de critique plus serrée, sont susceptibles d'interprétations diverses.
Aux consultations psychiatriques de l'Hôpital Henri-Rousselle par exemple, on a noté que la proportion des instituteurs atteints de psychopathies est, par rapport au nombre des malades traités, dix fois plus élevée que le taux des instituteurs dans la population globale; cela peut signifier que, plus intelligents, ils se montrent plus soucieux de leur équilibre psychique.
Dans certains cas, on a pu invoquer un "déracinement" intellectuel, une montée sociale trop brusque. Même en Russie soviétique on aurait reconnu dans les carrières intellectuelles l'avantage d'une "étape" de générations. Il s'agirait de sujets, souvent de souche paysanne, aux bonnes aptitudes scolaires mais qui, astreints sans préparation suffisante à des efforts mentaux trop grands, font, au moment de leur entrée dans une grande école, ou peu après leur sortie, une faillite psychique. Nombreux seraient les cas de démence précoce rencontrés au début des professions dites intellectuelles et qui sembleraient conditionnés par elles.
Quand il s'agit de paysans brusquement mués en citadins, il ne faut pas négliger non plus, comme facteurs pathogéniques, l'intoxination tuberculeuse, cause fréquente de la maladie schizophrénique. Tous ces faits doivent être soigneusement pris en considération à une époque où l'accession aux professions directrices est ouverte à des couches sociales de plus en plus étendues.
Gouvernantes
La psychose que nous venons d'examiner pourrait être attribuée à une "montée sociale" trop rapide, à un déclassement progressif. C'est un déclassement régressif, au contraire, qui fait naître la "folie des gouvernantes". Ziehen, Blondel et P. Camus, Kretschmer ont étudié les psychoses interprétatives qui surviendraient chez elles avec une fréquence et un accent particuliers. Cette catégorie professionnelle réunit des femmes meurtries, isolées, déclassées, chez qui l'idée de persécution "projette" et compense le sentiment d'infériorité et de dépendance.
En général, disent Blondel et Camus, "supérieures à leur milieu par l'éducation et l'instruction, les institutrices lui sont en effet inférieures par leur situation sociale et matérielle; ni domestiques ni maîtresses, exposées à certaines attentions et à certains hommages suspects et, d'autre part, à des vexations et manques d'égards de tout ordre, elles se sentent à tout instant froissées dans leur dignité et leur orgueil; de là, la double genèse chez les constitutionnelles, des idées érotiques et mégalomaniaques d'une part, des idées de persécution d'autre part. C'est une nouvelle démonstration que les délires empruntent leurs formules et leurs couleurs contingentes au milieu et aux conditions dans lesquels ils naissent ".
De telles recherches aboutissent parfois à des affirmations aventureuses. Pellegrini a isolé une folie des douaniers !
Existe-t-il une psychopathie des aliénistes?
Le grand public semble parfois le croire et Toulouse paraît se ranger à l'opinion commune en laissant entendre, vers 1896, que les psychiatres manifesteraient facilement des tendances paranoïaques. Nous admettons, avec Régis, que c'est là une erreur et que le contact des aliénés ne peut agir que sur des cerveaux prédisposés. La conception populaire se base sur des idées fausses quant aux possibilités de contagion mentale. Mira, qui a étudié la question, donne aux psychiatres des conseils d'hygiène mentale qui valent pour tous les intellectuels.
Prophylaxie et législation
Les faits que nous avons passés en revue concordent avec nos affirmations initiales. Il n'y a pas ou presque pas de psychoses qui soient uniquement le fait de la profession, c'est plutôt la profession qui rassemble des sujets prédisposés aux troubles psychiques. On aura remarqué d'autre part que, si ces troubles ne sont pas nettement pathognomoniques de la profession, ils peuvent néanmoins se ressembler parfois. Les toxiques industriels ont une certaine affinité pour des régions identiques du cerveau, d'autre part les analogies entre les prédispositions des sujets attirés par une même profession peuvent entraîner une certaine analogie du tableau clinique.
La profession favorise la mise au jour des prédispositions latentes dans cette mesure, on peut légitimement parler de psychoses professionnelles. L'importance de la prédisposition dans la genèse de ces troubles indique comment doit être entreprise leur prévention.
Surmenage - Malmenage - Mauvaise sélection
Le public incrimine volontiers dans l'éclosion de ces psychoses le surmenage. Le surmenage professionnel existe peut-être encore dans certaines professions, mais la législation internationale du travail, aidée par la surproduction économique, vise, à l'heure actuelle, à diminuer le nombre des heures de travail.
D'autre part, la psychologie du travail, par l'étude de la fatigue et de la récupération nerveuse et psychique, est aujourd'hui en mesure d'imposer un tempérament scientifique aux excès des apôtres du rendement. Elle arrivera à concilier les exigences du progrès social et celles du bien-être individuel. Elle obviera aux inconvénients des machines qui rendent le travail moins fatigant du point de vue physique et plus meurtrissant du point de vue psychique, parce qu'elles l'obligent à être à la fois plus rapide et plus monotone (Wyat, Daxlanden, Grunewald, etc.).
Dans les cas que nous avons pu étudier de psychonévroses attribuées au pur surmenage, il s'agissait en réalité de malmenage et de mauvaise sélection. Un accès de confusion mentale, observé à Henri-Rousselle, était attribué par un de nos confrères au surmenage il s'agissait d'un garçon de restaurant qui, pour tourner la loi de 8 heures, travaillait d'affilée, sous deux noms différents, chez deux employeurs.
Un mécanicien d'autorail, observé pour accès dépressif, dans le même hôpital, avait mal supporté l'attention concentrée et monotone exigée par la vitesse moyenne de 120 km. à l'heure à laquelle il conduisait son véhicule pendant deux tranches de quatre heures, avec un court repos intercalaire. C'était en réalité un dégénéré avec obsessions graves auquel un examen psychotechnique complet, c'est-à-dire comportant un examen psychiatrique, n'eût pas permis d'accéder à ce poste. Il y avait là non psychose professionnelle, mais apparition d'un trouble mental par insuffisance de sévérité dans le choix du sujet.
La lutte contre les psychopathies professionnelles doit en effet se faire moins durant le travail qu'avant l'entrée dans la carrière une sélection judicieuse - étatisée peut-être dans l'avenir - écartera de nombreuses professions ceux qui sont prédisposés aux troubles mentaux dont l'éclosion y aura été reconnue fréquente. Cette sélection, pour être efficace, devra s'appuyer sur des données typologiques et psychiatriques qui, à l'heure actuelle, ont besoin d'être précisées.
Hygiène industrielle et hygiène mentale
Pour diminuer le nombre des psychoses professionnelles d'origine toxique, des amendements à la législation du travail sont nécessaires, qui compléteraient la liste trop limitative des maladies professionnelles inscrites dans les lois du 25 octobre 1919 et du 1er janvier 1931, complétées par le décret du 12 juillet 1936. Une surveillance renforcée des ateliers également, et même contre le gré des ouvriers qui y travaillent.
Le problème des psychopathies professionnelles toxiques ressortit avant tout à l'hygiène industrielle. Et si l'ingérence de l'Etat dans la pathologie du travail, si le développement des assurances doivent augmenter les cas de revendication illégitime, de sinistrose basée sur des troubles névrosiques ou psychosiques, on se dira que 1' "assurantose" est la rançon de ce progrès social et qu'elle peut être assez aisément dépistée et combattue.
Pour diminuer le nombre des psychopathies professionnelles de cause psychique, les notions acquises en psychologie du travail sur la fatigue et les moyens d'y remédier (répartition des heures de travail, nécessité des courtes pauses) ne sauraient être assez mises en pratique. Le problème des psychopathies professionnelles physiques est avant tout un aspect de l'hygiène mentale.
Droit à réparation
Au 24e Congrès des aliénistes français (Strasbourg, 1920), Coulonjou, à la suite de son rapport, avait défendu la thèse combattue par Roubinovitch, du droit à réparation dans certains cas de maladies professionnelles (Cass. Req., 30 juin 1929; Sirey, 1930, I, 25); mais la jurisprudence tend de plus en plus à admettre que, dans les maladies professionnelles non mentionnées aux énumérations législatives, l'ouvrier peut se retourner en réparation contre l'employeur en invoquant les dispositions de droit commun. L'action en indemnité ne présente plus alors le caractère automatique et forfaitaire reconnu aux maladies professionnelles envisagées par les lois de 1919 et 1931 et le décret de 1936. Mais selon les termes d'un récent arrêt, fortement motivé et qui confirme des décisions et arrêts antérieurs, "si l'ouvrier est victime d'un dommage contre lequel la loi sur les accidents de travail ne le protège pas, elle ne saurait lui interdire de recourir au droit commun; ni la lettre ni l'esprit de la loi ne commande une solution aussi contraire au simple bon sens et qui prétendrait imposer à l'ouvrier la protection exclusive de la loi de 1898 précisément quand il n'est pas protégé par elle..." (Amiens, 5 février 1936; Gazette du Palais, 1936, I, 692 et Sirey, 1937, 2e part., 225, note de Rodière).
Cet arrêt trouvera son application aux maladies mentales professionnelles, à charge pour l'ouvrier d'établir le rapport de causalité entre la psychopathie et une faute de son employeur (art. 1382). Ou, plus simplement, l'ouvrier bénéficiera de l'article 1384 du code civil, s'il peut démontrer que l'état psychopathique a été causé par l'usage constant d'une chose dont le patron avait la garde, c'est-à-dire faisant partie de l'outillage. Les actions de cet ordre resteront donc, sauf novation législative, réservées à des cas d'espèce et entraîneront des examens individuels. Une balance équitable sera faite entre la nocivité de l'emploi et la fragilité antérieure de l'employé.
Bien que les psychoses professionnelles ne comportent pas de caractères spécifiques, bien que l'alcoolisme, qui les accompagne, souvent en rende plus difficile l'appréciation étiologique, la réalité de ces affections ne paraît plus pouvoir être mise en doute, ni le droit éventuel à réparation selon les règles du droit commun.