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Le travail professionnel
Diversité des tâches et des types professionnels
(Georges Friedmann)
La psychologie, à ses débuts, ne s'est nullement portée vers ces réalités concrètes, les métiers, qui offrent une si riche matière à l'observation et à l'analyse. C'est seulement depuis une trentaine d'années, principalement sous l'influence des besoins industriels, que l'attention des chercheurs, se tournant vers le travail, s'est efforcée de définir des méthodes qui permettent de l'étudier, en particulier pour les nécessités de la sélection et de l'organisation professionnelles. L'intense développement de l'industrialisation, l'inflation de la production dans les premières années de l'après-guerre et l'effort de tous les grands pays industriels pour rationaliser le facteur humain ont eu leur répercussion immédiate sur les travaux des psychologues et accru l'intérêt théorique et pratique pour l'étude des professions et leur typologie.
De la " mosaïque " à la " structure"
Sous l'influence encore vivace de la psychologie associationniste, on a d'abord voulu détecter une à une les aptitudes prétendues nécessaires à chaque métier, et recomposer celui-ci en une mosaïque d'aptitudes juxtaposées. Certaines analyses en viennent à dresser des listes considérables, comprenant plus de cent aptitudes précises pour une profession comme celle de représentant de commerce. De telles recherches aboutissent à de simples collections de données empiriques où il est impossible de reconnaître le tout de la profession et sa structure.
Ce défaut a été très vigoureusement mis en relief par une conception comme celle de la Gestalt (psychologie de la structure). Chaque profession est un tout, qui n'est pas réductible à une somme d'aptitudes, mais qui donne à chacune d'elles leur sens et leur fonction dans l'ensemble. W. Koehler demande qu'on s'attache dans chaque profession, non à des aptitudes isolées, mais aux relations fonctionnelles qui les sous-tendent. D'autre part, les réactions, même celles qui semblent les plus limitées et particulières, mettent en jeu, d'après W. Stern, toute la personnalité profonde.
Stern distingue dans l'analyse des professions les principes de mosaïque, et d'autre part les principes de structure dont on doit tenir le plus grand compte si l'on ne veut voir s'échapper le "tout" de la profession. On peut encore moins détacher la profession de l'individu et de l'histoire de l'individu; il faut le replacer dans sa vie tout entière.
Essais de classification
De nombreux essais de classification ont été tentés pour les métiers et les types professionnels, essais, bien entendu, très influencés par les tentatives faites pour classer les types mentaux et somatiques.
Types professionnels
Les travaux de Mac Auliffe, de Kretschmer, de Pende de Freud et d'Adler, pour ne mentionner que les principaux, ont eu une répercussion certaine sur maintes recherches de la psychologie des professions. Les distinctions somatiques de Mac Auliffe en types respiratoires, digestifs, musculaires et cérébraux ont été souvent utilisées par l'orientation professionnelle, de même que la célèbre opposition faite par Kretschmer entre types schizoïdes et cyclothymiques: le schizoïde, porté à l'abstraction, sera dirigé vers l'administration, le droit; le type cyclique étant au contraire plus apte à des professions comme celles de commerçant, de vendeur, qui exigent un comportement variable, à l'unisson de l'ambiance. En s'inspirant de la typologie de Kretschmer, Eliasberg a pu esquisser toute une pathologie du travail. D'autres, comme Decroly, se sont davantage tournés vers l'étude du caractère dans ses rapports avec l'activité professionnelle.
Professions
Les essais de classification directe des professions elles-mêmes ne sont pas moins nombreux, depuis les catégories courantes : manuelles, commerciales, libérales, jusqu'aux premières tentatives scientifiques, comme celles de Piorkowski : professions non qualifiées et qualifiées; celles-ci se subdivisant elles-mêmes en spécialisées travaux mécanisés et parcellaires; moyennes : exigeant de l'intelligence générale et un faisceau d'aptitudes bien définies, comme le métier de téléphoniste ou de compositeur d'imprimerie; supérieures : qui demandent de la décision, de l'organisation, du jugement et avant tout la capacité de distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l'est pas. O. Lipmann, ayant d'abord donné une division générale entre les professions qui mettent en rapport avec les choses, avec les hommes, avec les symboles ou idées, à dans la suite fouillé davantage ce problème, et ses remarques sont parmi les plus valables qui aient été exprimées en ce domaine.
Il faut d'abord, lorsqu'on veut étudier la gamme des professions, ne pas confondre leur analyse psychologique et leur description systématique : la première, mettant en relief dans chaque métier les aptitudes, est surtout utile à la sélection professionnelle; la seconde peut davantage servir l'orientation des jeunes gens en leur présentant une image concrète des professions et de leurs exigences. Lipmann a montré que la classification des métiers peut elle-même se faire de plusieurs points de vue, d'où leurs divers aspects se trouvent comme successivement éclairés :
1- du point de vue des critères de leur succès : rendement individuel, rendement des machines, dépense en matières premières, rendement collectif;
2- du point de vue proprement psychologique : distinction des tâches autonomes et hétéronomes, avec les subdivisions de ces dernières (tâches liées à d'autres tâches manuelles, à la marche de machines);
3- du point de vue du caractère subjectif du travail, qui est le plus à considérer dans l'orientation professionnelle : métiers qui exigent la mise en relations avec des hommes, des choses, des idées; ou bien la compréhension des hommes, des choses, des idées; ou bien la transformation d'hommes, de choses, d'idées; ou encore la création de choses ou d'idées.
Critique des classifications.
Beaucoup de savants estiment que c'est une entreprise bien téméraire que de vouloir classer les activités professionnelles de l'homme et les types qui leur correspondraient. " Il est douteux, écrit au sujet de ce problème G. H. Miles, que dans l'état actuel de notre savoir il soit désirable de classer et de sérier des facteurs comme le caractère et le tempérament. Ceux-ci ne sont, même parmi les psychologues, pas encore clairement définis. Les classifications couramment proposées sont dans bien des cas de pures abstractions qui demeurent sans relation avec les problèmes concrets et n'aident nullement à découvrir si le sujet possède les qualités qu'elles énumèrent. "
D'un tout autre côté de l'horizon scientifique, les psychotechniciens soviétiques en viennent à des critiques analogues. S. Hellerstein fait remarquer qu'il s'agit beaucoup moins, comme on l'a cru trop longtemps, d'analyse des professions éparpillant leur contenu vivant en une poussière d'aptitudes, que de synthèse de la profession, expliquant comment se relient l'un à l'autre, dans son ensemble, les éléments que l'observation révèle au savant par la pratique même du métier : méthode directe que préconisent en ce domaine, à la suite de Spielrein, tous les chercheurs soviétiques. Il faut, grâce à cette synthèse, retrouver la véritable structure de la profession et la combinaison organique de fonctions qu'elle recèle.
Aucune des classifications proposées, même celle de Lipmann, n'échappe à ces reproches. En ce qui concerne l'utilisation des types de Kretschmer, H. Wallon remarque qu'elle est souvent bien arbitraire : un bon vendeur, dans le commerce, peut être aussi bien caractérisé par son intransigeante et systématique raideur que par son accommodation changeante aux situations et aux goûts. "En réalité, écrit Wallon, le type ne spécifie pas le contenu de l'activité. Il peut bien lui donner sa physionomie, mais elle met en uvre d'autres sortes d'aptitudes." Et l'effort vers une biotypologie, entrepris en France par H. Laugier et ses collaborateurs, n'implique-t-il pas à son origine une réaction contre les classifications opérées jusqu'ici, dominées par des hypothèses qui paraissent prématurées?
A chacun son métier, proclame le vieil adage, et la sagesse des nations entend couramment par là que l'homme est l'homme d'un seul métier, aux contours fixes, monade sans portes ni fenêtres. Il semble que quelque chose de ce dogmatisme et de ce fatalisme professionnels ait passé dans les premières recherches de la psychologie des professions et en ait altéré souvent les résultats.
Relativité des types professionnels
C'est au contraire en considérant ce qu'il est permis d'appeler le relativisme professionnel qu'on pourra peut-être le mieux discerner les difficiles problèmes et les principaux objectifs qui s'offrent à la science en ce domaine.
Bien que le type soit un cadre trop abstrait, on l'a vu, pour spécifier la profession, il n'est pas douteux que le tempérament et le caractère de chaque individu impriment à son activité une marque profonde et influent sur son rendement.
Valeurs des individus
A travers toute la diversité des tâches se manifestent des "facteurs déterminants personnels" (Lipmann) parmi lesquels ont été déjà expérimentalement étudiés, au cours d'enquêtes: l'âge, le sexe, la situation de famille (célibat, mariage, nombre d'enfants), le passé professionnel qui détient une grande importance et, en particulier, l'utilité variable des expériences passées pour le travail présent; les caractéristiques personnelles, physiques et psychiques. Bien entendu, la connaissance de ces éléments personnels est plus importante pour toutes les tâches non-collectives et autonomes, comme celle de vendeur, surveillant de machines, et pour les professions dites libérales. Le nombre et la nature des incidents et accidents de travail dans le passé peut être, d'après Marbe, un indice très significatif de l'individualité professionnelle.
Les valeurs des individus devant chaque tâche sont encore infiniment variées par la combinaison de deux éléments : le degré d'aptitude objectif, analysable par les examens et les tests, et la disposition subjective envers le travail : l'exigence du sujet vis-à-vis de lui-même, le degré jusqu'où il met en jeu ses aptitudes. Cette distinction très importante fait intervenir l'adhésion de l'homme à son travail. A ce sujet Adler (Individualsycho1ogie) a soutenu qu'en général les bons résultats professionnels sont souvent obtenus par des individus doués d'aptitudes médiocres et qui les compensent ou surcompensent par une tension d'autant plus élevée. Remarque intéressante pour les comparaisons entre individus différents, mais qui ne semble pas valoir pour expliquer les variations des aptitudes chez un individu déterminé. En fait, si l'on donne à celles-ci des conditions meilleures pour s'exprimer, on diminue la tension interne, on élève la joie au travail. Mais tous ces éléments doivent être étudiés par des enquêtes expérimentales dont le nombre et les résultats sont aujourd'hui encore insuffisants pour qu'on en tire des conclusions.
Un autre trait différenciateur est la convenance au rythme du travail. Gemelli et Galli ont montré qu'il existe deux grandes catégories de sujets, les uns aptes au rythme libre, les autres préférant le rythme obligatoire et s'y fatiguant moins. Mais ici encore il faut distinguer, selon Wunderlich, pour toutes les tâches monotones, la disposition à en assimiler la technique durant l'apprentissage et la disposition à la répéter professionnellement. Les remarquables travaux de S. Wyett sur l'ennui dans l'industrie parviennent à des conclusions analogues l'aptitude au travail répété dépend en grande partie de caractéristiques individuelles.
Variations du goût pour le métier
Les variations du goût pour le métier au cours de l'apprentissage ont été mises en évidence par Lau qui, pour diverses professions, mécaniciens, menuisiers, maçons, a établi les vicissitudes d'un " quotient de satisfaction ".
De pareilles enquêtes ont été entreprises pour la vie professionnelle des adultes dans un certain nombre de cas et devraient être multipliées. Elles montrent déjà combien l'intérêt pour le métier, les dispositions subjectives varient chez un individu selon les circonstances, les âges de la vie, les influences extérieures, dont la mode n'est pas la moindre. Une telle conception dynamique de l'intérêt professionnel bat en brèche un certain fatalisme des métiers, hérité des corporations, et qu'est venu renforcer la spécialisation croissante des tâches au cours du XIXème siècle. L'attitude devant le métier, si diverse selon les individus, est encore, pour un même individu, diverse selon les circonstances et principalement selon le rapport variable entre ses aptitudes objectives et son adhésion à ce travail.
Rôle des progrès techniques
Par ailleurs, le progrès des moyens de production tend à contrecarrer les effets de cet "idiotisme professionnel" que répand dans l'industrie la multiplication des tâches parcellaires, monotones, dépourvues de responsabilité: par l'évolution des techniques nouvelles, qui introduisent dans quantité de branches de l'industrie (ne serait-ce que sous la forme d'une énergie motrice dominante, l'énergie électrique) un dénominateur commun, des ouvriers acquièrent des vues sur toute une série d'occupations. L'industriel Henry Ford y reconnaît lui-même (malgré tout ce que les conditions sociales actuelles mettent en travers d'un pareil courant) la base de cette naissante polyspécialisation. L'ancienne boutade "36 métiers, 40 misères", n'est plus de mise, dit-il: " Pouvoir entreprendre des besognes assez diverses et les exécuter intelligemment, voilà ce qu'il faut à l'ouvrier dont l'industrie moderne a besoin. "
Plasticité des aptitudes
Une riche moisson d'expériences, montrant la plasticité des intérêts et des aptitudes, a été apportée par le premier plan quinquennal soviétique. Certes, les exigences de la reconstruction technique d'un grand pays, en premier lieu les besoins urgents de l'industrie lourde et du bâtiment dans toutes leurs branches de métiers, étaient favorables à cette plasticité. Cependant les observations scientifiques déjà recueillies montrent combien nombreux et souvent heureux ont été alors ces changements de profession.
Une théorie, très diversement appréciée par les psychotechniciens, la théorie fonctionnelle d'A. K. Gastev, est née à cette époque, à la fois traduisant les nécessités et, dans une certaine mesure, stylisant les résultats de cette période. Pour Gastev on peut, dans l'étape actuelle de l'industrie, distinguer trois fonctions dominantes : préparation, exécution, contrôle, auxquelles est venu se joindre plus récemment le calcul, qui correspond à une quatrième fonction, celle du bureau d'études des usines rationalisées. Ces fonctions aux limites souples, aux formes variées, se retrouvent à travers les professions et les industries les plus diverses. Ce sont elles, et non une mosaïque de métiers rigidement distincts, qui commandent pratiquement les aptitudes : l'individu est apte à la préparation, à l'exécution ou au contrôle pour divers genres d'opérations.
En fait, cette critique de la prédestination professionnelle, détachée de la théorie fonctionnelle des métiers, est exprimée par beaucoup de savants de divers pays. "Au lieu d'étudier les qualités exigibles d'un sujet pour, qu'il puisse s'adapter avec succès à une profession (ce problème subsiste encore), nous sommes en train d'étudier aussi les qualités exigées d'une profession pour qu'elle puisse favoriser au maximum le développement polytechnique de l'homme" (S. Hellerstein).
L'orientation doit s'effectuer non seulement sur la ligne d'une seule profession, mais aussi vers l'aptitude à plusieurs professions apparentées mettre en évidence la valeur polytechnique de l'individu. C'est dire qu'à l'orientation professionnelle statique doit s'en adjoindre une autre, dynamique. Mais il faut observer que, par l'état actuel du marché du travail dans les pays où la culture polytechnique n'est pas consciemment développée, où le chômage restreint singulièrement les débouchés de chaque individu, la plasticité de l'intérêt professionnel est considérablement inhibée.
Relativité des tâches professionnelles
Il ressort de là que la physionomie des métiers est nécessairement affectée par les conditions générales et la structure même de la société où ils s'exercent. Et cette remarque doit être étendue, elle permet de mieux comprendre les difficultés d'une classification, même aussi ingénieuse que celle de Lipmann.
Variations selon la structure sociale
Est-il permis de considérer comme une catégorie l'homme en face des hommes : le militaire, l'éducateur, l'avocat; ou en face des idées: le savant?
Outre les multiples différenciations individuelles, outre la complexité de la plupart des tâches ainsi les savants, sauf les mathématiciens, sont presque toujours, par le côté expérimental de leurs recherches, astreints à des techniques qui les mettent en constant rapport non seulement avec les idées, mais avec les choses - il faut observer combien elles varient avec les conditions sociales L'officier doit nécessairement posséder certaines qualités, dans ses relations avec ceux qu'il commande mais l'autorité qui donne à ses commandements valeur impérative, n'est-elle pas diversement fondée et empruntée au milieu?
N'offre-t-elle pas, à sa manière, un reflet des rapports sociaux? Pour ne pas remonter plus loin que le présent, l'autorité des officiers n'est pas la même dans une armée de métier comme la Reichswehr actuelle, dans l'armée de la IIIe République française ou encore dans l'armée rouge soviétique, où le rôle social et pédagogique de l'officier est tout différent, où son autorité n'implique pas les mêmes distances sociales entre supérieurs et inférieurs et se trouve sujette à de constantes révisions. Pour le médecin, l'avocat, le pédagogue, l'employé d'administration, on pourrait montrer des relativités analogues. Arrêtons-nous sur un cas qui a suscité beaucoup de réflexions et d'inquiétudes l'homme et la machine.
Ici encore, il existe des caractéristiques structurales de la profession qui semblent lui être inhérentes l'ouvrier chargé d'alimenter une presse d'estampage pendant huit heures par jour, ou deux métiers continus à filer le coton, est évidemment soumis à un certain nombre de nécessités techniques et d'opérations qui s'imposent à lui. Mais quantité d'éléments interviennent, variables avec le milieu social et industriel, avec l'intérêt accordé au bien-être physique et moral de l'ouvrier : la durée de la journée de travail et de la semaine de travail, la durée et la disposition des pauses, le rythme des machines, le souci des dispositifs de sécurité.
Mais ce qui modifie par dessus tout une tâche est l'attitude subjective que l'ouvrier se trouve amené à prendre vis-à-vis d'elle. Ce facteur, dont on a déjà vu l'importance à propos de la relativité des types, dépend précisément des conditions qui entourent un travail : en particulier des relations avec les camarades de bureau ou d'atelier et avec les supérieurs, contremaîtres. chefs d'ateliers. directeurs. C'est dire qu'à travers ces variations de la tonalité affective d'un travail, toutes sortes de rapports humains, de rapports sociaux entrent en jeu la situation de l'ouvrier vis-à-vis de ses camarades, de ses chefs, la place sociale et politique qu'il occupe en tant que citoyen dans la collectivité.
Les psychotechniciens anglais et, plus encore, américains, sur la demande de grandes firmes, par exemple aux Etats-Unis la Western Electric C°, qui a suscité les enquêtes d'Elton Mayo, ont évalué l'importance des variations de rendement des travailleurs en fonction de ces influences complexes du milieu. Ils ont recommandé d'introduire un certain nombre de réformes - ainsi la refonte des cadres de maîtrise sous une forme plus souple et moins apparente - afin d'améliorer les conditions morales des tâches mécanisées. Mais combien celles-ci ne sont-elles pas davantage encore transformées lorsque l'ouvrier peut se sentir collaborateur, participant de la vie de l'usine, lorsqu'il s'y sent "chez lui".
L'intérêt porté à la tâche
Un des problèmes les plus importants de la profession mécanisée, un de ceux qui ont suscité le plus d'enquêtes psychotechniques est celui de la monotonie, posé par la multiplication des tâches parcellaires où la part de l'homme se réduit à alimenter une machine, à suivre un convoyeur en effectuant quelques opérations très simples.
On a cherché par toutes sortes de moyens à colorer d'intérêt les séances de travail, par exemple en maintenant constamment visible la quantité de travail déjà accomplie (nombre de pièces usinées, enveloppées, contrôlées), puisque l'intérêt est évidemment ici un des éléments capitaux qui transforment la valeur et le rendement de la tâche. Un travail accompagné d'ennui tenace peut provoquer des idées obsédantes, des troubles psychopathiques et jusqu'à de l'angoisse. L'intérêt au contraire déploie les ressources de l'individu. Des recherches expérimentales effectuées à l'Institut Obouch pour les maladies professionnelles (Moscou) montrent que les "ouvriers de choc", chez qui l'intérêt au travail est particulièrement intense, ont un coefficient de dépense physiologique et de fatigue proportionnellement moindre que d'autres ouvriers dont le rendement est cependant très inférieur au leur. C'est ce que les psychotechniciens soviétiques expriment en disant que les nouvelles conditions de l'émulation socialiste, stimulant principal des ouvriers de choc, ont libéré dans leur travail professionnel un potentiel de forces qui demeurent inhibées dans l'usine patronale.
Les métiers industriels paraissent donc sensiblement modifiés selon le milieu et les conditions où ils s'exercent. Il en est de même pour la plupart des professions. Est-ce que celle de l'éducateur ne varie pas d'un pays à l'autre, d'un état totalitaire à un état démocratique? Est-ce que le médecin, l'administrateur ont une profession comparable dans un pays colonial et dans la métropole?
Un des éléments variables les plus importants, lié lui-même aux variations de l'attitude subjective du travailleur, est la distinction, souvent si tranchée à notre époque, entre la sphère professionnelle et non-professionnelle de l'activité. Le salarié oppose souvent ces deux sphères, surtout si son travail engage peu sa responsabilité et est médiocrement payé. L'adhésion profonde au travail, lorsque sont réunies les conditions qui lui permettent de se réaliser, atténue en bien des cas cette opposition. En dehors même des heures régulières de travail, le professionnel continue alors de s'intéresser à son métier, participe à des conférences de production ou d'organisation, exerce une fonction de contrôle, ou joue un rôle dans la vie culturelle de son entreprise.
Variation d'une aptitude selon les tâches
On aurait une vue trop incomplète de la relativité des tâches si n'était encore au moins désigné ici un des résultats les plus nets de la professiographie : la variété, d'un métier à l'autre, des aptitudes pourtant logées sous une même étiquette par l'ancienne psychologie héritée de l'éclectisme.
La mémoire du contrôleur des chemins de fer, celle du téléphoniste ou du typographe correspondent à des attitudes mentales très différentes. L'attention, comme l'a fait observer Piorkowski, peut être continue, distribuée, concentrée, rythmique, papillonnante, selon les métiers, l'un d'eux exigeant parfois successivement différents genres d'attention. Le coefficient d'intelligence générale, le fameux g affirmé par Spearman et qui se retrouverait dans les activités mentales les plus diverses, introduirait, il est vrai, un élément commun dans les composantes psychologiques des tâches, si sa valeur objective était définitivement reconnue : mais celle-ci a été contestée par des enquêtes importantes, comme celle de Thorndike, qui maintient l'irréductibilité de certains types d'intelligence : mécanique, sociale, abstraite.
Evolution des métiers
Ici encore toute psychologie de la profession qui n'adopte pas un point de vue historique - replaçant chaque profession dans son évolution, en grande partie déterminée par celle des techniques et par les besoins variables du groupe social, recherchant le germe des nouvelles professions dans les anciennes, considérant la naissance, la vie et la mort des professions - renoncerait à toute perspective exacte et à une grande part de son objet même. Est-il besoin d'insister sur l'importance de cette évolution des métiers, dont l'étude systématique reste à faire bien que le progrès des sciences historiques en aient de nos jours accumulé les matériaux? Il est peu de professions qui n'y aient participé. Celles-là même qui, en bien des régions, lui avaient le plus résisté, les anciennes professions agricoles, paraissent de plus en plus gagnées par les progrès de la mécanisation partout où les conditions géographiques permettent à celle-ci de s'introduire avantageusement. Le paysan se servant des outils simples, à peine modifiés depuis des millénaires, en contact direct avec les éléments, les animaux, les saisons, a déjà cédé beaucoup de terrain devant les machines et leurs professions nouvelles, comme celle de mécanicien de tracteur ou de combiné.
Le progrès de la technique, de l'artisanat à la machine, dont la rationalisation à l'intérieur des entreprises n'est qu'une étape accélérée, multiplie les tâches dépourvues de responsabilité, d'initiative, de vues d'ensemble. La création de bureaux d'études taylorisés accentue encore cette évolution. Beaucoup de professions sont peu à peu décomposées et leurs éléments confiés à des machines semi-automatiques auprès desquelles l'ouvrier est réduit à suivre des fiches d'instruction opérations très simples et rythme imposé. Mais ce travail "déspiritualisé" ne constitue qu'une transition et doit mener à la complète absorption des opérations par des machines complexes : à ce moment, la préparation du travail des machines, leur surveillance - on pourrait ajouter leur fabrication et leur entretien - suscitent des tâches qualifiées.
Cette double et contradictoire évolution à partir du progrès technique est bien marquée par le schéma de Lipmann qui n'en indique cependant pas les proportions respectives : celle des tâches mécanisées et monotones, dans la période transitoire que nous traversons, est de beaucoup la plus importante. Dans les grandes entreprises où le travail à la chaîne et les principes du fordisme sont appliqués, on évalue à 70 % la proportion des ouvriers dont les tâches exigent un apprentissage de trois jours au plus.
L'influence des techniques sur la plupart des professions est considérable et en a modifié non seulement l'aspect mais le contenu, Les aptitudes exigées de l'officier, dans des unités de plus en plus motorisées, ne sont plus les mêmes qu'il y a un demi-siècle. Les procédés de la publicité, dont la psychologie appliquée se préoccupe d'étudier l'efficacité et de régler les méthodes, ont bouleversé le négoce tout entier. L'influence de l'automobile, de la motocyclette sur les professions de prêtre et de médecin dans les campagnes mériterait des études spéciales. En ce qui concerne la médecine et la chirurgie, la technique, s'interposant de plus en plus entre le praticien et le malade, a créé de nouvelles espèces de professions médicales, Par exemple celles qui dépendent de l'électricité et de la radiologie. Et un écrivain-médecin, G. Duhamel, notant la décadence de la clinique, "connaissance de la difficulté quotidienne, expérience du malade encore plus que de la maladie", déplore à ce sujet et que "la médecine tende à perdre son caractère humain".
L'étude des tâches et des types professionnels, au delà de l'empirisme et de l'utilitarisme brutal qui ont grevé les premiers travaux dans ce domaine en Occident, est aujourd'hui sur la voie des résultats positifs. Ses progrès seraient néanmoins très compromis si elle se limitait à l'établissement, d'ailleurs indispensable, de tests et à la révélation d'aptitudes isolées les unes des autres. Il ne serait même pas suffisant de s'inspirer des conceptions globales proposées par la Gestalttheorie. Ici, comme dans toutes les recherches qui ont pour objet un aspect de l'activité humaine, le biologique et le social ne peuvent être perdus de vue et c'est pour ainsi dire entre eux, et liée à eux, que la psychologie fraie son chemin. La profession met en jeu chez l'individu des éléments de la constitution biologique et ne se comprend par ailleurs, dans sa structure et dans son devenir, que par rapport à un milieu historique, économique et social déterminé. Sur ce terrain comme sur tant d'autres, la science ne peut avancer qu'en se débarrassant des distinctions et des barrières qui l'ont trop longtemps encombrée.