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Les troubles de l'âge scolaire
Indiscipline et perversité
(Henri Wallon)
Mensonge, vagabondage, vol
Chez l'enfant délinquant ou vicieux s'observe souvent la triade: mensonge ou mythomanie, fugues ou vagabondage, vol, dont la réalité apparente peut ne pas répondre à la signification psychologique et n'en donner qu'une traduction en quelque sorte symbolique. Bien des degrés peuvent s'observer entre l'acte dont les effets sont adéquats aux motifs ou circonstances visibles et ceux ou se font jour des intentions, des velléités, des états affectifs qui appartiennent à un plan tout différent de la vie mentale.
Le mensonge
Mentir peut être un simple moyen de défense contre la sévérité de l'entourage. C'est alors un geste spontané, presque réflexe, où l'intention de tromper peut présenter des degrés très variables. W. Stern a montré comment la dénégation de l'enfant peut aussi bien signifier la réprobation et le regret de son acte que le désir d'en renier la responsabilité. C'est souvent l'insistance de l'adulte à le convaincre de mensonge qui l'incite à vouloir, en effet, induire autrui en erreur. L'accusation de duplicité autorise en quelque mesure la duplicité, l'habilite comme un mode reconnu de relations.
Au lieu de porter sur un simple fait le reniement peut être plus total : un reniement de soi-même et de toute la réalité. Importuné ou rebuté par son ambiance, à laquelle il ne sait pas s'adapter ou qui résiste à la satisfaction de ses tendances, le mythomane s'évade dans la fiction. Il peut ainsi s'attribuer un rôle à sa guise et disposer des événements. Pourtant le rêve ne lui suffit pas. Par une confusion plus ou moins volontaire entre le plan de ses pensées et celui des choses, il prétend que la réalité réalise quelque chose de ses ruminations mentales.
Alors le mal adapté devient un perturbateur. Parfois il n'essaie de travestir l'ordre des choses que dans l'esprit des autres. Il se borne à des récits où le dosage de ses inventions et des circonstances puisées dans la réalité est plus ou moins capable d'entraîner la créance. L'illusion qu'il arrive à créer chez d'autres donne à ses propres illusions une sorte de consécration qui les dédommage d'être démenties par l'expérience. Des deux sources où puisent nos convictions l'opinion et les faits, le consentement d'autrui et l'expérience, le conformisme et le réalisme, il se contente de la première, faute de mieux.
Mais il peut aussi vouloir davantage. Il s'efforcera donc de donner le réel pour scène à ses fictions, de prendre ses dupes pour acteurs, de les mettre en conflit par ses mensonges. C'est parfois ainsi sur le plan du réel que se meut son imagination. Ses fictions ne sont autre chose que l'organisation d'incidents fallacieux et malfaisants. Mais elles n'en résultent pas moins de malaises affectifs, avec recherche de compensations et de revanches ou curiosités malsaines. Il faut ici encore découvrir quelle part y ont les événements ou les circonstances, et celle des prédispositions biopsychologiques.
Fugue et vagabondage
Mêmes possibilités dans ce domaine. L'enfant peut ne pas vouloir rentrer à la maison par crainte d'une punition ou de mauvais traitements. Réaction et motif s'équilibrent exactement, et même avec une exactitude trop brute, trop élémentaire, d'où la prévision des conséquences lointaines est absente, - à moins que l'enfant n'ait préféré tout risquer plutôt que de subir ce qu'il redoute. Dans ce cas, le plus simple de tous, l'analyse doit déjà intervenir pour faire la part des circonstances, des' déficiences mentales; de l'insouciance ou de l'émotivité. Mais bien souvent la fugue semble se produire de façon plus autonome, c'est-à-dire pour des motifs plus strictement intimes. Désaffection plus ou moins vague vis-à-vis de l'ambiance par impuissance à y tenir sa place, par dégoût de l'effort qu'il faudrait y faire. Dissentiments affectifs avec l'entourage, qui peuvent être imputables soit à des anomalies du milieu familial, soit à des exigences sentimentales sans issue.
La fugue peut aussi se produire pour elle-même : appétence de l'inconnu, de l'imprévu, des rencontres sans attache avec le passé, des situations toujours nouvelles et sans obligation ni contrainte. Elle peut être enfin une fuite non du milieu, mais de soi-même. C'est une angoisse obscure qui talonne le patient et l'oblige sans cesse à quitter sa plus récente étape, comme si elle était responsable du tourment qu'il porte en lui-même. Certaines fugues à répétition, solitaires, sans but, sans joie, misérables, inexplicables, semble-t-il, pour l'enfant lui-même, paraissent dues à des bouffées d'ennui, de détresse intime, dont les causes physiologiques sont celles de l'angoisse.
Le vol
Voler peut être l'effet du besoin. Mais pour nombre d'enfants il s'en faut de beaucoup que ce soit là une incitation suffisante - à moins que l'exemple ou les ordres d'un camarade ne viennent s'y ajouter. L'entraînement peut alors en faire une sorte de manie presque irréductible. Les situations qui développent le vol sont à circuit très court. Il peut suffire d'une occasion propice à l'exercice de sa technique pour stimuler le petit voleur, qui en arrive souvent, comme un véritable sportif, à vouloir jouer la difficulté. Son goût du vol peut aussi se fixer avec prédilection sur une certaine catégorie d'objets, à la manière d'une obsession, comme chez d'autres enfants le goût de collectionner. D'autres fois c'est à certaines personnes ou à certaine catégorie de personnes qu'il aura besoin de s'en prendre.
Le vol est plus souvent psychologique qu'intéressé chez l'enfant. C'est parfois un vrai vol de pie : il cache l'objet de son larcin et l'oublie, ou se borne à le tenir caché. Il peut aussi le dilapider tout de suite au profit d'autrui, sans en rien retenir pour lui-même. C'est le geste du vol qui importe essentiellement Il peut se suffire à lui-même, mais il peut aussi traduire de façon plus ou moins symbolique certains complexes affectifs. C'est une réaction de compensation dictée par un sentiment plus ou moins latent d'infériorité.
C'est un avantage pris sur autrui en général ou sur une personne antipathique. C'est la revanche de l'enfant qui se croit moins choyé que d'autres sur la personne dont il aurait voulu s'attirer l'intérêt. C'est aussi l'expression de la rancune pour un bienfait reçu, qui chez beaucoup tient lieu de reconnaissance. Le vol peut être une manifestation d'ambivalence affective un acte de sadisme larvé sur la personne pour qui l'enfant se sent de la sympathie ou, plus simplement, un moyen de s'introduire clandestinement dans sa vie. Il n'y a pas comme l'enfant pour être exigeant et avide dans ses rapports affectifs; il vit autant d'autrui que de lui-même. Le geste en apparence le plus banal peut recouvrir une surprenante subtilité sentimentale.
Mais le vol peut aussi n'être qu'une réaction de détresse. Chez l'enfant obscurément inquiet de sa destinée, l'enfant que des étrangers ont adopté et qui paraît ne pas croire encore pleinement à son nouveau sort, le vol inutile et absurde dans son objet semble se produire comme le geste de se raccrocher à ce qui l'entoure. Le vertige de l'angoisse en suscite de semblables chez l'adulte. Il est facile d'imaginer les méfaits, en pareil cas, de nos méthodes systématiquement répressives. Peuvent-elles faire autre chose que d'aggraver le fond d'anxiété qui est à la racine du mal?
Le sujet en face d'une situation
L'analyse des situations, mettant en regard les circonstances et le sujet, pose le problème de la part qui leur revient respectivement dans l'action résultante. Il est de constatation courante que certaines circonstances sont déterminantes pour la plupart des individus et qu'inversement chaque individu peut avoir sa manière propre de réagir dans des circonstances très diverses. La répétition, l'habitude ont d'ailleurs pour effet de modifier l'équilibre entre les deux termes et de faire qu'une réaction primitivement imputable surtout aux circonstances finit par ne plus dépendre que du sujet. Mais au lieu d'être un résultat de l'habitude, cette intériorisation peut être aussi quelque chose d'initial. Le mode d'organisation mentale qu'elle traduit est donc soit acquis, soit natif. Comment le discerner?
C'est ici qu'il devient nécessaire d'analyser le tempérament, le fond psychobiologique du sujet. Faite en fonction de son activité, des situations où il se trouve, cette analyse est autrement décisive et appropriée que s'il était envisagé en lui-même, comme une cause en quelque sorte absolue, d'où il serait loisible de déduire quelle doit être sa conduite. Pareille déduction se heurte, en effet, sans cesse à des résultats contraires, ce qui a trop souvent rendu suspect ce genre de recherches. La cause en est la manière abstraite et statique dont est posé le problème.
Le facteur intellectuel
Sous le rapport de l'intelligence, les enfants délinquants ou pervers ressemblent-ils ou non aux autres enfants? Problème de première importance. Il a malheureusement donné lieu à des réponses contradictoires. Beaucoup d'auteurs cependant tombent d'accord sur la présence de nombreux débiles mentaux parmi ces enfants; les pourcentages qu'ils indiquent sont d'ailleurs très variables. Mais quel peut bien être l'intérêt de ces résultats s'il y a, comme le montre l'expérience, un nombre encore beaucoup plus grand de débiles mentaux qui ne sont ni délinquants ni pervers? Au lieu d'appliquer indistinctement à tous la même mesure-étalon, comme s'il n'y avait pour l'intelligence d'autre alternative que d'être ou de ne pas être, ne conviendrait-il pas de chercher pour chacun dans quelle mesure et de quelle manière ses actes peuvent être imputables à une déficience déterminée de ses opérations intellectuelles?
Ainsi apparaîtrait soit la fausseté du jugement, soit l'incompréhension des principes moraux, soit l'impuissance à imaginer les conséquences d'un acte, soit l'inaptitude à poursuivre étape par étape la réalisation d'une intention ou à y ajuster les moyens d'exécution appropriés, soit toute autre sorte de vice intellectuel qui peut ne pas trouver d'étiquette dans nos formules traditionnelles et que l'analyse des données expérimentales est seule capable de nous révéler. Ainsi pourraient être affinés nos instruments de mesure intellectuelle, de manière à ne pas laisser hors de notre atteinte précisément ce qui joue peut-être le rôle essentiel dans les erreurs de la conduite. Ainsi se résoudraient sans doute les contradictions entre auteurs.
Car il y en a qui reconnaissent aux pervers, ou du moins à certains pervers, une intelligence pleine de ressources, mais seulement sur le plan des réalisations concrètes et pratiques, tout effort d'intellection abstraite les jetant, au contraire, dans une morne somnolence. Si c'est cet effort que requièrent les tests qui leur sont appliqués, rien de surprenant qu'ils nous soient donnés comme de simples débiles. C'est en action et dans sa participation à la conduite du sujet qu'il faut étudier l'intelligence.
Le facteur affectif
Sur les anomalies affectives je n'insisterai pas. La vie affective ne peut pas être décrite, nous l'avons vu, par une simple juxtaposition de teintes plates. Elle est la résultante de tendances opposées qui s'induisent mutuellement et d'appétits que leur fixation sur des objets peut diversement orienter. Sous ces conflits, ces alternances ou ces errances, il est possible que se manifeste la prépondérance constante d'inclinations qui ne soient pas motivées par les circonstances et dont la source soit à chercher, sans doute, jusque dans ces mutations diverses de la vie végétative d'où résulte le tempérament de chacun. Mais partant de ces mutations l'étude de la vie affective et de la conduite hésiterait entre une multitude de possibilités indécises. Y aboutissant au contraire par l'analyse de la conduite et de ses diverses conditions, elle nous fera connaître exactement leur place et leur influence parmi l'interaction des autres facteurs.
Le facteur psychomoteur
Encore quelques exemples très rapides. Fréquemment le criminel et l'épileptique ont été rapprochés soit comme présentant, selon Lombroso, des traits identiques de dégénérescence, soit en raison de la violence éruptive, de la frénésie sans contrôle et sans conscience qui peut s'emparer de leurs réactions, soit à cause de certains écarts semblables, fugues ou vols, qui peuvent s'observer dans leur conduite.
Epileptiques et criminels
Ces analogies sont plutôt banales. Vols, fugues ou violences peuvent avoir des conditions psychiques bien diverses et les tares qui seraient communes à l'épileptique et au criminel ne font pas que les épileptiques soient nécessairement des criminels. Mais au lieu de considérer l'épileptique en lui-même, avec ses accès convulsifs, ses crises d'automatisme, ses équivalents psychiques, il est possible de l'envisager dans l'ensemble de ses rapports avec le monde extérieur. Leur analyse m'a montré que la prise de contact a quelque chose de très particulier. L'élément moteur, le besoin de réalisation et d'expression motrices y tiennent une part prépondérante et comme initiatrice.
La réalisation mentale par l'épileptique des images, des idées, d'un raisonnement exigent tout un effort de réalisation par le geste, l'attitude, l'évocation verbale. Il lui faut s'appesantir sur le détail concret des choses, au lieu de leur substituer rapidement et implicitement leur symbole. - Dans son équilibre mental, c'est la formulation et l'exécution motrices â leurs différents échelons qui semblent commander aux autres activités. Les crises dont il souffre sont des paroxysmes où cette prépondérance devient momentanément exclusive et catastrophique. Elle peut aussi ne jamais présenter de ces ruptures d'équilibre et s'observer chez des sujets dont la vie et la conduite restent parfaitement normales. Elle ne se manifeste chez eux que par la manière dont ils pensent et dont ils agissent.
L'automatisme
Cette manière peut avoir ses avantages, elle a aussi ses risques. En même temps qu'il est concret, minutieux et réaliste, l'acte en cours, totalement projeté sur son objet, est plus ou moins imperméable au contrôle des autres activités psychiques. Une fois amorcé, il peut se développer sans rien savoir des motifs qui devraient le suspendre ou le modifier. A la limite, il rejoint les fameuses crises d'automatisme sans conscience de l'épilepsie. Automatismes singulièrement complexes, puisqu'il leur arrive de se traduire par des voyages de plusieurs jours et parfaitement bien ordonnés dans des pays inconnus du sujet. En réalité, l'action reste close sur elle-même. Les incidents qu'elle rencontre et qu'elle utilise n'ont aucun retentissement dans les autres sphères de la conscience. D'où l'absence de souvenirs, la crise passée.
Hypertonie et perversité
Je voudrais, pour terminer, rappeler le cas de ces enfants hypertoniques et malfaisants dont j'ai donné la description comme d'un type qui me semble bien caractérisé. Entre leur hypertonie et leur perversité quels rapports imaginer? C'est ici également l'examen de leurs réactions vis-à-vis de l'ambiance qui nous l'apprend.
Habituellement raidis, le visage crispé ou grimaçant, le front baissé, le regard comme ébloui, la voix facilement rauque, ils semblent réagir, de façon vive et pénible, à la présence de l'adulte par plus de contracture encore ou, au contraire, par une sorte de somnolence musculaire et mentale amorphe, surtout s'il arrive qu'on leur demande de faire un effort quelconque. Laissés à eux-mêmes, ils s'emploient secrètement à susciter des disputes, des signes de souffrance, des accidents. Ils sont comme poussés par une morne inquiétude dont ils voudraient se délivrer en s'offrant des spectacles qui tranchent sur la monotonie environnante.
S'ils sont changés de milieu, si les personnes de leur entourage se renouvellent, il arrive qu'ils soient comme momentanément exorcisés. Ils se montrent empressés et serviables. Ils s'agitent comme pour échapper à leur habituelle anxiété. Mais la trêve dure peu, et bien vite les reprend le cercle de méchanceté et de réprobation où les confine l'ennui qui semble nicher en eux.
Retenons, pour conclure, qu'une étude purement statique de l'individu est inopérante. Si accusés que soient les traits de sa nature, ils ne sauraient permettre de déduire quelle sera sa conduite. Elle résulte du complexe variable qu'il forme avec les situations de sa vie. Il est possible que ces complexes soient réductibles à différents types. Mais leur connaissance exige une observation très étendue qui nécessiterait la collaboration de tous ceux qui sont en contact avec l'enfant. Celle des maîtres qui le voient de longues heures chaque jour serait des plus désirables. Mais que peuvent-ils faire avec leurs classes surchargées?