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Les troubles de l'âge scolaire
Indiscipline et perversité
(Henri Wallon)
Bandes d'enfants
A cela se rattachent des faits dont nous méconnaissons trop souvent l'importance dans la vie des enfants. C'est leur tendance incessante à former des bandes.
Bandes à structure labile et variable ou, au contraire, homogène et tenace, comme nous le montre cet admirable roman d'enfants, La guerre des boutons. Nous nous souvenons tous de classes où, le maître nous parlant de calcul ou de grammaire, notre esprit restait tout entier à ruminer des exploits à poursuivre, ou des revanches à prendre sur une bande adverse. La bande n'existe que par les emplois différents que les enfants se répartissent entre eux, soit de leur gré, soit par pression de la collectivité ou du chef sur le récalcitrant. Que le chef vienne à faire défaut, un autre le remplace et ainsi pour tout emploi capital, de même que dans un troupeau, si la vache qui le mène disparaît, une autre en prend immédiatement la tête. C'est donc la vie du groupe et ses besoins de tous les instants qui imposent à chacun sa fonction. Personne ne peut se dérober à la sienne à moins de renoncer au groupe.
Toute action est un rôle que nous jouons dans un ensemble, car il est très difficile de nous imaginer à aucun moment de notre vie comme isolés. Toujours nous sommes, soit en réalité, soit en pensée, en rapport avec d'autres. C'est sur leur présence imaginaire ou réelle que nous modelons notre conduite. Les situations où nous prenons l'habitude de nous supposer ont une influence décisive sur la formation de notre caractère. A plus forte raison celles où l'enfant se trouve réellement.
Le rôle crée l'habitude
La bande elle-même n'existe que par les objectifs ou les tâches qu'elle se donne et qui l'intègrent à des ensembles plus vastes, en fonction desquels son activité se déploie.
Il s'agit souvent de compétitions avec des bandes rivales, mais plus souvent encore d'insurrection futile, parfois plus ou moins grave, contre le monde des adultes : traverser tous ensemble un parterre bien ratissé au nez du jardinier, tirer des cordons de sonnettes, casser des vitres. Le petit malchanceux qui se fait prendre et qui se trouve soudain aux mains d'une concierge menaçante, s'éveille comme d'un rêve. Il est précipité d'une réalité dans une autre, où il risque de payer cher ce que sa bande exigeait qu'il fît. Sa stupéfaction peut être quelque chose de très sincère et de très naturel.
Il faut prendre en considération l'espèce d'induction que certaines situations peuvent exercer sur la conduite des enfants. L'enfant vicieux est parfois celui qui a contracté l'habitude de certains rôles. Ce sont les circonstances qui souvent donnent à ce rôle sa gravité. Par exemple, lorsque la bande abandonnée à elle-même doit plus ou moins assurer la subsistance de ses membres, comme il est arrivé dans des pays ravagés par la guerre ou par la famine. Peut-on se borner à mettre le délinquant au régime du cachot ou du pénitencier? Qu'y a-t-il à espérer de cette brusque séquestration, de cette contrainte, de ce refoulement? Au prix de quels ravages intimes vont s'anéantir les activités de cet enfant arraché à ses relations coutumières ou vers quelles fins souterraines vont-elles se chercher issue? L'inhibition brutale à laquelle nous le contraignons peut-elle avoir de bons effets?
Méfaits de la répression
Jadis, à Bicêtre, dans le service du Pr. Nageotte, j'ai vu des enfants de toutes sortes: certains, qui avaient été internés pour éviter des mesures plus sévères, étaient plutôt de petits chenapans que des aliénés. L'un d'eux, malingre, lymphatique, semblait mener une existence lamentable. Il avait mauvaise réputation. C'était un habitué des fortifs où il n'avait de goût que pour les souteneurs auxquels il aimait rendre des services plus ou moins innocents. Avec ses camarades de l'asile, sitôt qu'il semblait reprendre un peu de vie, un surveillant s'approchait méfiant et, de peur qu'il n'organisât un mauvais coup, le mettait au piquet.
J'appris un jour par hasard que sa grande spécialité, sa gloire, c'était de marcher sur les mains. Entrant un matin dans sa classe je l'avise et lui dit : "Il paraît que tu marches très bien sur les mains. Montre-moi cela". L'air d'abord interdit, comme il me soupçonnait de chercher à le punir, quand il eut achevé de faire le tour de la classe sur les mains à la grande approbation de tous, sa mine semblait partagée entre la timidité, le triomphe et la reconnaissance.
Marcher sur les mains, ce n'est pas très méchant. Mais pouvait-il discerner si c'est plus ou moins mal que de voler, puisqu'il sentait peser également sur l'un et sur l'autre l'interdiction et la répression? Obligé constamment à un effort d'inhibition globale, ayant perdu tout droit de se manifester, réprouvé total, quelle issue s'offrait à lui? Une angoisse sans remède, une torpeur avilissante, la dissimulation, la méchanceté? Rien de mieux, malheureusement, ne peut sortir du régime de pure coercition que nous continuons trop souvent d'appliquer aux enfants dévoyés.
Les sentiments et leur ambivalence
Par suite des circonstances ou de leur tempérament, leurs tendances affectives l'emportent d'habitude sur le contrôle intellectuel. Or la vie affective présente certaines particularités essentielles que doit connaître quiconque peut être en rapport avec eux. Suivant l'expression proposée par Freud, il y a de l'"ambivalence" dans tout sentiment, c'est-à-dire qu'il est à la fois lui-même et son contraire. Par exemple, l'amour ne peut pas se développer sans développer simultanément des germes de haine, qui opèrent en sourdine ou se manifestent par épisode et qui peuvent même servir de stimulant à l'amour. Le besoin de faire souffrir, souvent avec raffinement, est un trait inévitable de l'amour, de même que des sentiments intermittents de vive hostilité et d'intolérance. Il n'est pas exceptionnel que le sentiment induit finisse par prendre la place du sentiment initial; la haine la place de l'amour ou inversement.
Cette remarque avait déjà été faite, bien avant Freud, par Michelet au sujet de la pitié, qui repose toujours, disait-il, sur un certain fond de cruauté et dont les élans les plus vifs sont comme aiguisés par le plaisir de voir souffrir. Inversement Victor Hugo plaignait Torquemada des sentiments douloureux de compassion que lui imposait sa joie de torturer les hérétiques.
Et nous avons sur Tolstoï des témoignages significatifs. Il est connu comme l'apôtre de la bonté. Il la préférait à l'intelligence et la courbe de sa vie marque un effort de plus en plus exigeant pour être pitoyable à l'humanité. Et pourtant les biographes de sa vie intime nous montrent à quel point il pouvait sciemment faire souffrir les personnes de son entourage qui ne se sacrifiaient pas à son idéal. Bien plus c'est Gorki, je crois, qui le voyant chasser a surpris son rictus d'assouvissement cruel au moment d'achever le gibier blessé. Cette pitié magnifique qui a transfiguré sa vie et son uvre n'a-t-elle pas été une continuelle victoire sur une cruauté native qui ne cessait de l'aiguillonner?
Connexité des contraires
Entre des sentiments contraires peut se développer une sorte de concurrence qui les fait s'exaspérer mutuellement. Les fureurs du sadisme ne peuvent s'expliquer autrement amour et cruauté. J'ai eu l'occasion de montrer l'intime connexité qu'il y a entre la jalousie et la sympathie. Une sorte de communauté fondamentale unit les pôles opposés de nos états affectifs. Les circonstances, le jeu de nos représentations, certaines attitudes personnelles, peuvent faire prédominer l'un ou l'autre. Mais ils restent complémentaires. L'un ne peut se manifester sans que l'autre s'éveille aussi, plus ou moins à l'état latent. Des oscillations de l'un à l'autre, des renversements peuvent se produire.
Par là s'expliquent des changements brusques de conduite qui déconcertent la logique ces cas de conversion soudaine dont nous trouvons des exemples dans certaines légendes de saints, où tant d'intuitions morales et d'appétits affectifs sont cristallisés, et dans les écrits, les romans de Tolstoï lui-même.
Il semble qu'en fait cette induction réciproque des contraires soit une loi générale. N'oublions pas que K. Marx déjà l'avait formulée expressément. Et non pas seulement comme le ressort qui explique les révolutions de l'histoire, mais comme un principe à retrouver dans tous les domaines de la science.
Un exemple, emprunté à la physiologie, mais à un domaine de la physiologie dont les rapports paraissent particulièrement intimes avec la psychologie, et avec la psychologie affective en particulier l'étude du système nerveux qui règle la vie végétative a fait reconnaître dans son activité l'existence de deux actions directement antagonistes entre elles.
Il a semblé que cet antagonisme résulte d'une différenciation en sens contraire des segments dont se compose le système végétatif ou autonome : d'une part le segment qui répondrait aux fonctions orthosympathiques et d'autre part celui des fonctions parasympathiques. On pourrait déjà supposer qu'à l'origine de cette différenciation il y a induction réciproque des contraires. Mais des recherches récentes ont montré de plus que si l'innervation parasympathique est supprimée, les deux fonctions antagonistes n'en persistent pas moins a s affronter et qu'alors elles sont assurées toutes deux par le système orthosympathique. Cet exemple ne montre-t-il pas à quel point la loi des contraires ou de l'ambivalence est fondamentale, puisqu'elle survit à la destruction des organes et qu'elle persiste à se manifester tant que l'activité fonctionnelle reste possible?
Conséquences pédagogiques
Pour peu du moins qu'elle se vérifie dans le domaine de la vie affective - et bien des exemples de l'humble réalité journalière le montreraient - il en résulte des conséquences importantes pour la connaissance et le traitement des enfants dits pervers. Chez eux, sans doute, le pôle affectif qui l'emporte est celui qui commande une conduite nuisible et méchante. Mais simultanément ont dû se développer les tendances contraires. Effectivement l'expérience ne montre-t-elle pas qu'il suffit d'une occasion favorable pour les tirer de leur latence? Le plus mauvais sujet n'est-il pas souvent celui qu'un regard amical rendra le plus serviable, que la détresse d'un faible rendra généreux, qu'un témoignage de confiance rendra d'une probité farouche? Pour chaque cas ne doit-on pas se poser la question dans quelle mesure n'est-ce pas l'occasion, toute une suite d'occasions semblables entre elles, comme en offrent certains milieux ou certains régimes de vie, qui a donné la prépondérance aux mauvais instincts sur les bons?
Sans doute, à cette prépondérance il peut y avoir chez quelques-uns des raisons de tempérament. Mais l'occasion garde toujours son rôle complémentaire. En l'utilisant judicieusement, il faut trouver le moyen de renverser le sens des réactions. Provoquer, ne fût-ce qu'accidentellement, un acte louable c'est déjà montrer au mauvais sujet qu'il en est capable; c'est combattre son sentiment de déchéance, dont il se fait souvent une forfanterie. Assurément la répression systématique ne pourra jamais donner de tels résultats.
La libido
Les lois de la vie affective offrent encore d'autres ressources. Elle a ses objets vers lesquels nous sommes attirés, à l'aide desquels nous essayons de nous satisfaire, de nous compléter, dans lesquels nous cherchons à nous réaliser. C'est la ce qu'on pourrait appeler avec Freud la libido.
Peu importe, pour l'instant, que cette libido se confonde ou non avec la sexualité. Du moins Freud a-t-il montré qu'elle peut se porter sur différents objets. Elle a ses objets naturels, comme les réflexes de Pavlov ont leurs excitants inconditionnés Ces objets varient d'ailleurs avec l'âge de l'enfant. Ils commencent par intéresser exclusivement la sensibilité du tube digestif, puis ils se confondent avec d'autres sensibilités moins spécifiquement organiques et enfin avec des êtres extérieurs. Cette succession peut être troublée. Il arrive que la libido reste fixée sur un objet déjà dépassé par l'âge du sujet ou qu'elle régresse vers un objet d'âge antérieur. Il en résulte, suivant les cas, soit des manifestations plus ou moins partielles de puérilisme, soit des faits de dépravation et de perversion par combinaison de ce puérilisme partiel avec des manifestations d'un âge plus avancé. Ici encore la part des circonstances et celle du tempérament peuvent être très variables.
Inversement, d'ailleurs, la libido peut évoluer et se dépasser en quelque sorte elle-même, en substituant à ses objets naturels ou inconditionnés d'autres objets qui n'ont avec elle - c'est-à-dire avec les appétits essentiels du sujet - aucune sorte d'analogie. La libido peut, en effet, soit se déplacer d'un objet sur un autre, comme elle fait avec la succession des âges, soit se transférer d'un objet sur un autre par suite d'analogies circonstancielles ou symboliques, soit se sublimer, c'est-à-dire s'utiliser à la poursuite de fins d'où elle ne peut tirer aucune sorte de satisfaction directe, comme sont les fins idéales de la science, de l'art, de l'action pour autrui.
C'est cette évolution qui est souvent troublée chez l'individu pervers. Non seulement les circonstances ou son défaut d'imagination intellectuelle et morale ont pu faire obstacle à la sublimation, mais il peut être victime de transferts absurdes ou redoutables, soit par manque de sens critique, soit par suite de situations propres à fausser sa sensibilité. Il est souvent aussi resté étroitement fixé aux objets immédiats de ses instincts, faute d'aptitude à les dépasser ou faute d'occasion. Analyser les objets qu'il poursuit pourrait donner, avec la connaissance des arrêts ou déviations qu'a subis son développement affectif, le moyen d'y parer ou de le redresser.