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Les troubles de l'âge scolaire
Fatigue - Paresse - Surmenage
(Robert Jeudon)
Au souci de développer et d'ordonner harmonieusement par l'éducation physique les forces de l'enfant se lie la nécessité de combattre les effets de la fatigue, du surmenage, et la prétendue paresse de bon nombre d'écoliers.
La fatigue
la fatigue, du point de vue physiologique, est une intoxication produite par les déchets de la combustion du glycogène du sang au cours du travail musculaire. Il se produit dans la fibre musculaire qui travaille des échanges tout à fait comparables à ceux qu'on observe au niveau de l'alvéole pulmonaire au cours de la respiration, échanges d'autant plus importants que le travail est plus intense et le sujet moins entraîné. Les produits de cette combustion sont, dans les deux cas, l'acide carbonique, l'acide lactique, des acides aminés. Au laboratoire, où l'on étudie la fatigue sur un muscle, isolé du système nerveux central, on peut, par des excitations galvaniques, par exemple, pousser ce phénomène jusqu'au degré extrême de la fatigue "absolue", qui correspond à la perte totale et définitive de l'excitabilité du muscle.
Chez l'animal vivant, dont le travail musculaire s'accomplit sous le contrôle permanent des centres nerveux, on n'obtient jamais ce degré extrême, sauf dans des cas tout à fait exceptionnels tels que celui de l'animal chassé à courre (cité par Lagrange), chez lequel la rigidité cadavérique survient très rapidement après la mort, alors que normalement elle n'apparaît qu'après un temps assez long. A plus forte raison chez l'homme, dont les centres nerveux sont particulièrement évolués. C'est que le muscle en travail, solidaire de l'organisme vivant et de ses centres, est alerté au moment opportun par la sensation de fatigue, qui peut aller jusqu'à la courbature et la douleur. Elle lui dicte la limite de l'effort permis, et contre elle il ne pourra lutter que dans la mesure de ses qualités physiques (entraînement), ou morales (courage, volonté).
De plus, chez l'homme, l'intoxication qui se produit au niveau du groupe musculaire qui travaille se généralise très rapidement, par le sang en circulation, à tout l'organisme, y compris le système nerveux central. Cette généralisation explique les relations étroites qui existent entre la fatigue musculaire ou organique, et la fatigue intellectuelle. Relations plus étroites encore chez l'enfant dont la résistance et les moyens de coordination permettant un juste dosage de l'effort sont moins développés et moins précis, et d'ailleurs très variables selon le tempérament, l'état de santé actuel, et le comportement de chaque sujet. On conçoit donc que fatigue intellectuelle et fatigue musculaire présentent dans leurs manifestations de nombreux points communs, que les tests de fatigue employés en physiologie musculaire soient très comparables à ceux des psychotechniciens.
Il y a des différences : la fatigue intellectuelle s'établit plus lentement, mais la récupération est plus longue et plus pénible.
La paresse
C'est à cause de cette solidarité étroite entre les deux domaines qu'un état physiologique satisfaisant est nécessaire à un bon rendement intellectuel. Aussi peut-on affirmer qu'un grand nombre d'enfants (je ne dis pas tous) dits paresseux et qu'on accuse de mauvaise volonté préméditée ou d'entêtement sont simplement des enfants qu'une cause d'ordre biologique ou pathologique rend provisoirement inférieurs à la normale et susceptibles de récupérer leur aptitude au travail scolaire après la suppression du trouble causal. Inversement, dans l'effort physique, un comportement mental normal est nécessaire.
Sans aller jusqu'à affirmer l'existence d'une intelligence musculaire, constatons qu'il n'est guère que dans les exercices de force pure (du type poids et haltères) qu'un sujet psychiquement inférieur mais athlétique puisse prétendre à des performances exceptionnelles. Dans toutes les autres formes de l'exercice, le contrôle du cerveau est nécessaire, car elles comportent une technique ou une tactique qui souvent, dans le résultat final, compte pour un apport plus important que les qualités musculaires elles-mêmes. Le sang-froid, le self-control, l'initiative, sont évidemment des armes aussi utiles dans le domaine sportif que dans le travail intellectuel.
Exemple la concentration qui, dans les deux cas, est à la fois la cause principale de la fatigue et la condition essentielle du succès, et qui consiste à éliminer toutes les causes de distraction ou de dispersion de l'effort pour rassembler vers le but à atteindre toutes les possibilités physiques, mentales ou morales du sujet en action. Parmi ces causes à éliminer, citons au hasard : la mouche qui vole autour de l'écolier, le voisin qui bavarde, l'émotion causée au débutant par la présence d'un public ou d'un jury, ou la sensation de responsabilité motivée par l'importance de l'épreuve.
D'où la difficulté, et la nécessité, dans les deux cas, d'apprendre à apprendre, d'acquérir d'abord une méthode de travail, par une gymnastique rationnelle des muscles ou des fonctions mentales. Technique, tactique, mise en train, science de l'entraînement, pédagogie sont, sous des formes différentes dans l'application, des moyens identiques d'éducation et de formation générale. Et l'on conçoit qu'au rôle du maître chargé d'éduquer et d'entraîner doive s'ajouter le rôle du technicien qui sera de préciser les aptitudes individuelles, de dépister les causes de déficiences passagères ou définitives, et de doser l'effort permis.
Le surmenage
De ces notions générales s'inspire la recherche des moyens propres à lutter contre la fatigue et le surmenage, celui-ci n'étant qu'une intoxication chronique due à l'accumulation de fatigues successives trop rapprochées. Si nous rapportons à l'âge scolaire les lois générales que nous venons de résumer, il semble bien qu'à cette période délicate le remède soit précisément dans une juste répartition du travail intellectuel et de l'exercice physique. C'est dans la variation des exercices et des intérêts mis en jeu que l'enfant, incapable d'une concentration prolongée, trouve la possibilité de produire son maximum de rendement sans fatigue.
D'où la difficulté d'établir des horaires et des programmes scolaires, à cette période au cours de laquelle l'enfant est obligé, d'une part de subir l'enseignement intensif nécessité par des examens et des concours qui se multiplient au fur et à mesure que le niveau moyen s'améliore et que la concurrence se fait plus impitoyable; d'autre part de supporter l'infériorité physiologique qui accompagne l'âge de la croissance et de la puberté.
Existe-t-il vraiment un surmenage scolaire? Ne sommes-nous pas plutôt en présence d'un "malmenage" dû à la maladresse des adultes qui veulent soumettre l'enfant à leurs propres disciplines, et à une mauvaise organisation des programmes, qui tendent de plus en plus à l'examen ou au concours au lieu de rechercher pour tous un développement rationnel de toutes les facultés intellectuelles, morales et physiques de l'individu? L'excès de la spécialisation se fait sans doute aux dépens de la culture générale et de l'initiative, qui sont pourtant les qualités propres à notre race.
Quoi qu'il en soit, il est incontestable qu'on observe un syndrome très précis de troubles qu'on ne rencontre que chez les écoliers fatigués et qui cède le plus souvent assez facilement à une période de repos. Ce syndrome se caractérise d'une part par des signes pédagogiques (résultats moins bons, diminution de l'attention et de la mémoire, modifications du caractère évoluant soit vers la dépression soit vers l'excitation); d'autre part par des signes médicaux (céphalée caractéristique, périodique, sans justification par les causes habituelles, décrite par Marfan), troubles digestifs et respiratoires.
Le remède est dans le dosage approprié selon l'âge et le niveau scolaire de l'enfant, selon son état général, des heures de classe et de récréation, mais surtout dans le souci d'adapter les programmes à l'enfant, alors que jusqu ici on a obligé celui-ci à subir un programme intangible, tout fait et identique pour tous. C'est le principe de certains mouvements pédagogiques récents, tels que "l'Ecole active" ou "l'Education nouvelle".
En attendant que cette réalisation soit possible, il y a lieu de veiller à l'application des heures réglementaires accordées aux enseignements techniques, manuels, et à l'éducation physique et sportive, et de les prendre au besoin sur les horaires actuels. Il semble bien que, pour amputer telle ou telle matière d'un bagage inutile, il n'y ait que l'embarras du choix. Le professeur de sciences naturelles, par exemple, pourrait, avec moins de temps et plus de profit, se borner à exposer à l'enfant les grandes lois de la biologie des animaux et des végétaux, leur utilisation pratique, et supprimer quelques-unes de ces leçons interminables pendant lesquelles il les contraint à apprendre par cur une quantité de noms de plantes et de cailloux, qu'une classification bien faîte leur permettra de trouver dans une flore ou dans un bon ouvrage dont on leur cache l'existence alors qu'il faudrait leur apprendre à s'en servir.
On pourrait même économiser du temps sur les récréations, qui, telles qu'elles sont conçues actuellement, se passent généralement à dire ou à faire des insanités. De même qu'en hygiène nous réclamons de l'air dans les taudis, de l'air dans les poumons, il nous faut, en pédagogie, de l'air dans les programmes.