![]()
Les jeux et les sports
(Robert Jeudon)
Le jeu est d'abord, pour l'enfant, le moyen d'exprimer ou de satisfaire par le geste le besoin naturel à chacun de nous de développer dans toute leur étendue nos facultés motrices. Ce besoin, aussi impérieux que l'instinct sexuel ou que le désir de s'instruire, est de tous les âges, sous des manifestations différentes. On l'observe chez les animaux jeunes le chiot jongle avec un os et le mordille, le chaton exerce ses griffes sur une pelote de laine. Mais il est une période de l'enfance où il s'impose avec une intensité irrésistible.
L'évolution motrice de l'enfant se déroule d'ailleurs d'une façon régulière et par étapes précises. La psychopédagogie moderne a établi des tests moteurs, tout à fait comparables aux tests mentaux, qui permettent de suivre avec une certaine prévision l'évolution, normale ou anormale, de la fonction motrice, dans la première enfance comme à l'âge scolaire. Cette évolution est liée, d'une part, au développement, également progressif, du système nerveux central et des synergies musculaires, d'autre part à l'éducation et à l'entraînement.
Le jeu spontané
Après avoir été mis par les perceptions et les sensations en contact avec le monde qui l'entoure et dans lequel il va être appelé à vivre et à s'adapter, l'enfant, vers l'âge de 18 mois, âge auquel la marche et la préhension atteignent un certain degré de précision, sent tout à coup la possibilité de se déplacer, de se porter vers tout ce qui l'entoure et excite sa curiosité, et d'évoluer par ses propres moyens dans ce monde nouveau et plein d'attraits. Ce besoin est si intense qu'on a pu appeler période du "centre d'intérêt moteur" cette phase de l'évolution qui s'étend de 18 mois à 4 ans (âge auquel ses fonctions motrices doivent avoir acquis toutes leurs qualités essentielles), pendant laquelle les objets qui entourent l'enfant ne l'intéressent que dans la mesure où il peut les toucher, les palper, les porter à sa bouche, les jeter à terre, les utiliser pour son plaisir.
Bientôt s'ajoute à ce désir un but utilitaire, lorsque la précision se complète de la force, puis un but esthétique. A côté du besoin naturel de mouvement, l'enfant (même l'anormal) éprouve le besoin de régler le rythme de ses gestes comme celui de ses pensées.
Platon, Aristote, et plus tard Schiller, s'accordent pour estimer que la gymnastique et la musique sont deux arts divins donnés aux mortels pour réaliser l'union et l'harmonie de l'un et du multiple, de l'accord des contraires, la fusion du fini et de l'infini, le rapport de l'image et de l'idée. Pour eux, l'idéal pédagogique se traduit en termes d'esthétique et l'esthétique en termes de morale ou de pédologie. Du souci d'accorder les besoins psychologiques individuels avec les exigences sociales, découle ce fait qu'en Grèce comme à Rome les jeux prenaient un caractère national et public, de sorte que l'art était enveloppé dans la vie.
Tout autre est le caractère de la civilisation et de la vie modernes où l'intérêt industriel et économique absorbe le meilleur des forces de l'activité sociale et individuelle, où l'art ne semble plus être une nécessité sociale, comme s'il s'était détaché de la vie pour devenir tantôt luxe, tantôt métier. Raison de plus pour que l'éducation du geste et l'éducation esthétique nous paraissent aujourd'hui nécessaires pour réagir contre la domestication organisée, contre la désintégration de l'individu auxquelles tendent les pénibles conditions de la lutte pour la vie moderne, pour sauver ce qui, chez chacun de ces humains standardisés et travaillant à la chaîne, peut subsister de personnalité ou de fantaisie.
L'enfant a d'ailleurs une tendance naturelle à se défendre contre cette contrainte. Il va au jeu qui suscite un développement de forces, au jouet misérable qu'embellira la flamme de son imagination et de son enthousiasme et qu'il préfère au jouet de luxe dont la perfection mécanique supprime toute initiative personnelle. Le geste humain tend à s'émanciper de la pure adaptation. L'homme ne révèle l'ampleur de sa personnalité que lorsque, dans le cercle du nécessaire, il embrasse le superflu.
L'enfant qui crée, ou qui cherche à créer, est joyeux parce qu'il prend ainsi conscience de sa personnalité. Il cherche à s'affirmer comme l'architecte et le constructeur de mondes nouveaux de gestes, de pensées et de sentiments; il éprouve de la joie dans le fait de déployer et d'affirmer ses forces naturelles. Et c'est dans le jeu et dans l'éducation du geste dès l'enfance que s'établira, pour l'avenir, l'harmonie entre l'affectivité, la motricité et l'intelligence, dont dépendra sa personnalité future.
Le jeu, chez l'enfant, n'est donc pas - comme l'estiment la plupart des parents - la simple manifestation d'un besoin de détente ou de joie puérile. Il répond à un besoin biologique et aussi à un besoin intellectuel d'action et de réalisation. Ce n'est pas seulement parce qu'il est jeune qu'il joue. Le besoin de jouer ne s'atténue que lorsque disparaît l'état de jeunesse dont il est l'un des éléments essentiels, mais ce stade se prolonge jusqu'à un âge très variable selon les individus. Et, si l'enfant prend au sérieux le jeu, c'est qu'il est pour lui l'apprentissage de la vie. Montaigne écrivait : "il fault noter que les jeux des enfants ne sont pas des jeux, et les fault juger en eulx comme leurs plus sérieuses actions". En effet, à chaque intérêt nouveau, correspondent des jeux nouveaux.
Education du geste
C'est pourquoi nous assistons, depuis quelques années, à l'évolution des méthodes d'éducation physique parallèlement à l'évolution de la pédagogie de l'esprit. Nous ne nous contentons plus, aujourd'hui, comme dans la méthode suédoise par exemple, d'exiger des attitudes correctes, ni, comme dans celle des agrès. de créer de la force. L'éducation physique ne consiste plus seulement à faire des muscles, de la force ou de la vitesse, mais à faire des hommes.
Et sans mépriser, bien au contraire, le développement morphologique nécessaire, nous cherchons surtout à le compléter par l'expression, le style, la précision, l'adresse, la technique qui constituent, pour arriver au meilleur rendement, des facteurs tout aussi importants que la force proprement dite. C'est pour cette raison que, en ce qui concerne plus particulièrement l'enfance. l'introduction, dans les méthodes modernes, du rythme et de la musique donne de si heureux résultats.
Le geste rythmé, tantôt inhibiteur et tantôt expression libératrice, exige la répression des gestes superflus, des réactions involontaires, surtout chez les enfants, dont l'incoordination motrice, l'excès de vie animale se refusent spontanément à toute régularisation. Une bonne éducation esthétique du geste s'impose donc parmi les facteurs pédagogiques, car elle constitue une discipline au moins autant qu'une parure. Elle agit même sur le caractère de l'enfant en luttant contre la crainte naturelle qu'il a du ridicule et contre la timidité.
Pour créer l'art, il faut atteindre au style, à l'ordre et à la maîtrise. C'est pourquoi, en plus de l'initiation du professeur, il est utile d'imposer, par la musique par exemple, un rythme qui permette de donner un accent aux ordres du maître, de lutter contre le désordre ou contre la monotonie, de varier l'intensité des exercices, d'établir enfin la collaboration nécessaire entre la vue, l'ouïe et le sens musculaire, assurant ainsi un harmonieux dosage de l'effort. C'est aussi pourquoi l'on tend à substituer à l'enseignement encyclopédique ou collectif et aux méthodes de contrainte un peu raides et un peu militaires de notre enfance, des méthodes plus attrayantes, plus souples, permettant d'instituer au besoin (comme en pédagogie intellectuelle) une éducation physique individuelle et "sur mesure".
Les conséquences sociales de l'éducation du geste sont évidentes. On conçoit que, pourvu de ces qualités, l'adolescent, lorsqu'il abordera l'usine ou l'atelier, transposera aisément, dans le domaine professionnel, ces qualités ainsi acquises de précision, de vitesse, d'adresse, de force, conditions du goût au travail et du succès, car le but, dans les deux domaines, celui du stade et celui de la profession, est le même rechercher le maximum de rendement avec le minimum de fatigue et de déplaisir. Et c'est grâce à la facilité et à l'harmonie qui accompagnent le travail bien fait que l'effort devient, chez le bon ouvrier, une satisfaction, alors, qu'à tant d'autres, il apparaît comme une contrainte.
Les sports
Les sports constituent l'épanouissement naturel et le degré supérieur de l'éducation du geste. Lorsque l'enfant, devenu adolescent, réalise, grâce à cette éducation progressive et rationnelle, toutes les possibilités de ses fonctions motrices et qu'il acquiert la notion de sa force, il éprouve le besoin de la comparer à celle de ses semblables, d'où l'idée de compétition qui constitue la limite où finit l'éducation physique et où commence le sport. Or, s'il est exact que la compétition et l'enthousiasme qu'elle provoque sur les sujets jeune peuvent mener à certains excès des adolescents non préparés à cet effort par une éducation physique préalable, ils sont salutaires pour ceux qui, bien entraînés et médicalement contrôlés, abordent le stade munis des aptitudes et de la résistance nécessaires.
Epanouissement des facultés motrices
Dans la pratique des sports, l'adolescent trouve toute la gamme de ses désirs ou de ses aptitudes, depuis les sports les plus simples, dits naturels : marcher, courir, sauter, nager, lancer, se défendre, jusqu'aux sports exigeant les techniques et les accessoires les plus compliqués. Car ils ont tous le caractère commun d'exalter l'action sous ses formes les plus pures et de nous offrir le spectacle de la force dépensée en beauté. De même que la danse est le chant du mouvement, le style de l'athlète est le chant de la force.
Dans le premier cas (sports dits naturels ou athlétiques et qui constituent l'essentiel des jeux olympiques de l'antiquité) cette force représente l'énergie humaine seule et nue devant l'effort, aux prises avec les obstacles naturels que lui oppose le milieu ambiant la pesanteur, la pression atmosphérique, l'eau, le temps, la distance.
A un second stade, c'est l'énergie humaine multipliée dans ses effets par un engin (ski, pédale, manivelle, aviron) qui lui permet d'augmenter sa vitesse et sa puissance. Dans les sports dits mécaniques (automobile, avion), l'homme asservit les forces de la nature avec des engins de plus en plus puissants. Dans tous les cas, c'est l'homme sans cesse à la conquête du mouvement. Besoin instinctif et essentiellement humain. Le primitif, lorsqu'il domptait ses coursiers, agissait sous la même inspiration et, si l'aigle avait pu le porter, il eût tenté de l'asservir pour s'élever avec lui dans les nues.
Une école d'énergie
Les sports ont aussi leur intérêt pour la formation du caractère et la préparation de l'individu à la vie sociale ou professionnelle. Ils dotent leurs adeptes de cet excédent de puissance nécessaire aux périodes difficiles de la vie, indispensable parce que la vieillesse gagne sur nous chaque jour et nous retire des aptitudes qu'il faut remplacer; or ces qualités de compensation ne peuvent s'obtenir que par l'entraînement et le bon entretien de la machine humaine. Ils préparent à la lutte pour la vie c'est ainsi que les sports collectifs, ou par équipes (football, hockey), préparent à la collaboration, à l'initiative, au partage des responsabilités, au respect de soi-même et de l'adversaire loyal.
Ils sont enfin une école de courage et de volonté utile aux intellectuels et aux futurs meneurs d'hommes auxquels ils apprennent le goût de l'effort. Il faut n'avoir jamais terminé une course, au moment où, épuisé par la lutte, l'athlète se donne tout entier, physiquement et moralement tendu vers une seconde de moins ou un centimètre de plus, au moment où les volontés chancellent, où il faut lutter contre la fatigue et la souffrance parce qu il n'y a pas d'autre issue que de vaincre ou d'être vaincu, pour ne pas réaliser. la merveilleuse école que constitue l'effort athlétique dans la formation du caractère et de l'énergie.
C'est le même but que, sous une forme moins sportive, poursuivent certaines doctrines telles que le scoutisme qui. malheureusement, dans l'état actuel de son organisation, a l'inconvénient de cultiver avec exagération l'esprit de corps et d'être trop étroitement apparenté à des groupes politiques ou confessionnels qui tendent à diviser les enfants, alors que le sport, selon l'idéal olympique, cherche à les rapprocher.
Certes, du fait de leur vulgarisation trop rapide au cours de ces vingt dernières années, les sports ont pu donner lieu parfois à quelques excès regrettables, parce que trop d'adolescents bien doués mais mal conseillés, grisés par les applaudissements ou par les comptes rendus, n'ont vu dans leur pratique qu un métier lucratif dont ils ne comprennent pas que les profits sont éphémères, car la forme athlétique est un état fort instable dans lequel on ne peut se maintenir très longtemps. Mais les arts, la politique, les religions n'ont-ils pas connu, comme le sport, des périodes de mysticisme et d'exagérations collectives?
Ces exceptions contraires au but recherché mises à part, l'éducation sportive, bien dirigée et surveillée par des maîtres compétents, constitue pour l'enfant une excellente école où tout en cultivant son corps, il apprend à penser, à sentir, à vouloir. Le sport contribue également à rendre à nos vieilles nations, un peu fatiguées par plusieurs siècles de luttes incessantes et stériles, le goût de l'action, de la jeunesse et de la vie. Les luttes pacifiques du stade dont les Grecs avaient fait la base de leur civilisation, tout en répondant à la satisfaction d'un besoin individuel de vitalité, d'émancipation et d'action, contribuent à la renaissance d'une jeunesse plus belle et d'une humanité meilleure.