![]()
L'Ecole
Les activités à l'âge scolaire
(Henri Wallon)
1) Les disciplines intellectuelles
Les activités contrôlées de l'esprit font leur apparition au début de l'âge scolaire, c'est-à-dire vers 6 ou 7 ans. Assurément elles sont exercées et développées par les disciplines de l'école, mais elles commencent par être la condition de leur réussite. L'âge scolaire répond à un stade de maturation mentale, quelle que puisse être l'influence ultérieure de l'école sur la formation de l'esprit. Et le pas est franchi à peu prés simultanément dans les différents domaines de l'activité psychique, si variable que puisse être en chacun, plus tard, le rythme de ses développements.
Adaptation à la vie scolaire
L'adaptation à la vie scolaire suppose d'abord chez l'enfant un nouveau pouvoir d'adaptation dans ses rapports avec l'entourage.
Durant les deux premières années de sa vie il se confondait avec l'ambiance par une sorte de symbiose successivement nutritive, émotive, imitative, qui semblait diffuser hors de lui sa sensibilité. Celle-ci, en l'absence de toute délimitation nette entre ses objets et le sujet sentant, semblait s'identifier avec chaque situation nouvelle; si l'enfant arrivait à systématiser ses impressions, c'était seulement en fonction des circonstances successives dans lesquelles il se trouvait inclus.
Il ne se percevait encore qu'à travers les différentes structures qui répondaient aux cortèges d'influences d'où dépendaient la satisfaction de ses besoins, les divers moments de son existence, les conditions de son activité. La place qu'il y tenait l'emportait sur le sentiment de sa propre identité (ainsi de ce petit garçon, cité par Stern, que la naissance d'un frère plus jeune amenait à se prendre lui-même pour sa sur aînée). C'était l'âge aussi où l'enfant parlait plus aisément de lui-même à la troisième qu'à la première personne.
Une première révolution se produit vers trois ans la crise de personnalité. Pendant de longues semaines l'enfant est tellement accaparé par son moi nouvellement découvert qu'il lui arrive de se livrer à une escrimé purement formelle d'opposition à l'égard d'autrui.
Opposition tantôt d'apparence toute réflexe et tantôt machiavélique. Tout lui devient occasion de faire triompher son caprice, de pouvoir se préférer. Il commence à distinguer le mien du tien, en cherchant bien souvent à ruser pour accroître l'un aux dépens de l'autre. Il est hanté par le besoin de se mesurer avec ceux qui l'entourent et de s'assurer l'avantage.
Mais cette première affirmation de sa personne est encore dépendance. Dépendance vis-à-vis du partenaire qu'il lui faut chaque fois se choisir pour s'affirmer. Effectivement, dès l'instant où s'émousse ce besoin de rivalité, qui est plus ou moins marqué, plus ou moins fugace suivant les sujets, cet âge est celui des fixations affectives, l'enfant adoptant comme un refuge unique, un modèle indiscutable et une sorte de sur-moi telle personne de son entourage. C'est vers 4 ou 5 ans que ce travail de fixation est le plus actif, et il peut laisser des traces durables dans l'orientation mentale de l'enfant.
Réaction contre les fixations affectives.
L'âge qui suit est une réaction parfois violente contre ces tendances. Les camarades rencontrés à l'école n'en sont que l'occasion ou l'instrument. Dans les classes maternelles, en effet, les rapports des enfants entre eux et avec les maîtresses sont encore du type interindividuel. C'est un peu plus tard qu'ils subissent le contrôle du groupe. Les démêlés entre enfants n'ont souvent pas d'autre origine. Certains, sitôt à l'école, opposent avec une sorte de jactance leurs relations de camaraderie à celles de la famille, comme s'ils y trouvaient un moyen de revanche et de libération vis-à-vis de contraintes ou d'attachements, dont la force était jusqu'alors si accaparante qu'ils n'en soupçonnaient même pas l'existence.
Ils ne manifestent que honte et dérision pour les gestes de sollicitude et de tendresse familiale, soit en présence de leurs camarades, soit même dans le privé de la famille. Mais ce contrôle exercé sur eux-mêmes s'alimente à celui qu'ils exercent impitoyablement sur autrui. Par les brimades et les coups, ils châtient ceux chez qui se perçoit la persistance et la prépondérance des fixations familiales ou leur transfert sur la personne du maître. L'écolier qui semble tenir davantage à ses rapports personnels avec un personnage tutélaire qu'à la libre mise en place réciproque de chacun parmi les autres est facilement tenu pour un mauvais camarade.
Le contrôle du groupe
Le résultat de ce classement exprime nécessairement quelque chose du caractère propre à chacun des enfants en présence. Leurs compétitions mettent en évidence la diversité de leurs personnalités. Les uns veulent dominer, d'autres se plaisent à exécuter. Les jeunes meneurs, ceux qui s'imposent, non sans lutte parfois, comme chefs de jeux ou chefs de bande ont été plus particulièrement étudiés déjà. Mais leur succès ne tient pas à eux seuls. Il est encore fonction du groupe entier, dont la composition est sujette à varier, si jaloux que soit souvent le chef d'en maintenir l'unité et la pureté.
Le groupe a lui-même ses conditions propres d'existence. Rien ne peut lui donner plus de vitalité que ses rivalités avec des groupes semblables. Mais il peut aussi s'y produire des scissions. Un autre groupe peut exercer une attraction qui amène le premier à se désagréger. Perpétuellement obligés de choisir au cours de ces vicissitudes, les enfants ne cessent pas de s'éprouver et de se contrôler mutuellement, de contrôler aussi les effets de leur propre conduite.
Leur place parmi leurs camarades change d'ailleurs suivant le mode d'activité qui domine chacun des groupements auxquels ils peuvent appartenir simultanément. Ils s'habituent ainsi à comparer des supériorités d'espèces diverses. L'individu ne se confond plus avec un certain système de relations. En présence de systèmes nombreux et variés, il peut s'en différencier, en faire la critique et, à l'occasion, les utiliser avec discernement et calcul.
Application des activités à leurs objets
C'est encore une activité contrôlée, dirigée, sélectionnée que met en jeu l'enseignement scolaire. Les objets qu'il impose ne sont plus de ceux vers lesquels elle se porterait spontanément. Une des plus grosses difficultés est d'abord de lutter contre les distractions du jeune écolier, d'obtenir qu'il résiste aux motifs de curiosité ou d'action qui le détourneraient de tâches définies et suivies.
Son manque de ténacité dans l'occupation en cours s'observe d'ailleurs, durant la période préscolaire, même dans ses jeux. Mais ses progrès sont considérables entre 4 et 6 ans. Suivant les constatations de Ch. Bühler, de 3 à 4 ans le nombre de distractions qui peuvent intervenir pendant la durée d'un même jeu est de 12,4 en moyenne; il n'est plus que de 6,7 de 5 à 6 ans. A cette diminution répond une augmentation proportionnelle dans la durée du jeu, qui peut atteindre jusqu'à 1 h. 1/2 et plus.
En même temps, l'enfant devient sensible à des motifs d'intérêt ou de jouissance qui n'appartiennent plus nécessairement aux circonstances actuelles, mais qui peuvent être à échéance plus ou moins lointaine. Ainsi se développent très rapidement à cet âge-là les aptitudes qu'exigera l'école. L'évolution se continue d'ailleurs à l'époque scolaire et Léontiev a montré comment, de 8 à 9 ans encore, la poursuite de buts éloignés n'est possible qu'avec le soutien de stimulants sensoriels qui jalonnent l'effort de symboles concrets. C'est seulement entre 10 et 13 ans que ces points de repère cessent d'être indispensables, qu'ils se résorbent plus ou moins totalement dans des tendances correspondantes et que la réflexion abstraite apparaît.
La prétendue facu1té d'attention
A cet ensemble de possibilités mentales la psychologie des facultés donne le nom d'attention, voulant désigner ainsi les différents degrés d'un pouvoir particulier. spécifique, unique. Mais pour le définir, on le considère sous trois aspects, qui ont été, dans la suite, trop souvent mélangés et confondus entre eux, ce qui permet des explications faciles, mais incohérentes et illusoires.
Tantôt l'attention a été ramenée à un changement dans la qualité des impressions de conscience, dont certains auteurs comme Titchener et ses élèves ont essayé de rendre compte à l'aide de distinctions subtiles plus grande intensité, plus grande clarté, plus grande fixité et finalement plus grande "attentivité". Tantôt c'est avec l'objet, le contenu de l'acte mental ou de la conscience qu'elle a été identifiée attention sensorielle, motrice ou intellectuelle.
Tantôt enfin c'est la nature de l'acte lui-même qui a été envisagée : attention spontanée ou involontaire, volontaire, émotionnelle. Ces deux derniers points de vue ont été nettement distingués par Wundt pour le contenu de la conscience il propose le nom d'aperception et réserve celui d'attention à l'aspect dynamique de l'acte, qu'il définit d'ailleurs aussitôt par un sentiment de tension lié à un réel état de tension musculaire, par des sensations organiques encore mal identifiées, par des impressions assez semblables soit au plaisir soit au déplaisir : c'est-à-dire, en définitive, par des états de conscience. Pour différentes que soient ces impressions subjectives des images se rapportant à l'objet de l'attention, c'est donc au contenu de la conscience qu'est aussi ramené ce qui serait l'attention proprement dite selon Wundt, c'est-à-dire quelque chose d'analogue à l'effort ou à la volonté.
Mais c'est, sans doute, dans les théories comme celles de Ziehen, d'Ebbinghaus, de G. E. Muller, où l'activité de l'attention est ramenée à celle des images occupant la conscience, que la confusion est la plus patente. L'attention étant expliquée par la prédominance de certaines représentations sur d'autres, les causes de cette prédominance ont été cherchées dans leur lutte et leur empêchement réciproque à l'entrée de la conscience, ce qui ne rendait pas compte du succès des unes sur les autres; dans le "routage" qui favoriserait les unes aux dépens des autres, mais qui ferait de l'attention un simple effet de l'habitude et en éliminerait les effets de surprise, si importants cependant; dans une inhibition des unes ou dans une action de soutien (Unterstützung) au profit des autres, ce qui suppose soit l'intervention d'un facteur exogène, ce qui est contraire au principe de l'explication, soit une activité intrinsèque des représentations elles-mêmes.
Et telle est, en effet, l'hypothèse adoptée. Dans le complexe de représentations avec lequel se confond à chaque instant la conscience, certaines auraient le pouvoir de devenir plus claires, plus centrales, plus durables, d'exercer parmi les autres une sorte de sélection et de s'identifier avec la conscience du sujet, d'être ainsi l'expression de son "je". Inutile d'analyser l'extraordinaire mélange d'impressions subjectives, de substantialisme idéologique, de dynamisme arbitraire dont est fait ce pouvoir conféré à certaines images, à celles naturellement qui sont censées mener le train de la conscience, ce qui par surcroît, fait de la théorie une pure tautologie.
Effets contradictoires de l'attention
Le cas de l'attention est un bel exemple de résultats décevants auxquels aboutit la psychologie lorsqu'elle recueille les restes d'une causalité animiste et périmée, en se bornant à la détailler plus ou moins en pouvoirs autonomes et à lui chercher des concomitants soit dans des intuitions subjectives, soit dans l'analyse abstraite d'une conscience ramenée à des entités purement formelles, soit même dans certains faits d'expérience ou certaines recherches expérimentales.
Assurément, si le mot attention existe, s'il appartient au langage courant, c'est qu'il a une signification tout au moins pratique. Signification qui ne peut cependant servir de fondement à aucune théorie, à aucune entité psychologique, à moins qu'elle n'ait été confrontée avec l'usage qui est fait de ce mot. Or ce qu'il désigne ou cherche à susciter c'est, en présence d'un objectif déterminé, l'activité la plus appropriée.
Mais avec l'objectif change le genre d'activité. Actuel, l'objet peut mettre en jeu soit l'activité motrice, soit l'activité perceptive. S'il n'est pas présent, il est un pur objet mental. En chaque cas la nature des résultats va nécessairement différer, s'ils ne sont que le plus haut degré d'efficience d'activités spécifiquement distinctes et dont les buts parfois s'opposent. Pourquoi leur chercher alors un dénominateur commun, et y voir les manifestations équivalentes d'un même pouvoir autonome?
Il peut résulter en effet de ce qu'on appelle attention soit une sensibilisation diffuse, soit une focalisation de la sensibilité, telles que tout incident survenant dans l'ambiance suscite une réponse ou, au contraire, reste sans effet, tant qu'il ne coïncide pas exactement avec la zone rétrécie de la sensibilité restée réceptive. La réceptivité peut, d'ailleurs, être supprimée pour tout ce qui est d'origine extérieure, et se limiter à des incitations purement endogènes ou mentales, d'espèce parfois très particulière. A ces deux limites opposées peuvent aussi répondre, au lieu de l'attention, des états qui sont considérés comme le contraire de l'attention. Entre les deux peuvent s'échelonner toute une série de combinaisons mixtes, qui délimitent diversement pour chaque cas le champ de l'attention.
Sensibilisation diffuse
La sensibilisation diffuse peut avoir elle-même des effets variables, la réponse à un stimulus pouvant être soit un mouvement, soit une sensation plus ou moins nettement identifiée.
Les centres que l'excitation atteint d'abord sont ceux des réflexes, qui peuvent d'ailleurs concourir à l'accommodation sensorielle et, inversement, être ensuite contrôlés et rectifiés par la sensation. Il n'en reste pas moins qu'ils sont une réaction plus élémentaire que la perception. Dans les états de sensibilisation diffuse il leur arrive de se produire avec une sorte d'incontinence radicale, leur succession répondant à toutes les causes de stimulation qui viennent à surgir dans l'ambiance, quelle qu'en soit la diversité.
Ils se montrent parfois tellement précipités et disparates qu'il est difficile d'imaginer entre eux la moindre unité de perception ou de conscience et qu'ils sont, en tous cas, la négation de toute réaction utile et appropriée. Cet éréthisme des actions réflexes qui caractérise l'hyperprosexie montre qu'à l'état normal doit s'exercer entre elles un minimum de sélection et de réduction, ce qui suppose l'aptitude de leurs centres à se laisser inhiber par d'autres. C'est néanmoins de leur excitabilité, tout au moins latente, que dépend le contact avec le milieu, condition nécessaire de toute activité.
Focalisation
A l'opposé, la focalisation de la conscience ou de l'activité sur un objectif réduit implique une extension d'autant plus grande de l'inhibition aux dépens de l'excitabilité. Il semble d'ailleurs que croissent simultanément l'intensité de l'une et de l'autre, sans doute par une action réciproque qui rappelle les rapports de l'excitation et de l'inhibition découverts par Pavlov au cours de ses recherches sur les réflexes conditionnels. Elles se développent en effet simultanément et se délimitent mutuellement, toute zone d'excitation s'entourant d'une zone d'inhibition, par une sorte d'induction active qui laisse persister leur antagonisme.
Aussi est-il arrivé à Pavlov, quand il cherchait à spécialiser davantage un réflexe, c'est-à-dire à réduire d'autant la zone excitée, de voir l'animal s'endormir, la croissance de l'inhibition en étendue et en intensité finissant par lui faire submerger jusqu'à la zone où se cantonnait l'excitation.
C'est le résultat auquel pourrait aboutir une attention concentrée à l'extrême sur un objet trop exclusif, si le sujet n'utilisait à temps quelque diversion, dont nous fournissent la preuve ses gestes plus ou moins automatiques, une mimique superflue ou les occupations parasites auxquelles il s'abandonne soudain durant un effort intense de concentration intellectuelle.
Faute de reprendre ce contact sensori-moteur avec l'ambiance, il succomberait à la somnolence. inversement d'ailleurs, le sommeil peut laisser subsister certains îlots de vigilance qui n'attendent, pour dissiper l'inhibition où il plonge l'activité intellectuelle, qu'un stimulus approprié. C'est, parmi tant d'autres, le cas bien souvent cité de la mère endormie que laissent insensible des bruits assez violents, mais qu'éveille un faible gémissement de son enfant.
Ces mêmes rapports de l'excitation et de l'inhibition, de la vigilance et du sommeil pourraient expliquer le somnambulisme et aussi la suggestion hypnotique à terme, si sa réalité même n'était rendue suspecte par ce mélange indiscernable de crédulité et de supercherie qui font trop souvent de l'hypnotiseur et de l'hypnotisé un couple de complices.
Une épreuve : les temps de réaction
La contradiction des effets attribués à l'attention ressort encore très bien d'une épreuve simple, celle des temps de réaction. Si le sujet doit réagir toujours au même signal par le même geste, son effort tend vers un maximum de rapidité, assez variable d'un individu à l'autre en régularité et en durée. Mais chez tous croît, avec l'application de faire vite, le risque de réagir à d'autres stimuli que le signal.
Or l'attention a un effet tout opposé si le sujet doit, au contraire, ne réagir qu à un stimulus parmi plusieurs autres ou à chaque stimulus réagir différemment. La justesse des réactions peut alors entraîner un sérieux allongement des temps. L'activité mise en jeu est différente, l'effort différemment orienté. Comment, sans confusion, les imputer à un même pouvoir, l'attention?
Suffirait-il de distinguer entre une attention motrice, dans le premier cas, sensorielle dans le second? Mais les effets attribués à l'attention dans l'accomplissement d'un acte moteur sont parfois son accélération, d'autres fois l'intensification de sa force, qui peut exiger un temps de préparation et de la lenteur, ou enfin une précision et une minutie qui s'accommoderaient mal de gestes violents ou précipités.
Du côté de la perception aussi la différence des résultats peut être grande : vitesse à se saisir d'un stimulus, à le distinguer d'un autre ou, au contraire, attente jusqu'à ce qu'il atteigne son maximum de clarté, de précision, de conscience; exacte appréciation des différences de qualité, d'intensité, de simultanéité; ou bien intensification, antériorisation, par rapport à d'autres, de l'excitation attendue, prévue, sollicitée. Une semblable diversité d'effets s'observe aussi avec des objets purement mentaux effort pour enchaîner ou pour isoler les impressions, les images, discrimination des éléments ou intuition des ensembles. Toutes les formes de la réflexion, tous les buts que se propose l'activité intellectuelle pourraient être semblablement donnés comme des actes d'attention.
Dira-t-on que derrière toutes ces opérations diverses il y a un facteur commun qui se confondrait précisément avec l'attention, de même que derrière les différentes aptitudes intellectuelles Spearman affirme l'existence d'une intelligence générale, d'un facteur g qui les commande toutes? Mais c'est en partant d'épreuves destinées à mesurer rigoureusement les aptitudes spéciales et par leur mise en corrélation que Spearman a reconnu ce fonds qui leur est commun. D'autre part, l'intelligence est une activité parmi d'autres activités. Il n'est pas indifférent de constater qu'elle a sa spécificité et qu'elle n'est pas un simple faisceau d'activités hétérogènes.
Mais comment définir la spécificité de l'attention si elle se manifeste à propos de toutes les sortes d'activités ? Et quelle commune mesure lui trouver, à moins de remonter jusqu'aux sources vitales de l'énergie? Il s'agirait alors d'un problème qui s'étendrait à tous les actes où cette énergie se dépense. C'est la régulation de la dépense, l'intensité du débit qui serait en question. Mais elle dépend d'appareils plus spéciaux à mesure que les fonctions se spécialisent. L'étude de l'attention se confondrait donc avec celle de tout le fonctionnement psychique à ses différents degrés de spécialisation, d'efficience, et selon ses différents objets.
Variations dans le débit de l'activité
Le débit de l'activité n'est pas uniforme. Il varie sous l'influence de divers facteurs. Il en résulte que l'acte d'attention n'est pas une tension continue mais résulte d'une lutte ou d'un équilibre entre ces facteurs.
Diminution du tonus vital
Il est d'observation courante qu'avec un fléchissement du tonus vital, dû à de mauvaises conditions physiologiques, l'efficience des différentes activités, ou si l'on veut la capacité d'attention, .est compromise et que les premières activités atteintes sont les plus complexes. Il en résulte même habituellement une libération des activités plus élémentaires qu'elles contrôlaient, par exemple de la réflectivité sensorielle ou motrice, qui l'emporte alors sur la réflexion intellectuelle.
Ces effets se confondent avec ceux produits par la fatigue la fatigabilité augmente. Les influences alimentaires, pharmacodynamiques qui troublent l'équilibre neuro-végétatif peuvent avoir le même résultat, comme aussi les oscillations physiologiques de cet équilibre. Les émotions violentes ou déprimantes agissent dans le même sens. On a pu noter également l'influence des saisons, de l'altitude.
Degré de l'excitation
Mais des variations plus intimes dans le débit de l'activité ont été révélées, en particulier, par les recherches sur la sensibilité liminaire. Quand l'excitation est tout juste suffisante pour produire une sensation, la sensation présente des intermittences périodiques: de fines striations sont alternativement vues floues et distinctes; l'anneau à peine visible que donne une strie menue sur un disque blanc qui tourne disparaît par intervalles.
L'explication de ces faits et d'autres semblables a été imputée à des modifications motrices : mais l'atropinisation de l'il ne les modifie pas; à l'action de fibres centrifuges qui se distribuent dans la rétine et qui en régleraient l'activité : mais elles n'atteignent pas les spongioblastes (Piéron).
Les mêmes alternances s'observent aussi dans le domaine des sensations auditives : un son très faible semble périodiquement s'éteindre, et la différenciation qualitative qui donne le "tic tac" d'une pendule paraît être un fait de nature toute semblable. Des effets analogues peuvent être décelés à propos du mouvement et même au cours d'opérations intellectuelles suffisamment homogènes pour permettre la comparaison de leurs périodes : par exemple dans la recherche des temps de réaction ou par le moyen d'additions de deux chiffres faites en série.
Les rythmes physiologiques
Ce qui diffère, suivant les cas, c'est la durée des périodes. On a relevé des synchronismes divers: avec le rythme circulatoire, le rythme respiratoire, avec des variations toniques du système artériel répondant à des ondes vaso-motrices de longue période (25 s.). D'autres périodes dépassent la minute, atteignent 4 et 5 minutes. Ces rythmes peuvent se superposer, se contrarier, se succéder. Ils ne sont pas tous observables chez tous les sujets, mais leurs alternances peuvent accompagner les phases et les péripéties d'une même activité. S'ils en règlent, chacun à son étage physiologique, le débit, ils ne la gouvernent pas, mais sont intégrés par elle, c'est-à-dire sont utilisés ou inhibés suivant les besoins.
Toute activité laissée à elle-même parait être rythmique celle des muscles, chez l'embryon, avant d'être atteints par les filets nerveux issus de la corde dorsale (Wintrebert), ou les ondes contractiles du cur, qui toute la vie conservent presque totalement leur autonomie. Dans le système nerveux les fonctions les plus élémentaires se subordonnent aux plus élevées; les rythmes n'existent plus qu'en puissance et, au sommet, leurs effets sont comme résorbés par les nécessités de l'action.
Néanmoins ils continuent à la sous-tendre et elle doit plus ou moins s'y accommoder, faute de quoi l'appareil nerveux s'use et se détraque, comme il arrive chez l'ouvrier soumis à une cadence de travail trop éloignée de ses propres rythmes (Myers). Dans certaines conditions expérimentales tel ou tel rythme peut être mis en évidence : par exemple dans la recherche des seuils sensoriels.
Les rythmes scandent notre activité psychique, marquent l'instant propice à une diversion fortuite, à une association opportune, à un détour nécessaire, à un changement de point de vue, à une prise nouvelle de l'esprit sur l'objet. Les rythmes diffèrent d'un individu à l'autre. Ils diffèrent aussi avec l'âge. L'enfant a d'autres rythmes que l'adulte. Il y est aussi plus étroitement soumis. Ils sont une des causes qui le soustraient à l'action de l'objet et qui favorisent ses distractions. Dans son activité les influences successives l'emportent fréquemment sur les buts.
Incitations rivales
A tout instant l'activité sensorielle ou mentale doit réaliser son équilibre entre des incitations organiques et objectives. Le résultat n'est pas rectiligne et comme statique, il est souvent une oscillation, une alternance.
C'est ce que mettent en évidence ces perspectives ambiguës où les mêmes angles peuvent indifféremment être vus soit en relief, soit en profondeur. L'alternance des deux aspects a quelque chose d'incoercible : tout au plus peut-elle être quelque peu retardée par un effort approprié. La rivalité des champs rétiniens est quelque chose d'analogue. A part leurs points correspondants, qui constituent l'oroptère, ils donnent de l'objet un aspect dissemblable qui doit être unifié. Ici l'alternance fait place, le plus souvent, à une sélection. Les détails intégrés dans l'image perceptive peuvent être empruntés simultanément aux deux champs rétiniens. Il arrive aussi que l'un l'emporte sur l'autre par suite d'une habituelle prépondérance, souvent liée à une meilleure vision d'un des yeux.
La concurrence peut être aussi d'origine extrinsèque. Deux excitations simultanées mettent l'organisme psychique dans la nécessité de donner la priorité à l'une sur l'autre. Mais le temps de latence de l'excitation qui l'emporte s'en trouve allongé; il l'est plus encore lorsque l'excitation évincée avait quelque peu précédé l'autre. De deux stimulations, l'une visuelle, l'autre auditive, c'est la visuelle qui gêne le plus sa rivale. Pour se succéder dans le champ perceptif, deux excitations exigent un minimum de temps qui est, pour deux impressions tactiles ou pour deux impressions visuelles sans déplacement des yeux, de 17 à 20 centièmes de seconde. L'intervalle optimum est de 60 centièmes de seconde. L'aptitude à faire se succéder avec le maximum de rapidité les stimulations en instance de perception ou au contraire à les éliminer au profit d'un objectif, d'un thème unique d'activité est, bien que de sens inverse, dans chacun de ces deux cas, indistinctement rapportée à l'attention.
La résistance aux causes de distraction peut être renforcée dans des proportions considérables par l'exercice. On a constaté, en particulier, qu'elle est beaucoup plus développée chez des écoliers de la classe populaire qui doivent faire leurs devoirs dans un logis plein d'activités diverses que chez des internes habitués à travailler dans le calme d'une étude. L'effort opposé aux distractions augmente parfois le rendement obtenu en milieu neutre, mais au prix d'une fatigue plus rapide.
Incitations alliées
Entre les excitations périphériques et l'activité psychique les rapports sont constants et nécessaires. Non seulement elles lui fournissent ses objectifs, mais elles sont nécessaires à son entretien, même quand elles n'ont pas à y intervenir. Les expériences de Miguel Osorio Almeida et de Piéron ont montré que, privée de sa sensibilité cutanée, la Grenouille devient complètement inerte. Il n'y a sommeil qu'avec obtusion plus ou moins profonde des sensations périphériques. Les impressions kinesthésiques ou posturales ont un rôle semblable. On sait le soubassement d'attitudes, de contractions mimiques qu'exige souvent un travail ardu d'observation ou de réflexion.
L'intérêt
Ces influences intimes ne sont pas les seules. Il y en a aussi d'ordre affectif qui répondent, non plus seulement à l'éveil de l'activité, mais à son orientation. C'est d'elles que résulte l'intérêt dont s'accompagne l'activité en jeu. Intérêt positif ou négatif et souvent ambivalent. La répugnance peut être un stimulant comme le désir; impressions désagréables et agréables peuvent se succéder ou se mêler au cours d'une même activité. Ce qui est pénible renforce l'effort avant de le lasser; ce qui choque ou déplaît suscite souvent plus de curiosité, un besoin plus aigu d'exploration. L'intérêt n'a pas de nuance affective exclusive. Il appartient à toutes les variétés de passion. Son contraire n'est pas la peine, mais le désintérêt, qui amène la somnolence et peut même, chez l'enfant, entraîner le sommeil.
Cette habituelle combinaison d'impressions contraires rend plus facile à comprendre le passage des intérêts dits primaires ou immédiats à des intérêts dits secondaires ou différés. Les conceptions hédoniques de la vie psychique postulent l'identité de l'intérêt avec le plaisir et celle du plaisir avec la jouissance actuelle. Mais c'est l'action qui sous-tend l'appétence et qui procure la jouissance. Elle lui est antérieure. Même à ses étapes les plus élémentaires, elle suppose éventuellement l'effort ou même la souffrance. Rien n'est donc changé au principe de l'intérêt qui la guide, quand l'objectif, au lieu d'être immédiat, est différé, quand il n'est plus la satisfaction concrète d'instincts primaires mais la poursuite de réalisations abstraites et idéales.
Il n'y a pas d'intérêt dont le succès ne soit en quelque mesure différé. Le but de l'intérêt n'est pas fonction des seuls instincts primaires; il est relatif à toutes les sortes d'activités dès l'instant qu'elles existent, si élargis que puissent être leurs horizons. Assurément les plus vastes et les plus complexes sont les moins fréquentes, les moins accessibles au plus grand nombre, et ne se soutiennent qu'avec une difficulté croissante.
Des stimulants supplémentaires deviennent nécessaires. L'intérêt se fractionne à la poursuite de buts partiels ou auxiliaires. L'activité se jalonne de satisfactions provisoires. Ce que l'éducateur fait avec l'enfant en lui suscitant des récompenses, dont l'efficacité est d'ailleurs d'autant plus favorable aux fins dernières et fonctionnelles de l'activité en jeu qu'elles lui sont moins étrangères et en procèdent plus directement, quiconque doit soutenir un long effort le fait plus ou moins explicitement avec soi-même. Cette continuité de "conation" à laquelle certains ont ramené l'attention n'est pas une tension uniforme, brute et sans supports intermédiaires. Elle a ses étapes, ses détours, ses relais, dont le bon aménagement suppose une subtile pédagogie s'il s'agit d'autrui, l'apprentissage de ses propres virtualités s'il s'agit de soi.
L'effort - Rôle de l'activité mentale
Trop souvent l'effort a été préconisé pour lui-même et considéré comme le critère, comme l'essentiel de l'attention.
La tension musculaire
Sans doute faut-il reconnaître que, si le sentiment d'effort semble bien traduire un degré plus ou moins marqué de tension musculaire, il est incontestable qu'à toute activité, même purement sensorielle ou mentale, répond une augmentation du tonus musculaire. Généralisée, elle est comme une mobilisation préventive des forces prêtes à réagir et avec elle croît l'efficience de l'action. Mais sans proportionnalité, car son excès risque de bloquer aussi bien l'appareil mental que l'appareil moteur. Et elle peut aussi susciter à ses propres dépens une inhibition plus ou moins extensive. Des phases contraires de tension massive ou de relâchement plus ou moins total peuvent donc souligner l'application d'une activité à son objet.
Peut-être répondent-elles à des alternances de condensation et de fluidité, de fixation et de changement dans le cours des réalisations mentales, locale, la tension musculaire répond soit à des mouvements en puissance, soit à l'accommodation des organes sensoriels. Si l'objet est mental, il semble qu'il y ait transfert des accommodations périphériques. On a noté que la divergence des yeux diminue ou s'accroît selon que le sujet imagine un objet proche ou un objet lointain, selon que son esprit scrute un détail ou envisage un ensemble. En même temps s'opèrent les inhibitions périphériques nécessaires pour rompre ses contacts avec l'ambiance ou pour suspendre toute diversion motrice. Mais il arrive qu'au contraire se produisent des gestes automatiques et comme des tics plus ou moins inaperçus du sujet lui-même.
Ils sont le résultat à la fois de la dynamogénie diffuse qu'irradie l'activité mal contenue dans ses limites, et d'un relâchement dans le contrôle que, accaparée par son objet, elle cesse d'exercer sur des dynamismes subordonnés et partiels. Un certain mélange d'imprécision dans l'effort et d'incontinence motrice s'observe souvent chez l'enfant ou chez le névropathe.
Cette diversité d'effets montre l'inexactitude et l'insuffisance des théories qui ont identifié l'attention avec des orientations déterminées de l'appareil moteur. Sans doute la participation de l'appareil moteur est-elle indispensable à l'activité sous ses différentes formes. Il leur fournit à toutes un support. Pour les actes moteurs il est un moyen d'exécution. Il sert à délimiter le champ des actes perceptifs. Il sous-tend les différentes phases des actes mentaux. Mais il n'est pas capable d'en rendre compte totalement. Il en est d'autant moins capable que l'objet de l'activité est moins objet de mouvement. A chaque niveau d'activité surgissent des conditions nouvelles qui ne peuvent se résoudre dans les précédentes, bien qu'elles les supposent.
Sur le plan perceptif
L'attention a été souvent ramenée au nombre d'objets distincts qui peuvent être saisis dans un seul acte de conscience. Pour déterminer ce nombre, il a fallu prendre des précautions :
Réduire chaque objet à sa plus simple expression, c'est-à-dire à un point ou à un trait, pour éviter toute incertitude sur l'unité réelle de l'objet ou sur sa décomposition par le sujet en parties diverses; réduire le temps de présentation, suffisamment pour rendre tout dénombrement impossible; le réduire encore pour ne pas laisser se réaliser l'acte perceptif qui grouperait plusieurs de ces points ou traits en une figure et les ramènerait ainsi a l'unité. La durée qui s'est avérée la plus favorable oscille autour de 30 millièmes de seconde. Le nombre des objets simultanément saisis est de 2 à 3 vers 6 ou 7 ans, de 4 à 5 vers 14 ans, de 4 à 6 pour un adulte.
Ce nombre est le même pour tous les sujets de même âge. L'exercice ne peut le faire varier. Cette constance est la marque d'une fonction élémentaire et très proche encore du fait physiologique. Par contre, l'aptitude à grouper dépend bien, elle aussi, de l'âge, mais présente de grandes différences individuelles et peut être développée dans des proportions considérables par un entraînement approprié. Elle se manifeste dès que le temps de présentation est suffisant; elle est même incoercible. Elle consiste dans l'aptitude à consteller en figures plus ou moins complexes des éléments discontinus. Ces figures sont essentiellement des formes géométriques, mais ceux qui savent le mieux les réaliser sont aussi ceux dont le pouvoir perceptif est le plus développé pour des objets quelconques.
Il n'y a donc pas d'activité sensorielle sans que l'activité mentale intervienne. Le champ de ses combinaisons est vaste et s'étend à tous les domaines. Elles élargissent la marge des variations qui peuvent surgir, non seulement entre individus, selon leurs dispositions et aptitudes, mais aussi chez un même individu. Car l'entraînement et le jeu des compensations, dont les possibilités s'accroissent en même temps que la complexité des fonctions, leur permettent de toujours mieux s'ajuster à des circonstances ou des réalités plus diverses. C'est en cherchant à les susciter chacune selon ses mécanismes propres et en les rendant plus habituelles, plus familières, ce n'est pas par des appels à une attention globale, à l'effort en soi, qu'il est possible d'obtenir une discipline meilleure de nos différentes activités.
Acquisition des connaissances
Avec l'âge scolaire commence une période d'actives acquisitions intellectuelles, auxquelles l'école, précisément, va servir d'instrument principal. Acquérir, c'est fixer des connaissances de manière à pouvoir les évoquer plus tard en cas de besoin. Du moins est-ce la définition qui semble justifiée par la pratique des récitations en usage dans les classes. A ce genre de travail la psychologie des facultés a fait, comme de juste, correspondre un pouvoir particulier, la mémoire. Mais derrière le mot le pouvoir reste à identifier, et ce n'est pas plus facile que pour l'attention.
Sur le terrain pédagogique, d'abord, l'enfant doué de mémoire ne l'emporte pas nécessairement sur ses condisciples. Certaines performances remarquables sont même parfois le fait d'imbéciles caractérisés. Des formes d'acquisition supérieures s'opposent donc à l'enregistrement littéral des données scolaires, qui peut en effet devenir une gêne pour l'utilisation ultérieure des notions ainsi fixées. La simple compréhension, au contraire, qui fait assimiler instantanément ces données, dissout très souvent leur formule littérale. Mais peut-on dire que cette seconde façon d'apprendre n'a rien à voir avec la mémoire ? Les progrès réalisés montrent bien que quelque chose survit aux opérations de connaissance. Les deux mécanismes sont pourtant bien différents, même s'il leur arrive de se combiner.
La période préscolaire est celle, sans doute, où les acquisitions sont le plus rapides et le plus fondamentales. Elles sont pourtant sans analogie avec les appétits de mémorisation qui s'éveillent dans leur première nouveauté vers 6 ou 7 ans, comme en témoignent par exemple ces comptines ou formulettes que les enfants se font un jeu de s'enseigner mutuellement.
Les automatismes : le langage
Beaucoup d'acquisitions de cet âge sont liées à des faits de maturation fonctionnelle. C'est le cas d'automatismes comme la marche, dont l'apprentissage est spontané. Pour le langage il en va de même. Ce n'est pas à un défaut de mémoire qu'est imputée l'inaptitude d'un enfant à reconnaître un mot plusieurs fois prononcé devant lui, à en saisir le sens ou à l'énoncer lui-même. Si le trouble s'avère définitif, il s'agit d'agnosie ou d'apraxie portant sur le langage, autrement dit d'aphasie. S'il y a simple retard, c'est un retard fonctionnel de la parole.
Et pourtant l'acquisition ou l'évocation opportune des mots, des locutions, des formes syntaxiques sont-elles sans rapport avec ce qui est communément appelé mémoire? Devant un nom qu il ignore l'enfant n'est-il pas comme l'adulte en présence d'une langue étrangère, et n'est-ce pas à des moyens mnémotechniques que nous recourons pour retenir ou pour retrouver des termes qui ne nous sont pas encore familiers? Nous leur cherchons des ressemblances, nous les associons à certaines circonstances plus ou moins singulières ou, au contraire, nous tentons de les rattacher à un automatisme qui nous permette de les susciter à volonté.
Où se trouve la limite entre ce travail de mémoire et l'utilisation fonctionnelle du langage par la pensée? Se réduit-elle à une simple question de degré? Est-elle marquée par l'élimination des références étrangères à la fonction, et qui avaient été d'abord nécessaires? Ne pourrait-on parler de mémoire que dans cette phase provisoire d'intégration incomplète où le souvenir encore engagé dans des systèmes hétérogènes d'associations garderait une sorte d'individualité? Ne s'agit-il là que d'une distinction superficielle ou au contraire d'une véritable substitution fonctionnelle?
Diversité des opérations de la mémoire
L'identité fonctionnelle de la mémoire est elle-même difficile à démontrer. Entre les moments ou les opérations d'où son activité paraît dépendre, pas plus d'ailleurs qu'entre ses manifestations à propos d'objets différents, on ne constate de corrélation, comme l'exigerait l'unité de fonction.
Pour qu'un souvenir existe il doit avoir été fixé, s 'être conservé, pouvoir être évoqué et, au surplus, être reconnu comme souvenir, c'est-à-dire comme le simple rappel de circonstances, d'événements ou d'impressions antérieurs.
Or, ces diverses conditions du souvenir peuvent varier indépendamment les unes des autres. Quant à son contenu, qui peut être une image visuelle, auditive, verbale, un rapport logique, une réalité concrète, la même indépendance mutuelle s'observe. Ces différentes sortes de mémoire peuvent être développées de façon très inégale. Simple polarisation, peut-être, dans un sens plutôt que dans un autre, suivant qu'elles offrent des facilités plus en rapport avec les aptitudes naturelles ou les habitudes de chacun. Néanmoins la possibilité même de ce choix et la suprématie qu'un type de souvenirs peut acquérir aux dépens des autres, montrent bien la diversité des opérations qui répondent à chacune.
Les théories à base introspective
A l'étude de la mémoire ne faudrait-il pas substituer celle des souvenirs ? Alternative à laquelle paraît vouée l'ancienne psychologie à fondement introspectif : ou le sentiment global que le sujet a de sa propre activité se détaillant en autant de pouvoirs, de facultés qu'il lui reconnaît d'objets et de modalités distincts; ou ses perceptions de conscience prises comme éléments actifs de sa vie psychique et dotées des qualités que semble exiger ce rôle. Pour la mémoire, comme pour l'attention, les deux formules ont été adoptées et souvent plus ou moins subrepticement confondues, dès l'instant que l'insuffisance de l'une ou de l'autre devenait trop criante.
Mémoire statique et mémoire dynamique
Si la mémoire doit se résoudre en images-souvenirs, il faut d'abord définir ce qui permet de les opposer aux autres espèces d'images, et particulièrement à celles de la perception. Leur moins grande intensité? Mais il y a des images perceptives très faibles. Leur caractère d'irréalité? mais les images éminemment irréelles du rêve sont le plus souvent ressenties comme l'expression de la réalité la plus actuelle. Il a donc fallu imaginer, comme pour les images d'attention l'attentivité, une qualité spéciale la vividité, par laquelle les images perceptives se distingueraient des images-souvenirs (Semon).
Mais les images, reliquat statique d'impressions passées, ne peuvent pas rendre compte de la mémoire sous tous ses aspects. La mémoire se présente aussi sous forme de dynamismes, où l'essentiel est l'enchaînement des termes. C'est quelque chose d'analogue aux habitudes. qui ne sont pas toutes motrices, mais qui peuvent être une combinaison d'actions motrices et mentales ou même ne lier entre elles que des représentations intellectuelles. Ici encore on a parlé comme pour l'attention de routage ou de frayage. Ainsi la mémoire serait double statique et dynamique. Partant de là, Bergson a rattaché la mémoire dynamique, ou l'habitude, à cet instrument de la conscience qu'est l'organisme et il a hypostasié ce quelque chose d'unique que serait l'image-souvenir sous forme de souvenirs purs. c'est-à-dire d'événements qui appartiendraient au devenir original de la conscience.
Des psychologues, au contraire, ont essayé d'établir que ces deux mémoires sont plus ou moins complémentaires. Sans un frayage des images entre elles, sans voies d'association que la mémoire aurait pour effet de rendre plus perméables, les souvenirs ne pourraient pas être évoqués. Ils seraient comme s'ils n'étaient pas. Tout souvenir est bien une image. Mais cette image doit rayonner vers d'autres et, inversement, doit pouvoir être évoquée par d'autres.
Dans ces rapports réciproques certains substituts, comme les mots. instruments spécifiques de classification et de mise en relation, jouent un rôle de premier plan - explication essentiellement intellectualiste ou s observe le renversement qui est habituel dans la psychologie à point de départ introspectif. L'image de conscience est posée comme élément premier et comme antérieure aux associations ou plutôt aux enchaînements de réactions qu'aux différents étages de la vie psychique une situation, une impression sont susceptibles de provoquer, alors qu'en réalité elle est un aboutissement très évolué de ces réactions et une identification tardive de ce qui répond en elles à l'objet.
Place de la mémoire dans l'activité psychique
Certains auteurs ont pensé que ce qui est à expliquer dans la mémoire, ce n'est pas les souvenirs mais l'oubli. Sans l'oubli, dit Ribot, il y aurait vite saturation de l'appareil psychique. Oubli relatif ou absolu, provisoire ou définitif? Pour ceux qui regardent comme irréversible toute action subie par la matière vivante, le souvenir serait indélébile. C'est l'inhibition qui le supprimerait suivant les besoins de l'activité psychique.
Des faits à l'appui de cette hypothèse ont été cités par Freud qui a montré comment des souvenirs pénibles et susceptibles de troubler profondément la conduite du sujet peuvent être tenus à l'écart de sa conscience et semblent totalement ignorés de lui, jusqu'au jour où survient une circonstance capable de les ressusciter et de prouver leur existence latente. Les souvenirs de la première enfance, en particulier, qu'il est si rare de pouvoir évoquer, ne seraient pas abolis, mais appartiendraient à une époque sur laquelle s'exercerait tout spécialement la vigilance de la censure, parce que la libido s'y serait exprimée sans contrainte.
De façon moins hypothétique et plus générale, il semble que toute action nerveuse ou psychique s'accompagne d'inhibition corrélative et qu'ainsi soient écartés les souvenirs qui sont en désaccord avec les dispositions ou les buts du moment. C'est un fait d'expérience, à l'état normal, que la difficulté de les évoquer et que leur apparition désordonnée, au contraire, quand le contrôle mental se relâche, comme dans les états d'excitation maniaque ou dans certaines crises d'onirisme, si riches en évocations déconcertantes et en faits de paramnésie. Quant à l'effacement de ce qui avait été fixé, il se ramènerait, comme la fixation mnémonique elle-même. à des conditions très générales, toutes proches de la physiologie.
Ce qu'on appelle mémoire est impliqué, en effet, comme le fait remarquer Piéron, par toutes les formes d'activité psychique: perception, association des idées. raisonnement. etc. Dans chacune intervient l'action d'expériences passées. Tout être vivant est modifié par ses propres réactions. Aussi a-t-on pu assimiler la vie elle-même à une sorte de mémoire continue. Pour donner à la mémoire proprement dite des contours plus précis il faudrait la limiter aux changements qui gardent avec leur objet premier, acte ou représentation, un rapport spécifique.
Orientation variable de l'activité
A la base, le mécanisme du changement ou de l'acquisition est dans tous les cas le même. Mais l'orientation des activités peut devenir différente et rendre compte, en particulier, de la distinction qui a été faite entre les habitudes et les souvenirs, sans qu'il soit besoin de supposer entre eux avec Bergson une différence plus ou moins métaphysique de nature.
On pourrait leur appliquer la distinction faite par Von Monakov entre l'écorce cérébrale et le reste du système nerveux dont la structure générale répond à la loi d'économie. L'écorce au contraire suit le principe de différenciation. C'est aussi l'avis de Pavlov qui la définit comme un analyseur, dont la subtilité augmente avec son niveau d'évolution ou d'affinement fonctionnel. Ainsi, une expérience, suivant qu'elle sera orientée dans le sens de l'économie ou de la différenciation. donnera lieu à une habitude ou à un souvenir. Dans un cas s'éliminera tout ce qui est accessoire, purement occasionnel ou fortuit, au profit d'une répétition plus facile, plus rapide, plus dépouillée, ramenée à l'essentiel, au banal, et plus expéditive : c'est l'automatisme qui triomphe.
Il libère d'autant l'activité, qui peut ainsi s'employer à des tâches de plus en plus complexes. Dans l'autre cas, au contraire, l'expérience passée tend à revivre en se spécifiant au maximum, et à mesure qu'elle s'encadre dans un ensemble plus total de circonstances, elle devient plus particulière, plus unique et saurait de moins en moins être confondue avec autre chose que l'événement initial, dont elle devient ainsi le souvenir - un souvenir pur.
Conditions de la fixation
Le premier temps d'un souvenir, d'une habitude, c'est celui de la fixation. Pour beaucoup, l'engramme qui en résulte serait le simple reliquat de l'impression. Elle irait en s'atténuant, mais laisserait d'elle-même un résidu vibratoire auquel des conditions favorables permettraient dans la suite d'être réactivé. La mémoire se confondrait donc avec une sorte de persistance sensorielle devenue latente; elle consisterait en traces passivement enregistrées.
Entre la persistance sensorielle et l'acquisition mnémonique il n'y a pourtant aucune identité. Sans doute la rapidité de la fixation présente-t-elle un certain degré de corrélation avec l'intensité et la durée de la résonance sensorielle. Mais, alors que la résonance s'éteint, il faut à la fixation, pour s'affermir, un certain temps de latence. Les courbes qui les traduisent divergent. La fixation est une réaction positive, qui répond à des conditions déterminées.
Conditions subjectives. - La fixation suppose d'abord une maturation suffisante des centres nerveux et la conservation de leur plasticité. Elle est également déficiente dans le premier et dans le dernier âge. Les dates extrêmes des premiers souvenirs sont de 1 à8 ans. Sans doute avant un an la myélinisation des fibres d'association intracorticales est-elle encore trop peu avancée et trop lacunaire pour permettre à des impressions concomitantes de constituer les ensembles qui sont nécessaires à l'identification d'un souvenir.
On en a pourtant cité qui remonteraient à l'âge de 6 mois. Un concours exceptionnel de circonstances, tant extérieures que physiologiques, peut toujours rendre possible un cas sporadique de précocité. Dans le domaine des automatismes, au contraire, bien des habitudes commencent à se manifester avant un an. Elles dépendent de neurones dont la maturation précède celle des neurones corticaux d'association, qui sont les plus tardifs.
La sénilité, elle aussi, est contraire à la fixation. Des lésions fines de désintégration lacunaire peuvent compromettre la continuité des connexions nerveuses; même intacts les neurones peuvent offrir une vitalité affaiblie; les modifications fonctionnelles qu'ils ont déjà subies peuvent avoir quelque chose d'irréversible et les fermer plus ou moins à des influences, à des réactions nouvelles. L'alacrité d'intérêt pour l'événement présent peut être oblitérée chez le vieillard par l'expérience du passé et ses routines.
Dispositions physiologiques et affectives
Les dispositions physiologiques du moment ont aussi leur influence sur la fixation. Toutes les heures de la journée ne sont pas également favorables à la mémorisation, les heures favorables variant d'ailleurs avec le type neuro-végétatif du sujet, ses habitudes de vie. L'état affectif a également une grande importance et des paroxysmes émotifs peuvent, suivant leur nature, provoquer soit une vivacité de fixation qui se traduit dans la suite par de l'hypermnésie, soit une lacune plus ou moins totale des souvenirs. Des stimulations, le simple avertissement d'avoir à retenir pour une récitation ou pour un récit ultérieurs des termes ou des faits qui vont se dérouler mobilisent la vigilance du sujet et augmentent son pouvoir de fixation, moins pourtant chez l'enfant que chez l'adulte.
Nature des excitations
Les excitations ont, suivant leur nature ou leurs combinaisons, une efficience variable. Une mémorisation qui utilise simultanément l'audition et la vue donne de meilleurs résultats que la vue ou l'audition seules. Si l'énonciation s'ajoute à l'audition ils sont moins bons. Ils sont au contraire beaucoup meilleurs si c'est le graphisme qui accompagne l'audition. Mais il y a des différences entre les individus, dont certains sont plutôt des visuels, d'autres des auditifs ou des auditivo-moteurs, ce qui se révèle à leur différence de réussite suivant les épreuves. Par exemple, un visuel réussira assez facilement la récitation à rebours d'une série antérieurement apprise, alors qu'un auditivo-moteur y échouera complètement.
Le temps
Le temps est un facteur d'une importance primordiale, la fixation étant liée à des effets de maturation. Aussi l'apprentissage discontinu donne-t-il des résultats beaucoup meilleurs qu'un apprentissage continu. L'économie qu'il fait réaliser dépend d'ailleurs des intervalles utilisés; elle est d'autant plus grande qu'ils coïncident mieux avec le temps de maturation (loi de Jost). Dans les conditions habituelles, ce temps paraît proche de 24 h. Au-dessous de 10 minutes l'intervalle est nettement défavorable.
L'objet de la mémorisation
En regard de toutes ces conditions subjectives, il y a l'objet de la mémorisation lui-même. Il ne se détaille pas en une succession de moments équivalents, mais constitue un ensemble, dont le volume et la structure agissent sur la fixation. On a pu dire que le temps nécessaire à l'apprentissage d'une série augmente proportionnellement au carré de sa longueur. Ce n'est vrai qu'approximativement et dans certaines limites. Si la longueur de la série continue d'augmenter, le temps d'acquisition croît avec une rapidité beaucoup plus grande.
Pour chaque terme il y a économie de temps à mesure que croît la série, pourvu qu'elle ne dépasse pas certaines limites. Ce fait est surtout mis en évidence par un apprentissage discontinu. Suivant leur place dans la série, les termes à apprendre exigent un temps de mémorisation plus ou moins long les premiers et les derniers sont les plus vite retenus. Mais il peut y avoir des exceptions, si les termes ont une signification propre et ne sont pas parfaitement homogènes entre eux.
Effets sur le temps d'apprentissage
L'action de l'ensemble sur le temps d'apprentissage se traduit par une économie lorsque l'apprentissage porte sur la série entière, sans fragmentation pour le nombre des répétitions cette économie est constante. Il y a parfois économie de temps avec la fragmentation, mais la série présente des fissures et il faut renforcer les soudures par un apprentissage spécial ou combiner les deux types d'apprentissage.
Entre deux séries distinctes il peut y avoir action réciproque comme entre les termes d'une même série. L'apprentissage d'une série nouvelle peut ébranler une série précédemment apprise. L'effet est d'autant plus grave que les éléments dont se composent les deux séries sont plus semblables, que s'est prolongé davantage l'effort pour apprendre la seconde série, que cette acquisition nouvelle précède de plus près le rappel de la première série. L'appréciation de cet effet varie enfin suivant le mode de mesure utilisé : il est plus marqué s'il s'agit seulement de constater le nombre de termes qui ne peuvent pas être rappelés.
Mais Ebbinghaus a imaginé un procédé qui a le grand mérite de ne pas laisser en dehors de la mesure les souvenirs latents, ceux qui sont trop faibles pour être actualisés, mais qui existent pourtant d'une certaine manière. C'est la méthode dite d'économie. Le réapprentissage de la série totalement ou partiellement oubliée exige moins de répétitions et moins de temps que le premier apprentissage. C'est cette diminution au cours des apprentissages successifs qui permet de connaître les progrès de la fixation. Avec ce procédé plus fidèle, les dégâts causés à une série par une autre apparaissent bien moindres qu'avec le simple dénombrement des rappels.
La progression d'un apprentissage peut être figuré par une courbe dont les hauteurs successives répondent au nombre de termes retenus à chaque répétition nouvelle. Entre l'apprentissage d'un automatisme et la mémorisation d'une série il y aurait, selon Ch. Henry, différence dans la forme de la courbe. A la mémorisation répond une courbe en S, c'est-à-dire qu'à la période de début, en succède une où les progrès se font plus rapides et où la courbe se redresse, puis une troisième et dernière où ils redeviennent plus lents. Le premier point d'inflexion parait dû à ce que des résultats restés subliminaires dans la première période se manifestent dans la seconde. Quant au second point d'inflexion il répond à l'amortissement nécessaire d'un progrès qui atteint son plafond. Dans les courbes d'apprentissage le premier point d'inflexion manquerait.
Mais Piéron fait très justement remarquer que l'apprentissage d'actions pratiques part rarement de zéro, et que dès le début il peut bénéficier d'acquisitions subliminaires. En compliquant ses conditions il est possible de faire reparaître le point d'inflexion, par exemple en exigeant que les frappes à apprendre sur une machine à écrire suivent un certain rythme. Et enfin le point d'inflexion sera de toutes façons mis en évidence si l'on considère, au lieu de la décroissance des temps, le progrès de la vitesse, en calculant la réciproque des temps.
Un apprentissage, qu'il soit moteur ou intellectuel, présente dans la partie médiane de sa courbe des oscillations, des régressions, des plateaux, de brusques progrès. Les causes en sont diverses : modifications physiologiques, mauvaises dispositions, lassitude, désintérêt, reprise de l'effort. L'attitude peut avoir changé et réaliser une adaptation soit plus mauvaise, soit meilleure. Une erreur peut se produire qui réagit sur ce qui était déjà acquis. Des fixations subliminaires peuvent passer en bloc à maturation. Des ensembles, véritables unités fonctionnelles, peuvent s'organiser tout à coup, ou un système de rapports être soudain compris.
Conservation des souvenirs
Sitôt fixés les souvenirs se pose la question de leur conservation. A la période de maturation qu'exige la fixation succède tout de suite un procès contraire d'oubli, dont il est possible d'établir la courbe.
Taux de l'oubli
Après quelques jours de persistance, le nombre des souvenirs qui s'évanouissent est d'abord grand, puis diminue de plus en plus. Mais la résistance de chaque souvenir est d'autant plus grande qu'est grand l'ensemble dont il fait partie. D'où le double principe formulé par Griolet :
- plus un souvenir a résisté au temps à un moment donné et plus il a de chance de résister encore;
- les pertes que subit un souvenir dans un temps donné sont d'autant moins grandes que le souvenir est plus volumineux; ou (formule de Piéron) l'oubli est inversement proportionnel à la longueur des séries.
Le taux de l'oubli est très variable et dépend de causes très diverses dispositions propres au sujet, conditions de l'apprentissage, objet du souvenir, etc. Il y a toujours un rapport inverse entre la rapidité d'acquisition et la persistance d'un souvenir. La rapidité d'acquisition croit avec l'âge, mais la persistance diminue, exception faite du premier âge à une minute d'intervalle un enfant de 10 mois réagit comme s'il n'avait pas encore vu l'objet insolite qui lui est de nouveau présenté; l'intervalle est de 1/4 d'heure à 20 mois. Plus un souvenir a été long à s'établir et plus il dure, autrement dit un souvenir est d'autant plus durable qu'est plus long l'intervalle optimum entre deux efforts de fixation.
Mais ce principe peut être en défaut lorsque interviennent la logique ou la compréhension. L'annonce, au moment de la fixation, d'avoir à se ressouvenir accroît la persistance, même sans évocation intercurrente. Un contenu concret est plus favorable à la conservation que des séries arbitraires de syllabes, de lettres, de chiffres. Rien n'est plus persistant enfin qu'une habitude motrice et qu'un enchaînement logique : deux opérations qui semblent cependant à l'opposé l'une de l'autre.
Familiarité et reconnaissance
L'effet premier d'une fixation mnémonique, c'est le sentiment de familiarité, et le sentiment de reconnaissance. Ces deux impressions sont souvent confondues. Elles sont bien de souche commune; mais leur orientation est contraire. Avant d'avoir complètement appris, j'ai, de séance en séance, l'impression que le travail me devient, non seulement plus facile, mais plus familier, c'est-à-dire qu'il s'imprègne comme davantage de moi-même. Pourtant ce sentiment tend à se résorber, à mesure que les difficultés d'exécution s'évanouissent et font place au complet automatisme.
D'autre part, dans une série en cours d'apprentissage, le nombre des termes que le sujet sait reconnaître, c'est-à-dire distinguer parmi ceux qu'il ne connaît pas encore, est habituellement de quatre fois supérieur au nombre de ceux qu'il est capable d'évoquer. La reconnaissance est donc une étape qui précède le rappel, contrairement à une opinion très répandue.
Ici la reconnaissance porte sur des termes isolés. Peut-on croire qu'en s'étendant à tous elle se fondrait dans un sentiment global de familiarité? C'est le contraire qui se produit. Parfois dans une série qui devient familière, un terme est reconnu, c'est-à-dire individualisé, et la continuité de la série en est altérée soudain. Le résultat rappelle celui d'une image en rapport avec un automatisme dont sa brusque intervention brise le cours. La familiarité annonce l'automatisation; la reconnaissance amorce la représentation. Les deux sentiments sont les deux branches d'une bifurcation : d'un côté incorporation dynamique à l'actuel, de l'autre opposition à l'actuel d'une image répondant au passé.
Reconnaissance et représentation
La reconnaissance n'est pas liée au rappel; elle a un rapport en quelque sorte exclusif avec la représentation, sans être encore la représentation. Elle fait complètement défaut dans l'amnésie continue, chez ces malades que l'on dit incapables de rien fixer parce que, dans leur souvenir, rien ne paraît subsister de l'expérience à peine écoulée, mais qui sont pourtant capables, comme l'a fait remarquer Chaslin, de contracter des habitudes et de s'orienter pratiquement dans le milieu où ils doivent vivre. C'est moins le pouvoir de fixation et de rappel qui est aboli chez eux que celui de reconnaissance et de représentation. La reconnaissance, d'autre part, se produit souvent à propos d'une perception actuelle. Elle tend, sans doute, à l'évocation du passé, mais la précède et peut errer ou ne pas aboutir.
Les cas de fausse reconnaissance en sont la preuve. Pour des raisons qui tiennent soit à l'objet de la perception, soit au sujet, aux schèmes affectifs qui l'accaparent, à son attente sentimentale, à la discontinuité de l'attention qu'il porte aux choses, à son habitude d'en saisir plus le détail que l'ensemble, s'éveille parfois chez lui l'impression de reconnaître; mais au lieu que la réminiscence s'achève en une représentation qui limiterait la reconnaissance et, au besoin, la réduirait, c'est la perception qui déplace la représentation encore à naître, s'y substitue et s'impose pour une réalité déjà connue, alors qu'elle est nouvelle. Cette illusion peut devenir habituelle chez des malades qui précisément ont perdu le pouvoir de former des représentations en rapport avec le passé, comme dans l'amnésie continue.
La reconnaissance est de nature affective. Elle peut en effet rester sans résonance, même en présence de souvenirs authentiques, chez des sujets atteints d'inhibition affective. Les souvenirs manquent alors d'intimité, sont comme dépersonnalisés. Elle peut être, au contraire, une sorte d'inquiétude à la recherche de son motif. La question de la mémoire affective, posée par Ribot, a fait disserter abondamment mais assez vainement des psychologues plus familiers avec les entités abstraites et statiques de l'ancienne psychologie qu'avec l'observation directe des procès psychiques.
Son existence est incontestable. Mais elle n'est souvent qu'une phase passagère du souvenir. Il est certes possible d'avoir l'intuition très nette d'une similitude affective, mais la justification de cette similitude suppose certaines déterminations de circonstances ou d'objet, c'est-à-dire des représentations qui font dépasser au souvenir la phase purement affective. Pourtant cette connotation représentative ne réussit pas toujours et l'impression affective n'en donne pas moins l'impression d'avoir son prototype, son origine ailleurs qu'en elle-même. Mais au simple sentiment de reconnaissance la mémoire affective peut-elle ajouter le pouvoir de rappel ou d'évocation? Assurément, et de la même façon que pour les autres souvenirs.
Evocation et rappel
Entre l'évocation et le rappel il y a, comme entre les sentiments de familiarité et de reconnaissance, en même temps que similitude un antagonisme qui aboutit à deux orientations différentes. D'un côté, c'est l'épanouissement de l'impression initiale, de l'ébauche affective en une réminiscence de toutes les circonstances qui peuvent donner au souvenir sa plus complète individualité : en faire dans le présent la résurrection originale d'un certain passé. De l'autre, c'est le choix systématique, parmi les impressions ou acquisitions passées, de traits ou de connaissances en quelque sorte anonymes qui puissent servir à l'action présente.
Caractères de l'évocation
La première de ces deux formes est à point de départ subjectif. Elle procède habituellement d'impressions, d'aspirations ou de survivances affectives. Ainsi a-t-elle quelque chose de spontané. Elle est syncrétique, c'est-à-dire que les circonstances du souvenir ont entre elles un simple rapport de coexistence, elles sont unies pour avoir été vécues ensemble. Ce lien supprimé, leur cohérence serait dissoute. Elle est pourtant aussi intime qu'il se peut. Il n'y a pas articulation, mais interpénétration. Le fortuit s'y mêle à l'essentiel sans discrimination possible, car il s'agit d'une expérience qui ne se compare pas avec d'autres, mais qui veut essentiellement s'évoquer telle qu'elle a été. Ce genre de souvenirs, habituel chez l'enfant, tend à se résorber chez l'adulte.
Marcel Proust a pourtant montré comment et à quel prix il peut être cultivé par l'abolition systématique de tout ce qui, dans notre activité, peut nous rattacher au présent et en s'adonnant à tous les états, comme le demi-sommeil, où la rêverie subordonne les excitations extérieures aux démarches intimes de l'affectivité. Demander à Proust les éléments d'une théorie générale de la mémoire, c'est tout simplement oublier la seule forme de mémoire qui soit habituellement éduquée celle qui sert à l'école, qui est nécessaire au chercheur, au technicien, au savant, à l'homme d'affaires et qui est utilisable dans la vie pratique.
Caractères du rappel
Cette mémoire là est essentiellement classificatrice. Elle fonde ses possibilités sur les rapports des choses et, par là, elle tend à dissoudre les souvenirs syncrétiques. Elle ordonne les données de l'expérience suivant les catégories qui répondent aux besoins de la pratique, ou plutôt des diverses pratiques auxquelles son activité peut mêler un individu. Elle se rattache ainsi aux systèmes de techniques ou de connaissances, soit courantes, soit spéciales, qui sont plus de création sociale que de création individuelle. C'est en ce sens qu'on peut parler des cadres sociaux de la mémoire (Halbwachs). Contrairement aux souvenirs qui sont tournés vers la vie personnelle du sujet, ceux-ci tendent à devenir plus ou moins anonymes ou collectifs.
A la limite, ils se résorbent dans la simple connaissance; ils perdent leurs attaches avec le passé pour ne plus se rapporter qu'aux objets présents de l'activité. Dans leur période de latence, la maturation qu'ils subissent consiste dans leur distribution entre des rubriques mentales qui rendent leur rappel plus automatique, alors que ce sont des tendances et des péripéties affectives qui modifient les souvenirs subjectifs, les regroupent et les unissent à des dispositions propres, dans la suite, à les évoquer.
Les souvenirs affectifs à l'état pur, c'est-à-dire sans accompagnement d'autres images identificatrices, sont eux aussi susceptibles d'être soit évoqués soit rappelés. Une certaine souffrance, morale ou physique, peut être amenée à la conscience, par des dispositions sur lesquelles elle tranche soudain, comme la simple image de quelque chose qui n'est pas actuel, mais qui a été.
Et d'autre part un anxieux, un névralgique, un néphrétique, un amputé, qui ont eu l'occasion de se constituer, en dehors de représentations se rapportant à des circonstances extérieures, des systèmes comparatifs de références, sont capables de rappeler à leur esprit une certaine qualité de souffrance. Si les mots peuvent y jouer un rôle, c'est comme pour toutes les autres sortes de souvenir. La seule différence est que le sujet doit ici tirer de sa propre et unique expérience les cadres où se classeront ses impressions, au lieu d'y être aidé du dehors par des habitudes collectives de penser et d'agir.
Sous le nom de mémoire sont groupées des actions, non seulement diverses, mais qui s'opposent entre elles. A l'enchaînement de termes unifiés par la répétition en une même série d'où résulte une habitude, s'oppose le souvenir qui s'épanouit en représentations. Mais une nouvelle opposition surgit alors: d'une part les représentations dont l'ensemble est fait de circonstances profondément assimilées entre elles par la sensibilité de celui qui les a vécues et, d'autre part, celles qui se distribuent sous des chefs d'activité appropriés. Mais voici qu'entre les deux extrêmes, l'habitude ou automatisme et le souvenir rationalisé, apparaît une certaine analogie fonctionnelle : tous deux sont tournés vers l'action et engagés dans le présent, alors que la forme intermédiaire de la mémoire, celle où il y a encore coalescence des termes entre eux, mais déjà représentation, est tournée vers le passé, tend à interposer le passé devant le présent, le rêve devant l'action.
Ainsi se développe une véritable dialectique fonctionnelle. Aucun des trois termes en présence n'est aboli au cours de l'existence. Mais il est possible d'assister à leur avènement successif chez l'enfant. Dès ses deux premières années, il est capable d'acquérir des habitudes. Ses premiers souvenirs n'apparaissent pratiquement qu'après 2 ou 3 ans et la période où il mêle constamment ses réminiscences à la réalité, son passé à son présent, au point de parfois les confondre, est immédiatement consécutive. L'âge scolaire marque enfin l'instant où il devient capable d'opposer au syncrétisme des souvenirs personnels la discipline d'une mémoire qui apprend à classer et à distribuer rationnellement ses expériences et ses acquisitions.