Inversion de la sexualité
(Jacques Lacan)
Il faut distinguer enfin une troisième atypie de la situation familiale, qui, intéressant aussi la sublimation sexuelle, atteint électivement sa fonction la plus délicate, qui est d'assurer la sexualisation psychique, c'est-à-dire un certain rapport de conformité entre la personnalité imaginaire du sujet et son sexe biologique : ce rapport se trouve inversé à des niveaux divers de la structure psychique, y compris la détermination psychologique d'une patente homosexualité.
Les analystes n'ont pas eu besoin de creuser bien loin les données évidentes de la clinique pour incriminer ici encore le rôle de la mère, à savoir tant les excès de sa tendresse à l'endroit de l'enfant que les traits de virilité de son propre caractère.
C'est par un triple mécanisme que, au moins pour le sujet mâle, se réalise l'inversion : parfois à fleur de conscience, presque toujours à fleur d'observation, une fixation affective à la mère, fixation dont on conçoit qu'elle entraîne l'exclusion d'une autre femme; plus profonde, mais encore pénétrable, fût-ce à la seule intuition poétique, l'ambivalence narcissique selon laquelle le sujet s'identifie à sa mère et identifie l'objet d'amour à sa propre image spéculaire, la relation de sa mère à lui-même donnant la forme où s'encastrent à jamais le mode de son désir et le choix de son objet, désir motivé de tendresse et d'éducation, objet qui reproduit un moment de son double; enfin, au fond du psychisme, l'intervention très proprement castrative par où la mère a donné issue à sa propre revendication virile.
Ici s'avère bien plus clairement le rôle essentiel de la relation entre les parents; et les analystes soulignent comment le caractère de la mère s'exprime aussi sur le plan conjugal par une tyrannie domestique, dont les formes larvées ou patentes, de la revendication sentimentale à la confiscation de l'autorité familiale, trahissent toutes leur sens foncier de protestation virile, celle-ci trouvant une expression éminente, à la fois symbolique, morale et matérielle, dans la satisfaction de tenir les "cordons de la bourse".
Les dispositions qui, chez le mari, assurent régulièrement une sorte d'harmonie à ce couple, ne font que rendre manifestes les harmonies plus obscures qui font de la carrière du mariage le lieu élu de la culture des névroses, après avoir guidé l'un des conjoints ou les deux dans un choix divinatoire de son complémentaire, les avertissements de l'inconscient chez un sujet répondant sans relais aux signes par où se trahit l'inconscient de l'autre.
Prévalence du principe mâle
Là encore une considération supplémentaire nous semble s'imposer, qui rapporte cette fois le processus familial à ses conditions culturelles. On peut voir dans le fait de la protestation virile de la femme la conséquence ultime du complexe d'dipe. Dans la hiérarchie des valeurs qui, intégrées aux formes mêmes de la réalité, constituent une culture, c'est une des plus caractéristiques que l'harmonie qu'elle définit entre les principes mâle et femelle de la vie.
Les origines de notre culture sont trop liées à ce que nous appellerions volontiers l'aventure de la famille paternaliste, pour qu'elle n'impose pas, dans toutes les formes dont elle a enrichi le développement psychique, une prévalence du principe mâle, dont la portée morale conférée au terme de virilité suffit à mesurer la partialité.
Il tombe sous le sens de l'équilibre, qui est le fondement de toute pensée, que cette préférence a un envers: fondamentalement c'est l'occultation du principe féminin sous l'idéal masculin, dont la vierge, par son mystère, est à travers les âges de cette culture le signe vivant. Mais c'est le propre de l'esprit, qu'il développe en mystification les antinomies de l'être qui le constituent, et le poids même de ces superstructures peut venir à en renverser la base. Il n'est pas de lien plus clair au moraliste que celui qui unit le progrès social de l'inversion psychique à un virage utopique des idéaux d'une culture. Ce lien, l'analyste en saisit la détermination individuelle dans les formes de sublimité morale, sous lesquelles la mère de l'inverti exerce son action la plus catégoriquement émasculante.
Ce n'est pas par hasard que nous achevons sur l'inversion psychique cet essai de systématisation des névroses familiales. Si en effet la psychanalyse est partie des formes patentes de l'homosexualité pour reconnaître les discordances psychiques plus subtiles de l'inversion, c'est en fonction d'une antinomie sociale qu'il faut comprendre cette impasse imaginaire de la polarisation sexuelle, quand s'y engagent invisiblement les formes d'une culture, les murs et les arts, la lutte et la pensée.