Les névroses de caractère
(Jacques Lacan)
Les névroses dites de caractère, au contraire, laissent voir certains rapports constants entre leurs formes typiques et la structure de la famille où a grandi le sujet. C'est la recherche psychanalytique qui a permis de reconnaître comme névrose des troubles du comportement et de l'intérêt qu'on ne savait rapporter qu'à l'idiosyncrasie du caractère; elle y a retrouvé le même effet paradoxal d'intentions inconscientes et d'objets imaginaires qui s'est révélé dans les symptômes des névroses classiques; et elle a constaté la même action de la cure psychanalytique, substituant pour la théorie comme pour la pratique une conception dynamique à la notion inerte de constitution.
Le surmoi et l'idéal du moi sont, en effet, des conditions de structure du sujet. S'ils manifestent dans des symptômes la désintégration produite par leur interférence dans la genèse du moi, ils peuvent aussi se traduire par un déséquilibre de leur instance propre dans la personnalité : par une variation de ce qu'on pourrait appeler la formule personnelle du sujet. Cette conception peut s'étendre à toute l'étude du caractère, ou, pour être relationnelle, elle apporte une base psychologique pure à la classification de ses variétés, c'est-à-dire un autre avantage sur l'incertitude des données auxquelles se réfèrent les conceptions constitutionnelles en ce champ prédestiné à leur épanouissement.
La névrose de caractère se traduit donc par des entraves diffuses dans les activités de la personne, par des impasses imaginaires dans les rapports avec la réalité. Elle est d'autant plus pure qu'entraves et impasses sont subjectivement plus intégrées au sentiment de l'autonomie personnelle. Ce n'est pas dire qu'elle soit exclusive des symptômes de désintégration, puisqu'on la rencontre de plus en plus comme fonds dans les névroses de transfert.
Les rapports de la névrose de caractère à la structure familiale tiennent au rôle des objets parentaux dans la formation du surmoi et de l'idéal du moi. Tout le développement de cette étude est pour démontrer que le complexe d'dipe suppose une certaine typicité dans les relations psychologiques entre les parents, et nous avons spécialement insisté sur le double rôle que joue le père, en tant qu'il représente l'autorité et qu'il est le centre de la révélation sexuelle; c'est à l'ambiguïté même de son imago, incarnation de la répression et catalyseur d'un accès essentiel à la réalité, que nous avons rapporté le double progrès, typique d'une culture, d'un certain tempérament du surmoi et d'une orientation éminemment évolutive de la personnalité.
Or, il s'avère à l'expérience que le sujet forme son surmoi et son idéal du moi, non pas tant d'après le moi du parent, que d'après les instances homologues de sa personnalité : ce qui veut dire que dans le processus d'identification qui résout le complexe dipien, l'enfant est bien plus sensible aux intentions, qui lui sont affectivement communiquées de la personne parentale, qu'à ce qu'on peut objectiver de son comportement.
C'est là ce qui met au premier rang des causes de névrose la névrose parentale et, encore que nos remarques précédentes sur la contingence essentielle au déterminisme psychologique de la névrose impliquent une grande diversité dans la forme de la névrose induite, la transmission tendra à être similaire, en raison de la pénétration affective qui ouvre le psychisme enfantin au sens le plus caché du comportement parental.
Réduite à la forme globale du déséquilibre, cette transmission est patente cliniquement, mais on ne peut la distinguer de la donnée anthropologique brute de la dégénérescence. Seule l'analyse en discerne le mécanisme psychologique, tout en rapportant certains effets constants à une atypie de la situation familiale.
La névrose d'autopunition
Une première atypie se définit ainsi en raison du conflit qu'implique le complexe d'dipe spécialement dans les rapports du fils au père. La fécondité de ce conflit tient à la sélection psychologique qu'il assure en faisant de l'opposition de chaque génération à la précédente la condition dialectique même de la tradition du type paternaliste. Mais à toute rupture de cette tension, à une génération donnée, soit en raison de quelque débilité individuelle, soit par quelque excès de la domination paternelle, l'individu dont le moi fléchit recevra en outre le faix d'un surmoi excessif. On s'est livré à des considérations divergentes sur la notion d'un surmoi familial; assurément elle répond à une intuition de la réalité.
Pour nous, le renforcement pathogène du sur-moi dans l'individu se fait en fonction double : et de la rigueur de la domination patriarcale, et de la forme tyrannique des interdictions qui resurgissent avec la structure matriarcale de toute stagnation dans les liens domestiques. Les idéaux religieux et leurs équivalents sociaux jouent ici facilement le rôle de véhicules de cette oppression psychologique, en tant qu'ils sont utilisés à des fins exclusivistes par le corps familial et réduits à signifier les exigences du nom ou de la race.
C'est dans ces conjonctures que se produisent les cas les plus frappants de ces névroses, qu'on appelle d'autopunition pour la prépondérance souvent univoque qu'y prend le mécanisme psychique de ce nom; ces névroses, qu'en raison de l'extension très générale de ce mécanisme, on différencierait mieux comme névroses de destinée, se manifestent par toute la gamme des conduites d'échec, d'inhibition, de déchéance, où les psychanalystes ont su reconnaître une intention inconsciente; l'expérience analytique suggère d'étendre toujours plus loin, et jusqu'à la détermination de maladies organiques, les effets de l'autopunition.
Ils éclairent la reproduction de certains accidents vitaux plus ou moins graves au même âge où ils sont apparus chez un parent, certains virages de l'activité et du Caractère, passé le cap d'échéances analogues, l'âge de la mort du père par exemple, et toutes sortes de comportements d'identification, y compris sans doute beaucoup de ces cas de suicide, qui posent un problème singulier d'hérédité psychologique.