banner_viementale.gif (3888 octets)

Les névroses de transfert

(Jacques Lacan)

Il faut mettre à part la plus simple de ces névroses, c'est-à-dire la phobie sous la forme où on l'observe le plus fréquemment chez l'enfant : celle qui a pour objet l'animal.

Elle n'est qu'une forme substitutive de la dégradation de l'Œdipe, pour autant que l'animal grand y représente immédiatement la mère comme gestatrice, le père comme menaçant, le petit-frère comme intrus. Mais elle mérite une remarque, parce que l'individu y retrouve, pour sa défense contre l'angoisse, la forme même de l'idéal du moi, que nous reconnaissons dans le totem et par laquelle les sociétés primitives assurent à la formation sexuelle du sujet un confort moins fragile. Le névrosé ne suit pourtant la trace d'aucun "souvenir héréditaire", mais seulement le sentiment immédiat, et non sans profonde raison, que l'homme a de l'animal comme du modèle de la relation naturelle.

Ce sont les incidences occasionnelles du complexe d'Œdipe dans le progrès narcissique, qui déterminent les autres névroses de transfert l'hystérie et la névrose obsessionnelle. il faut en voir le type dans les accidents que Freud a d'emblée et magistralement précisés comme l'origine de ces névroses. Leur action manifeste que la sexualité, comme tout le développement psychique de l'homme, est assujettie à la loi de communication qui le spécifie.

Séduction ou révélation, ces accidents jouent leur rôle, en tant que le sujet, comme surpris précocement par eux en quelque processus de son "recollement" narcissique, les y compose par l'identification. Ce processus, tendance ou forme, selon le versant de l'activité existentielle du sujet qu'il intéresse - assomption de la séparation ou affirmation de son identité - sera érotisé en sadomasochisme ou en scoptophilie (désir de voir ou d'être vu).

Comme tel, il tendra à subir le refoulement corrélatif de la maturation normale de la sexualité, et il y entraînera une part de la structure narcissique. Cette structure fera défaut à la synthèse du moi et le retour du refoulé répond à l'effort constitutif du moi pour s'unifier. Le symptôme exprime à la fois ce défaut et cet effort, ou plutôt leur composition dans la nécessité primordiale de fuir l'angoisse.

En montrant ainsi la genèse de la division qui introduit le symptôme dans la personnalité, après avoir révélé les tendances qu'il représente, l'interprétation freudienne, rejoignant l'analyse clinique de Janet, la dépasse en une compréhension dramatique de la névrose, comme lutte spécifique contre l'angoisse.

L'hystérie

Le symptôme hystérique, qui est une désintégration d'une fonction somatiquement localisée paralysie, anesthésie, algie, inhibition, scotomisation, prend son sens du symbolisme organomorphique - structure fondamentale du psychisme humain selon Freud, manifestant par une sorte de mutilation le refoulement de la satisfaction génitale.

Ce symbolisme, pour être cette structure mentale par où l'objet participe aux formes du corps propre, doit être conçu comme la forme spécifique des données psychiques du stade du corps morcelé; par ailleurs certains phénomènes moteurs caractéristiques du stade du développement que nous désignons ainsi, se rapprochent trop de certains symptômes hystériques, pour qu'on ne cherche pas à ce stade l'origine de la fameuse complaisance somatique qu'il faut admettre comme condition constitutionnelle de l'hystérie. C'est par un sacrifice mutilateur que l'angoisse est ici occultée; et l'effort de restauration du moi se marque dans la destinée de l'hystérique par une reproduction répétitive du refoulé. On comprend ainsi que ces sujets montrent dans leurs personnes les images pathétiques du drame existentiel de l'homme.

La névrose obsessionnelle

Pour le symptôme obsessionnel, où Janet a bien reconnu la dissociation des conduites organisatrices du moi - appréhension obsédante, obsession-impulsion, cérémoniaux, conduites coercitives, obsession ruminatrice, scrupuleuse, ou doute obsessionnel - il prend son sens du déplacement de l'affect dans la représentation; processus dont la découverte est due aussi à Freud.

Freud montre en outre par quels détours, dans la répression même, que le symptôme manifeste ici sous la forme la plus fréquente de la culpabilité, vient à se composer la tendance agressive qui a subi le déplacement. Cette composition ressemble trop aux effets de la sublimation, et les formes que l'analyse démontre dans la pensée obsessionnelle - isolement de l'objet, déconnexion causale du fait, annulation rétrospective de l'événement - se manifestent trop comme la caricature des formes mêmes de la connaissance, pour qu'on ne cherche pas l'origine de cette névrose dans les premières activités d'identification du moi, ce que beaucoup d'analystes reconnaissent en insistant sur un déploiement précoce du moi chez ces sujets; au reste les symptômes en viennent à être si peu désintégrés du moi que Freud a introduit pour les désigner le terme de pensée compulsionnelle.

Ce sont donc les superstructures de la personnalité qui sont utilisées ici pour mystifier l'angoisse. L'effort de restauration du moi se traduit dans le destin de l'obsédé par une poursuite tantalisante du sentiment de son unité. Et l'on comprend la raison pour laquelle ces sujets, que distinguent fréquemment des facultés spéculatives, montrent dans beaucoup de leurs symptômes le reflet naïf des problèmes existentiels de l'homme.

Incidence individuelle des causes familiales

On voit donc que c'est l'incidence du traumatisme dans le progrès narcissique qui détermine la forme du symptôme avec son contenu. Certes, d'être exogène, le traumatisme intéressera au moins passagèrement le versant passif avant le versant actif de ce progrès, et toute division de l'identification consciente du moi paraît impliquer la base d'un morcelage fonctionnel : ce que confirme en effet le soubassement hystérique que l'analyse rencontre chaque fois qu'on peut reconstituer l'évolution archaïque d'une névrose obsessionnelle. Mais une fois que les premiers effets du traumatisme ont creusé leur lit selon l'un des versants du drame existentiel : assomption de la séparation ou identification du moi, le type de la névrose va en s'accusant.

Cette conception n'a pas seulement l'avantage d'inciter à saisir de plus haut le développement de la névrose, en reculant quelque peu le recours aux données de la constitution où l'on se repose toujours trop vite : elle rend compte du caractère essentiellement individuel des déterminations de l'affection. Si les névroses montrent, en effet, par la nature des complications qu'y apporte le sujet à l'âge adulte (par adaptation secondaire à sa forme et aussi par défense secondaire contre le symptôme lui-même, en tant que porteur du refoulé), une variété de formes telle que le catalogue en est encore à faire après plus d'un tiers de siècle d'analyse - la même variété s'observe dans ses causes.

Il faut lire les comptes rendus de cures analytiques et spécialement les admirables cas publiés par Freud pour comprendre quelle gamme infinie d'événements peuvent inscrire leurs effets dans une névrose, comme traumatisme initial ou comme occasions de sa réactivation - avec quelle subtilité les détours du complexe œdipien sont utilisés par l'incidence sexuelle : la tendresse excessive d'un parent ou une sévérité inopportune peuvent jouer le rôle de séduction comme la crainte éveillée de la perte de l'objet parental, une chute de prestige frappant son image peuvent être des expériences révélatrices.

Aucune atypie du complexe ne peut être définie par des effets constants. Tout au plus peut-on noter globalement une composante homosexuelle dans les tendances refoulées par l'hystérie, et la marque générale de l'ambivalence agressive à l'égard du père dans la névrose obsessionnelle; ce sont au reste là des formes manifestes de la subversion narcissique qui caractérise les tendances déterminantes des névroses.

C'est aussi en fonction du progrès narcissique qu'il faut concevoir l'importance si constante de la naissance d'un frère si le mouvement compréhensif de l'analyse en exprime le retentissement dans le sujet sous quelque motif investigation, rivalité, agressivité, culpabilité, il convient de ne pas prendre ces motifs pour homogènes à ce qu'ils représentent chez l'adulte, mais d'en corriger la teneur en se souvenant de l'hétérogénéité de la structure du moi au premier âge; ainsi l'importance de cet événement se mesure-t-elle à ses effets dans le processus d'identification : il précipite souvent la formation du moi et fixe sa structure à une défense susceptible de se manifester en traits de caractère, avaricieux ou autoscopique. Et c'est de même comme une menace, intimement ressentie dans l'identification à l'autre, que peut être vécue la mort d'un frère.

On constatera après cet examen que si la somme des cas ainsi publiés peut être versée au dossier des causes familiales de ces névroses, il est impossible de rapporter chaque entité à quelque anomalie constante des instances familiales. Ceci du moins est vrai des névroses de transfert; le silence à leur sujet d'un rapport présenté au Congrès des psychanalystes français en 1936 sur les causes familiales des névroses est décisif. Il n'est point pour diminuer l'importance du complexe familial dans la genèse de ces névroses, mais pour faire reconnaître leur portée d'expressions existentielles du drame de l'individu.

precedent.gif (1427 octets)suivant.gif (1438 octets)

000bilan.jpg (4492 octets)