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Les névroses familiales

Déformations spécifiques de la réalité humaine

(Jacques Lacan)

Les effets d'interdiction dont il s'agit constituent des relations qui, pour être inaccessibles au contrôle conscient et ne se manifester qu'en négatif dans le comportement, révèlent clairement leur forme intentionnelle à la lumière de la psychanalyse; montrant l'unité d'une organisation depuis l'apparent hasard des achoppements des fonctions et la fatalité des "sorts" qui font échouer l'action jusqu'à la contrainte, propre à l'espèce, du sentiment de culpabilité. La psychologie classique se trompait donc en croyant que le moi, à savoir cet objet où le sujet se réfléchit comme coordonné à la réalité qu'il reconnaît pour extérieure à soi, comprend la totalité des relations qui déterminent le psychisme du sujet. Erreur corrélative à une impasse dans la théorie de la connaissance et à l'échec plus haut évoqué d'une conception morale.

Freud conçoit le moi, en conformité avec cette psychologie qu'il qualifie de rationaliste, comme le système des relations psychiques selon lequel le sujet subordonne la réalité à la perception consciente; à cause de quoi il doit lui opposer d'abord sous le terme de surmoi le système, défini à l'instant, des interdictions inconscientes. Mais il nous parait important d'équilibrer théoriquement ce système en lui conjoignant celui des projections idéales qui, des images de grandeur de la "folle du logis" aux fantasmes qui polarisent le désir sexuel et à l'illusion individuelle de la volonté de puissance, manifeste dans les formes imaginaires du moi une condition non moins structurale de la réalité humaine.

Si ce système est assez mal défini par un usage du terme d'"idéal du moi" qu'on confond encore avec le surmoi, il suffit pourtant pour en saisir l'originalité d'indiquer qu'il constitue comme secret de la conscience la prise même qu'a l'analyste sur le mystère de l'inconscient; mais c'est précisément pour être trop immanent à l'expérience qu'il doit être isolé en dernier lieu par la doctrine : c'est à quoi cet exposé contribue.

Le drame existentiel de l'individu

Si les instances psychiques qui échappent au moi apparaissent d'abord comme l'effet du refoulement de la sexualité dans l'enfance, leur formation se révèle, à l'expérience, toujours plus voisine, quant au temps et à la structure, de la situation de séparation que l'analyse de l'angoisse fait reconnaître pour primordiale et qui est celle de la naissance.

La référence de tels effets psychiques à une situation si originelle ne va pas sans obscurité. Il nous semble que notre conception du stade du miroir peut contribuer à l'éclairer elle étend le traumatisme supposé de cette situation à tout un stade de morcelage fonctionnel, déterminé par le spécial inachèvement du système nerveux; elle reconnaît dès ce stade l'intentionalisation de cette situation dans deux manifestations psychiques du sujet : l'assomption du déchirement originel sous le jeu qui consiste à rejeter l'objet, et l'affirmation de l'unité du corps propre sous l'identification à l'image spéculaire. Il y a là un nœud phénoménologique qui, en manifestant sous leur forme originelle ces propriétés inhérentes au sujet humain de mimer sa mutilation et de se voir autre qu'il n'est, laisse saisir aussi leur raison essentielle dans les servitudes, propres a la vie de l'homme, de surmonter une menace spécifique et de devoir son salut à l'intérêt de son congénère.

C'est en effet à partir d'une identification ambivalente à son semblable que, par la participation jalouse et la concurrence sympathique, le moi se différencie dans un commun progrès de l'autrui et de l'objet. La réalité qu'inaugure ce jeu dialectique gardera la déformation structurale du drame existentiel qui la conditionne et qu'on peut appeler le drame de l'individu, avec l'accent que reçoit ce terme de l'idée de la prématuration spécifique.

Mais cette structure ne se différencie pleinement que là où on l'a reconnue tout d'abord, dans le conflit de la sexualité infantile, ce qui se conçoit pour ce qu'elle n'accomplit qu'alors sa fonction quant à l'espèce en assurant la correction psychique de la prématuration sexuelle, le surmoi, par le refoulement de l'objet biologiquement inadéquat que propose au désir sa première maturation, l'idéal du moi par l'identification imaginaire qui orientera le choix sur l'objet biologiquement adéquat à la maturation pubérale.

Moment que sanctionne l'achèvement consécutif de la synthèse spécifique du moi à l'âge dit de raison; comme personnalité, par l'avènement des caractères de compréhensibilité et de responsabilité, comme conscience individuelle par un certain virage qu'opère le sujet de la nostalgie de la mère à l'affirmation mentale de son autonomie. Moment que marque surtout ce pas affectif dans la réalité, qui est lié à l'intégration de la sexualité dans le sujet.

Il y a là un second nœud du drame existentiel que le complexe d'œdipe amorce en même temps qu'il résout le premier. Les sociétés primitives, qui apportent une régulation plus positive à la sexualité de l'individu, manifestent le sens de cette intégration irrationnelle dans la fonction initiatique du totem, pour autant que l'individu y identifie son essence vitale et se l'assimile rituellement : le sens du totem, réduit par Freud à celui de l'œdipe, nous parait plutôt équivaloir à l'une de ses fonctions : celle de l'idéal du moi.

La forme dégradée de 1'Œdipe

Ayant ainsi tenu notre propos de rapporter à leur portée concrète c'est-à-dire existentielle - les termes les plus abstraits qu'a élaborés l'analyse des névroses, nous pouvons mieux définir maintenant le rôle de la famille dans la genèse de ces affections. Il tient à la double charge du complexe d'Œdipe : par son incidence occasionnelle dans le progrès narcissique, il intéresse l'achèvement structural du moi; par les images qu'il introduit dans cette structure, il détermine une certaine animation affective de la réalité. La régulation de ces effets se concentre dans le complexe, à mesure que se rationalisent les formes de communion sociale dans notre culture, rationalisation qu'il détermine réciproquement en humanisant l'idéal du moi. D'autre part, le dérèglement de ces effets apparaît en raison des exigences croissantes qu'impose au moi cette culture même quant à la cohérence et à l'élan créateur.

Or les aléas et les caprices de cette régulation s'accroissent à mesure que le même progrès social, en faisant évoluer la famille vers la forme conjugale, la soumet plus aux variations individuelles. De cette "anomie" qui a favorisé la découverte du complexe, dépend la forme de dégradation sous laquelle le connaissent les analystes : forme que nous définirons par un refoulement incomplet du désir pour la mère, avec réactivation de l'angoisse et de l'investigation, inhérentes à la relation de la naissance; par un abâtardissement narcissique de l'idéalisation du père, qui fait ressortir dans l'identification œdipienne l'ambivalence agressive immanente à la primordiale relation au semblable. Cette forme est l'effet commun tant des incidences traumatiques du complexe que de l'anomalie des rapports entre ses objets. Mais à ces deux ordres de causes répondent respectivement deux ordres de névroses, celles dites de transfert et celles dites de caractère.

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