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La famille
Le drame de la jalousie : le moi et autrui
(Jacques Lacan)
Le moi se constitue en même temps que l'autrui dans le drame de la jalousie. Pour le sujet, c'est une discordance qui intervient dans la satisfaction spectaculaire, du fait de la tendance que celle-ci suggère. Elle implique l'introduction d'un tiers objet qui, a la confusion affective, comme a l'ambiguïté spectaculaire, substitue la concurrence d'une situation triangulaire. Ainsi le sujet, engagé dans la jalousie par identification, débouche sur une alternative nouvelle où se joue le sort de la réalité ou bien il retrouve l'objet maternel et va s'accrocher au refus du réel et à la destruction de l'autre; ou bien, conduit à quelque autre objet, il le reçoit sous la forme caractéristique de la connaissance humaine, comme objet communicable, puisque concurrence implique à la fois rivalité et accord; mais en même temps il reconnaît l'autre avec lequel s'engage la lutte ou le contrat, bref il trouve à la fois l'autrui et l'objet socialisé. Ici encore la jalousie humaine se distingue donc de la rivalité vitale immédiate, puisqu'elle forme son objet plus qu'il ne la détermine; elle se révèle comme l'archétype des sentiments sociaux.
Le moi ainsi conçu ne trouve pas avant l'âge de trois ans sa constitution essentielle; c'est celle même, on le voit, de l'objectivité fondamentale de la connaissance humaine. Point remarquable, celle-ci tire sa richesse et sa puissance de l'insuffisance vitale de l'homme à ses origines. Le symbolisme primordial de l'objet favorise tant son extension hors des limites des instincts vitaux que sa perception comme instrument. Sa socialisation par la sympathie jalouse fonde sa permanence et sa substantialité.
Tels sont les traits essentiels du rôle psychique du complexe fraternel. En voici quelques applications :
Conditions et effets de la fraternité
Le rôle traumatisant du frère au sens neutre est donc constitué par son intrusion. Le fait et l'époque de son apparition déterminent sa signification pour le sujet. L'intrusion part du nouveau venu pour infester l'occupant; dans la famille, c'est en règle générale le fait d'une naissance et c'est l'aîné qui en principe joue le rôle de patient.
La réaction du patient au traumatisme dépend de son développement psychique. Surpris par l'intrus dans le désarroi du sevrage, il le réactive sans cesse à son spectacle il fait alors une régression qui se révélera, selon les destins du moi, comme psychose schizophrénique ou comme névrose hypochondriaque; ou bien il réagit par la destruction imaginaire du monstre, qui donnera de même soit des impulsions perverses, soit une culpabilité obsessionnelle.
Que l'intrus ne survienne au contraire qu'après le complexe de l'dipe, il est adopté le plus souvent sur le plan des identifications parentales, plus denses affectivement et plus riches de structure, on va le voir. Il n'est plus pour le sujet l'obstacle ou le reflet, mais une personne digne d'amour ou de haine. Les pulsions agressives se subliment en tendresse ou en sévérité.
Mais le frère donne aussi le modèle archaïque du moi. Ici le rôle d'agent revient à l'aine comme au plus achevé. Plus conforme sera ce modèle à l'ensemble des pulsions du sujet, plus heureuse sera la synthèse du moi et plus réelles les formes de l'objectivité. Cette formule est-elle confirmée par l'étude des jumeaux? On sait que de nombreux mythes leur imputent la puissance du héros, par quoi est restaurée dans la réalité l'harmonie du sein maternel, mais c'est au prix d'un fratricide. Quoi qu'il en soit, c'est par le semblable que l'objet comme le moi se réalise plus il peut assimiler de son partenaire, plus le sujet conforte à la fois sa personnalité et son objectivité, garantes de sa future efficacité.
Mais le groupe de la fratrie familiale, divers d'âge et de sexe, est favorable aux identifications les plus discordantes du moi. L'imago primordiale du double sur laquelle le moi se modèle semble d'abord dominée par les fantaisies de la forme, comme il apparaît dans le fantasme commun aux deux sexes, de la mère phallique ou dans le double phallique de la femme névrosée.
D'autant plus facilement se fixera-t-elle en des formes atypiques, où des appartenances accessoires pourront jouer un aussi grand rôle que des différences organiques; et l'on verra, selon la poussée, suffisante ou non, de l'instinct sexuel, cette identification de la phase narcissique, soit engendrer les exigences formelles d'une homosexualité ou de quelque fétichisme sexuel, soit, dans le système d'un moi paranoïaque, s'objectiver dans le type du persécuteur, extérieur ou intime.
Les connexions de la paranoïa avec le complexe fraternel se manifestent par la fréquence des thèmes de filiation, d'usurpation, de spoliation, comme sa structure narcissique se révèle dans les thèmes plus paranoïdes de l'intrusion, de l'influence, du dédoublement, du double et de toutes les transmutations délirantes du corps.
Ces connexions s'expliquent en ce que le groupe familial, réduit à la mère et à la fratrie, dessine un complexe psychique où la réalité tend à rester imaginaire ou tout au plus abstraite. La clinique montre qu'effectivement le groupe ainsi décomplété est très favorable à l'éclosion des psychoses et qu'on y trouve la plupart des cas de délires à deux, bien mise en évidence dans des collections anciennes, comme celle de Legrand du Saulle dans son ouvrage sur le "délire des persécutions", où l'ampleur du choix compense le défaut de la systématisation par l'absence de partialité.
Pour nous, c'est dans les délires à deux que nous croyons le mieux saisir les conditions psychologiques qui peuvent jouer un rôle déterminant dans la psychose. Hormis les cas où le délire émane d'un parent atteint de quelque trouble mental qui le mette en posture de tyran domestique, nous avons rencontré constamment ces délires dans un groupe familial que nous appelons décomplété, là où l'isolement social auquel il est propice porte son effet maximum, à savoir dans le "couple psychologique" formé d'une mère et d'une fille ou de deux surs (voir notre étude sur les Papin), plus rarement d'une mère et d'un fils.