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La famille

Le Stade du Miroir

(Jacques Lacan)

L'identification affective est une fonction psychique dont la psychanalyse a établi l'originalité, spécialement dans le complexe d'œdipe, comme nous le verrons. Mais l'emploi de ce terme au stade que nous étudions reste mal défini dans la doctrine; c'est à quoi nous avons tenté de suppléer par une théorie de cette identification dont nous désignons le moment génétique sous le terme de stade du miroir.

Le stade ainsi considéré répond au déclin du sevrage, c'est-à-dire à la fin de ces six mois dont la dominante psychique de malaise, répondant au retard de la croissance physique, traduit cette prématuration de la naissance qui est, comme nous l'avons dit, le fond spécifique du sevrage chez l'homme. Or, la reconnaissance par le sujet de son image dans le miroir est un phénomène qui, pour l'analyse de ce stade, est deux fois significatif le phénomène apparaît après six mois et son étude a ce moment révèle de façon démonstrative les tendances qui constituent alors la réalité du sujet; l'image spéculaire, en raison même de ces affinités. donne un bon symbole de cette réalité de sa valeur affective, illusoire comme l'image, et de sa structure, comme elle reflet de la forme humaine.

La perception de la forme du semblable en tant qu'unité mentale est liée chez l'être vivant a un niveau corrélatif d'intelligence et de sociabilité. L'imitation au signal la montre, réduite, chez l'animal de troupeau; les structures échomimiques, échopraxiques en manifestent l'infinie richesse chez le singe et chez l'homme. C'est le sens primaire de l'intérêt que l'un et l'autre manifestent a leur image spéculaire. Mais si leurs comportements a l'égard de cette image, sous la forme de tentatives d'appréhension manuelle, paraissent se ressembler, ces jeux ne dominent chez l'homme que pendant un moment, a la fin de la première année, age dénommé par Bühler " âge du Chimpanzé " parce que l'homme y passe a un pareil niveau d'intelligence instrumentale.

Puissance seconde de l'image spéculaire

Or le phénomène de perception qui se produit chez l'homme dès le sixième mois, est apparu dès ce moment sous une forme toute différente, caractéristique d'une intuition illuminative, a savoir, sur le fonds d'une inhibition attentive, révélation soudaine du comportement adapté (ici geste de référence a quelque partie du corps propre); puis ce gaspillage jubilatoire d'énergie qui signale objectivement le triomphe; cette double réaction laissant entrevoir le sentiment de compréhension sous sa forme ineffable.

Ces caractères traduisent selon nous le sens secondaire que le phénomène reçoit des conditions libidinales qui entourent son apparition. Ces conditions ne sont que les tensions psychiques issues des mois de prématuration et qui paraissent traduire une double rupture vitale rupture de cette immédiate adaptation au milieu qui définit le monde de l'animal par sa connaturalité; rupture de cette unité du fonctionnement du vivant qui asservit chez l'animal la perception a la pulsion.

La discordance, à ce stade chez l'homme, tant des pulsions que des fonctions, n'est que la suite de l'incoordination prolongée des appareils. Il en résulte un stade affectivement et mentalement constitué sur la base d'une proprioceptivité qui donne le corps comme morcelé : d'une part, l'intérêt psychique se trouve déplacé sur des tendances visant à quelque recollement du corps propre; d'autre part, la réalité, soumise d'abord à un morcellement perceptif, dont le chaos atteint jusqu'à ses catégories, " espaces ", par exemple, aussi disparates que les statiques successives de l'enfant, s'ordonne en reflétant les formes du corps, qui donnent en quelque sorte le modèle de tous les objets.

C'est ici une structure archaïque du monde humain dont l'analyse de l'inconscient a montré les profonds vestiges fantasmes de démembrement, de dislocation du corps, dont ceux de la castration ne sont qu'une image mise en valeur par un complexe particulier; l'imago du double, dont les objectivations fantastiques, telles que des causes diverses les réalisent à divers âges de la vie, révèlent au psychiatre qu'elle évolue avec la croissance du sujet; enfin, ce symbolisme anthropomorphique et organique des objets dont la psychanalyse, dans les rêves et dans les symptômes, a fait la prodigieuse découverte.

La tendance par où le sujet restaure l'unité perdue de soi-même prend place dès l'origine au centre de la conscience. Elle est la source d'énergie de son progrès mental, progrès dont la structure est déterminée par la prédominance des fonctions visuelles. Si la recherche de son unité affective promeut chez le sujet les formes où il se représente son identité, la forme la plus intuitive en est donnée, a cette phase, par l'image spéculaire. Ce que le sujet salue en elle, c'est l'unité mentale qui lui est inhérente. Ce qu'il y reconnaît, c'est l'idéal de l'imago du double. Ce qu'il y acclame, c'est le triomphe de la tendance salutaire.

Structure narcissique du moi

Le monde propre a cette phase est donc un monde narcissique. En le désignant ainsi nous n'évoquons pas seulement sa structure libidinale par le terme même auquel Freud et Abraham, dès 1908, ont assigné le sens purement énergétique d'investissement de la libido sur le corps propre; nous voulons aussi pénétrer sa structure mentale avec le plein sens du mythe de Narcisse; que ce sens indique la mort l'insuffisance vitale dont ce monde est issu; ou la réflexion spéculaire : l'imago du double qui lui est centrale; ou l'illusion de l'image ce monde, nous l'allons voir, ne contient pas d'autrui.

La perception de l'activité d'autrui ne suffit pas en effet à rompre l'isolement affectif du sujet. Tant que l'image du semblable ne joue que son rôle primaire, limité à la fonction d'expressivité, elle déclenche chez le sujet émotions et postures similaires, du moins dans la mesure où le permet la structure actuelle de ses appareils. Mais tandis qu'il subît cette suggestion émotionnelle ou motrice, le sujet ne se distingue pas de l'image elle-même. Bien plus, dans la discordance caractéristique de cette phase, l'image ne fait qu'ajouter l'intrusion temporaire d'une tendance étrangère. Appelons-la intrusion narcissique l'unité qu'elle introduit dans les tendances contribuera pourtant à la formation du moi. Mais, avant que le moi affirme son identité, il se confond avec cette image qui le forme, mais l'aliène primordialement.

Disons que le moi gardera de cette origine la structure ambiguë du spectacle qui, manifeste dans les situations plus haut décrites du despotisme, de la séduction, de la parade, donne leur forme a des pulsions, sado-masochiste et scoptophilique (désir de voir et d'être vu), destructrices de l'autrui dans leur essence. Notons aussi que cette intrusion primordiale fait comprendre toute projection du moi constitué, qu'elle se manifeste comme mythomaniaque chez l'enfant dont l'identification personnelle vacille encore, comme transitiviste chez le paranoïaque dont le moi régresse a un stade archaïque, ou comme compréhensive quand elle est intégrée dans un moi normal.

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