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La famille
Le complexe de l'intrusion
(Jacques Lacan)
La jalousie, archétype des sentiments sociaux
Le complexe de l'intrusion représente l'expérience que réalise le sujet primitif, le plus souvent quand il voit un ou plusieurs de ses semblables participer avec lui à la relation domestique, autrement dit, lorsqu'il se connaît des frères. Les conditions en seront donc très variables, d'une part selon les cultures et l'extension qu'elles donnent au groupe domestique, d'autre part selon les contingences individuelles, et d'abord selon la place que le sort donne au sujet dans l'ordre des naissances, selon la position dynastique, peut-on dire, qu'il occupe ainsi avant tout conflit : celle de nanti ou celle d'usurpateur.
La jalousie infantile a dès longtemps frappé les observateurs : " J'ai vu de mes yeux, dit Saint Augustin, et bien observé un tout-petit en proie à la jalousie : il ne parlait pas encore et il ne pouvait sans pâlir arrêter son regard au spectacle amer de son frère de lait ". Le fait ici révélé à l'étonnement du moraliste resta longtemps réduit à la valeur d'un thème de rhétorique, utilisable à toutes fins apologétiques.
L'observation expérimentale de l'enfant et les investigations psychanalytiques, en démontrant la structure de la jalousie infantile, ont mis au jour son rôle dans la genèse de la sociabilité et, par là, de la connaissance elle-même en tant qu'humaine. Disons que le point critique révélé par ces recherches est que la jalousie, dans son fonds, représente non pas une rivalité vitale mais une identification mentale.
Identification mentale
Des enfants entre 6 mois et 2 ans étant confrontés par couple et sans tiers et laissés à leur spontanéité ludique, on peut constater le fait suivant entre les enfants ainsi mis en présence apparaissent des réactions diverses où semble se manifester une communication. Parmi ces réactions un type se distingue, du fait qu'on peut y reconnaître une rivalité objectivement définissable il comporte en effet entre les sujets une certaine adaptation des postures et des gestes, à savoir une conformité dans leur alternance, une convergence dans leur série, qui les ordonnent en provocations et ripostes et permettent d'affirmer, sans préjuger de la conscience des sujets, qu'ils réalisent la situation comme à double issue, comme une alternative.
Dans la mesure même de cette adaptation, on peut admettre que dès ce stade s'ébauche la reconnaissance d'un rival, c'est-à-dire d'un " autre " comme objet. Or, si une telle réaction peut être très précoce, elle se montre déterminée par une condition si dominante qu'elle en apparaît comme univoque : à savoir une limite qui ne peut être dépassée dans l'écart d'âge entre les sujets. Cette limite se restreint à deux mois et demi dans la première année de la période envisagée et reste aussi stricte en s'élargissant.
Si cette condition n'est pas remplie, les réactions que l'on observe entre les enfants confrontés ont une valeur toute différente. Examinons les plus fréquentes celles de la parade, de la séduction, du despotisme. Bien que deux partenaires y figurent, le rapport qui caractérise chacune d'elles se révèle à l'observation, non pas comme un conflit entre deux individus, mais dans chaque sujet, comme un conflit entre deux attitudes opposées et complémentaires, et cette participation bipolaire est constitutive de la situation elle-même.
Pour comprendre cette structure, qu'on s'arrête un instant â l'enfant qui se donne en spectacle et à celui qui le suit du regard : quel est le plus spectateur? Ou bien qu'on observe l'enfant qui prodigue envers un autre ses tentatives de séduction où est le séducteur? Enfin, de l'enfant qui jouit des preuves de la domination qu'il exerce et de celui qui se complaît à s'y soumettre, qu'on se demande quel est le plus asservi?
Ici se réalise ce paradoxe que chaque partenaire confond la partie de l'autre avec la sienne propre et s'identifie a lui; mais qu'il peut soutenir ce rapport sur une participation proprement insignifiante de cet autre et vivre alors toute la situation â lui seul, comme le manifeste la discordance parfois totale entre leurs conduites. C'est dire que l'identification, spécifique des conduites sociales, â ce stade, se fonde sur un sentiment de l'autre, que l'on ne peut que méconnaître sans une conception correcte de sa valeur tout imaginaire.
L'imago du semblable
Quelle est donc la structure de cette imago? Une première indication nous est donnée par la condition reconnue plus haut pour nécessaire a' une adaptation réelle entre partenaires, à savoir un écart d'âge très étroitement limité. Si l'on se réfère au fait que ce stade est caractérisé par des transformations de la structure nerveuse assez rapides et profondes pour dominer les différenciations individuelles, on comprendra que cette condition équivaut à l'exigence d'une similitude entre les sujets. Il apparaît que l'imago de l'autre est liée à la structure du corps propre et plus spécialement de ses fonctions de relation, par une certaine similitude objective.
La doctrine de la psychanalyse permet de serrer davantage le problème. Elle nous montre dans le frère, au sens neutre, l'objet électif des exigences de la libido qui, au stade que nous étudions, sont homosexuelles. Mais aussi elle insiste sur la confusion en cet objet de deux relations affectives, amour et identification, dont l'opposition sera fondamentale aux stades ultérieurs.
Cette ambiguïté originelle se retrouve chez l'adulte, dans la passion de la jalousie amoureuse et c'est là qu'on peut le mieux la saisir. On doit la reconnaître, en effet, dans le puissant intérêt que le sujet porte â l'image du rival : intérêt qui, bien qu'il s'affirme comme haine, c'est-à-dire comme négatif, et bien qu'il se motive par l'objet prétendu de l'amour, n'en paraît pas moins entretenu par le sujet de la façon la plus gratuite et la plus coûteuse et souvent domine â tel point le sentiment amoureux lui-même, qu'il doit être interprété comme l'intérêt essentiel et positif de la passion.
Cet intérêt confond en lui l'identification et l'amour et, pour n'apparaître que masqué dans le registre de la pensée de l'adulte, n'en confère pas moins â la passion qu'il soutient cette irréfutabilité qui l'apparente â l'obsession. L'agressivité maximum qu'on rencontre dans les formes psychotiques de la passion est constituée bien plus par la négation de cet intérêt singulier que par la rivalité qui paraît la justifier.
Le sens de l'agressivité primordiale
Mais c'est tout spécialement dans la situation fraternelle primitive que l'agressivité se démontre pour secondaire à l'identification. La doctrine freudienne reste incertaine sur ce point; l'idée darwinienne que la lutte est aux origines mêmes de la vie garde en effet un grand crédit auprès du biologiste; mais sans doute faut-il reconnaître ici le prestige moins critiqué d'une emphase moralisante, qui se transmet en des poncifs tels que homo homini lupus.
Il est évident, au contraire, que le nourrissage constitue précisément pour les jeunes une neutralisation temporaire des conditions de la lutte pour la nourriture. Cette signification est plus évidente encore chez l'homme. L'apparition de la jalousie en rapport avec le nourrissage, selon le thème classique illustré plus haut par une citation de Saint Augustin, doit donc être interprétée prudemment. En fait, la jalousie peut se manifester dans des cas où le sujet, depuis longtemps sevré, n'est pas en situation de concurrence vitale à l'égard de son frère.
Le phénomène semble donc exiger comme préalable une certaine identification à l'état du frère. Au reste, la doctrine analytique, en caractérisant comme sado-masochiste la tendance typique de la libido à ce même stade, souligne certes que l'agressivité domine alors l'économie affective, mais aussi qu'elle est toujours à la fois subie et agie, c'est-à-dire sous-tendue par une identification à l'autre, objet de la violence.
Rappelons que ce rôle de doublure intime que joue le masochisme dans le sadisme, a été mis en relief par la psychanalyse et que c'est l'énigme que constitue le masochisme dans l'économie des instincts vitaux qui a conduit Freud à affirmer un instinct de mort.
Si l'on veut suivre l'idée que nous avons indiquée plus haut, et désigner avec nous dans le malaise du sevrage humain la source du désir de la mort, on reconnaîtra dans le masochisme primaire le moment dialectique où le sujet assume par ses premiers actes de jeu la reproduction de ce malaise même et, par là, le sublime et le surmonte. C'est bien ainsi que sont apparus les jeux primitifs de l'enfant à l'il connaisseur de Freud : cette joie de la première enfance de rejeter un objet du champ de son regard, puis, l'objet retrouvé, d'en renouveler inépuisablement l'exclusion, signifie bien que c'est le pathétique du sevrage que le sujet s'inflige à nouveau, tel qu'il l'a subi, mais dont il triomphe maintenant qu'il est actif dans sa reproduction.
Le dédoublement ainsi ébauché dans le sujet, c'est l'identification au frère qui lui permet de s'achever elle fournit l'image qui fixe l'un des pôles du masochisme primaire. Ainsi la non-violence du suicide primordial engendre la violence du meurtre imaginaire du frère. Mais cette violence n'a pas de rapport avec la lutte pour la vie. L'objet que choisit l'agressivité dans les primitifs jeux de la mort est, en effet, hochet ou déchet, biologiquement indifférent; le sujet l'abolit gratuitement, en quelque sorte pour le plaisir, il ne fait que consommer ainsi la perte de l'objet maternel. L'image du frère non sevré n'attire une agression spéciale que parce qu'elle répète dans le sujet l'imago de la situation maternelle et avec elle le désir de la mort. Ce phénomène est secondaire à l'identification.