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La famille

Le complexe, facteur concret de la psychologie familiale

(Jacques Lacan)

C'est dans l'ordre original de réalité que constituent les relations sociales qu'il faut comprendre la famille humaine. Si, pour asseoir ce principe, nous avons eu recours aux conclusions de la sociologie, bien que la somme des faits dont elle l'illustre déborde notre sujet, c'est que l'ordre de réalité en question est l'objet propre de cette science. Le principe est ainsi posé sur un plan où il a sa plénitude objective. Comme tel, il permettra de juger selon leur vraie portée les résultats actuels de la recherche psychologique. Pour autant, en effet, qu'elle rompt avec les abstractions académiques et vise, soit dans l'observation du behaviour soit par l'expérience de la psychanalyse, à rendre compte du concret, cette recherche, spécialement quand elle s'exerce sur les faits de " la famille comme objet et circonstance psychique ", n'objective jamais des instincts, mais toujours des complexes.

Ce résultat n'est pas le fait contingent d'une étape réductible de la théorie; il faut y reconnaître, traduit en termes psychologiques mais conforme au principe préliminairement posé, ce caractère essentiel de l'objet étudié : son conditionnement par des facteurs culturels, aux dépens des facteurs naturels.

Définition générale du complexe

Le complexe, en effet, lie sous une forme fixée un ensemble de réactions qui peut intéresser toutes les fonctions organiques depuis l'émotion jusqu'à la conduite adaptée à l'objet. Ce qui définit le complexe, c'est qu'il reproduit une certaine réalité de l'ambiance, et doublement.

1- Sa forme représente cette réalité en ce qu'elle a d'objectivement distinct à une étape donnée du développement psychique; cette étape spécifie sa genèse.

2- Son activité répète dans le vécu la réalité ainsi fixée, chaque fois que se produisent certaines expériences qui exigeraient une objectivation supérieure de cette réalité; ces expériences spécifient le conditionnement du complexe.

Cette définition à elle seule implique que le complexe est dominé par des facteurs culturels dans son contenu, représentatif d'un objet; dans sa forme, liée à une étape vécue de l'objectivation; enfin dans sa manifestation de carence objective à l'égard d'une situation actuelle, c'est-à-dire sous son triple aspect de relation de connaissance, de forme d'organisation affective et d'épreuve au choc du réel, le complexe se comprend par sa référence à l'objet.

Or, toute identification objective exige d'être communicable, c'est-à-dire repose sur un critère culturel; c'est aussi par des voies culturelles qu'elle est le plus souvent communiquée. Quant à l'intégration individuelle des formes d'objectivation, elle est l'œuvre d'un procès dialectique qui fait surgir chaque forme nouvelle des conflits de la précédente avec le réel. Dans ce procès il faut reconnaître le caractère qui spécifie l'ordre humain, à savoir cette subversion de toute fixité instinctive, d'où surgissent les formes fondamentales, grosses de variations infinies, de la culture.

Le complexe et l'instinct

Si le complexe dans son plein exercice est du ressort de la culture, et si c'est là une considération essentielle pour qui veut rendre compte des faits psychiques de la famille humaine, ce n'est pas dire qu'il n'y ait pas de rapport entre le complexe et l'instinct. Mais, fait curieux, en raison des obscurités qu'oppose à la critique de la biologie contemporaine le concept de l'instinct, le concept du complexe, bien que récemment introduit, s'avère mieux adapté à des objets plus riches; c'est pourquoi, répudiant l'appui que l'inventeur du complexe croyait devoir chercher dans le concept classique de l'instinct, nous croyons que, par un renversement théorique, c'est l'instinct qu'on pourrait éclairer actuellement par sa référence au complexe.

Ainsi pourrait-on confronter point par point :

1- la relation de connaissance qu'implique le complexe, à cette connaturalité de l'organisme à l'ambiance ou sont suspendues les énigmes de l'instinct;

2- la typicité générale du complexe en rapport avec les lois d'un groupe social, à la typicité générique de l'instinct en rapport avec la fixité de l'espèce;

3- le protéisme des manifestations du complexe qui, sous des formes équivalentes d'inhibition, de compensation, de méconnaissance, de rationalisation, exprime la stagnation devant un même objet, à la stéréotypie des phénomènes de l'instinct, dont l'activation, soumise à la loi du " tout ou rien ", reste rigide aux variations de la situation vitale. Cette stagnation dans le complexe tout autant que cette rigidité dans l'instinct - tant qu'on les réfère aux seuls postulats de l'adaptation vitale, déguisement mécaniste du finalisme, on se condamne à en faire des énigmes; leur problème exige l'emploi des concepts plus riches qu'impose l'étude de la vie psychique.

Le complexe freudien et l'imago.

Nous avons défini le complexe dans un sens très large qui n'exclut pas que le sujet ait conscience de ce qu'il représente. Mais c'est comme facteur essentiellement inconscient qu'il fut d'abord défini par Freud. Son unité est en effet frappante sous cette forme, où elle se révèle comme la cause d'effets psychiques non dirigés par la conscience, actes manqués, rêves, symptômes. Ces effets ont des caractères tellement distincts et contingents qu'ils forcent d'admettre comme élément fondamental du complexe cette entité paradoxale une représentation inconsciente, désignée sous le nom d'imago.

Complexes et imago ont révolutionné la psychologie et spécialement celle de la famille qui s'est révélée comme le lieu d'élection des complexes les plus stables et les plus typiques : de simple sujet de paraphrases moralisantes, la famille est devenue l'objet d'une analyse concrète.

Cependant les complexes se sont démontrés comme jouant un rôle d' " organiseurs " dans le développement psychique; ainsi dominent-ils les phénomènes qui, dans la conscience, semblent les mieux intégrés â la personnalité; ainsi sont motivées dans l'inconscient non seulement des justifications passionnelles, mais d'objectivables rationalisations. La portée de la famille comme objet et circonstance psychique s'en est du même coup trouvée accrue.

Ce progrès théorique nous a incité â donner du complexe une formule généralisée, qui permette d'y inclure les phénomènes conscients de structure semblable. Tels les sentiments où il faut voir des complexes émotionnels conscients, les sentiments familiaux spécialement étant souvent l'image inversée de complexes inconscients.

Telles aussi les croyances délirantes, où le sujet affirme un complexe comme une réalité objective; ce que nous montrerons particulièrement dans les psychoses familiales. Complexes, imagos, sentiments et croyances vont être étudiés dans leur rapport avec la famille et en fonction du développement psychique qu'ils organisent depuis l'enfant élevé dans la famille jusqu'à l'adulte qui la reproduit.

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